• A propos des sexagénaires


     
     
     
     
     
     
     

     
    Après quelques mois d’absence Gilbert Marquès est de retour au café. Il nous questionne aujourd’hui sur un sujet tout à fait attrayant et qui ne manque jamais de provoquer une multitude de commentaires, parfois radicalement opposés, selon la façon dont on appréhende le calendrier.

     

     


    Une expression populaire prétend que l’âge offre des privilèges parmi lesquels la sagesse ne serait pas la moindre. Jadis en effet, les jeunes générations écoutaient les aînés qui pondéraient leur fougue par des leçons nées le plus souvent davantage de l’expérience que du savoir.

    Ces temps sont révolus depuis l’éclatement des familles qui formaient autrefois une sorte de clan où chacun était solidaire de l’autre parce qu’il avait son rôle au sein d’une forme de microcosme sociétaire. Les profonds bouleversements intervenus au moment de l’industrialisation, des guerres de 14/18 et 39/45 et de la désertification des campagnes en faveur des zones urbaines ont concouru à la propagation de ce phénomène. Il en a résulté l’indépendance des générations les unes par rapport aux autres sous l’effet de l’exode pour des raisons alimentaires essentiellement, des jeunes vers des zones plus propices à trouver du travail. De la sorte, l’ancêtre qui jouait le rôle du patriarche, a perdu de son autorité et de son prestige. Il n’est plus le tronc d’arbre aux multiples ramifications mais ressemble plutôt aujourd’hui à un rameau sec. Les siens éprouvent envers lui plus de compassion que d’admiration même si le respect demeure encore. A une époque où le progrès dépasse à la fois l’entendement et l’imagination, on est tenté de croire qu’il vit dans un autre monde déconnecté de la réalité présente.

    Voilà bien le paradoxe de ce début du 21° siècle !

    Les… " vieux " comme les plus jeunes nous appellent le plus souvent avec une connotation péjorative, parfois seulement apitoyée, quelquefois avec tendresse tout de même, ne sont a priori plus bons à grand-chose dès l’heure de la retraite sonnées et souvent, même avant pour les employeurs malgré le gouvernement qui voudrait voir les séniors travailler bien au-delà de 60 ans. Les anecdotes contées par Danielle AKAKPO l’illustrent avec humour :

    - Vous avez soixante ans, votre avis ne nous intéresse pas !

    Cette réflexion, pas aussi brutale mais chuchotée avec à peine plus de diplomatie, je l’entends moi aussi de plus en plus. Elle a quelque chose de vexant dans le sens où elle sous-entend que les sexagénaires ne seraient plus utile à la société à laquelle ils ne comprendraient plus rien.

    Cela signifierait-il que parvenu à cet âge, nous n’avons plus de projet, que nous avons perdu toute curiosité, que nous n’avons plus le pouvoir de rêver et d’apprendre, que nous n’éprouvons plus désir ni passion ?

    Répondre par l’affirmative serait oublier que grâce notamment aux progrès de la médecine et à une meilleure hygiène de vie, nous vivons plus longtemps en bonne santé. Ce serait également occulter toutes les avancées sociales et matérielles permettant au… 3° âge de vivre dans de bonnes conditions tout en sachant s’adapter aux progrès techniques. Combien d’entre nous utilisent ces outils devenus presque indispensables que sont les ordinateurs, les téléphones portables et autres appareils du même type qui équipent notre quotidien ?

    J’ignore, pour n’avoir pas effectué de recherches dans ce sens, si nous sommes majoritaires ou non mais je pense que bien peu d’entre nous ont résisté à la facilité que nous procurent ces instruments, preuve que nous ne vivons pas dans un ghetto, coupés du monde et de ses préoccupations.

    Les publicitaires l’ont bien compris. Depuis plusieurs années, ils savent que ce sont les retraités qui ont actuellement le meilleur pouvoir d’achat. Leur population croissante pose certes des problèmes sociaux mais pour quelques temps encore et tant que le système actuel n’est pas fondamentalement remis en cause, c’est elle qui détient le plus fort potentiel d’investissement aussi lui fait-on les yeux doux. Une assurance par-ci pour l’assistance à domicile, une autre par-là pour préparer les obsèques. Les banquiers ne sont pas en reste qui proposent des placements pour aider non plus les enfants mais les petits-enfants à s’établir. Les laboratoires cosmétiques tentent de nous fourguer crèmes et onguents afin que nous ne paraissions plus notre âge, comme si nous devions en avoir honte… Puis il y a les couches pour éviter les désagréments des petites fuites urinaires ou encore les escaliers automatiques pour soulager nos jambes percluses de rhumatismes. Puis il y a aussi les agences de voyages et jusqu’aux maisons de retraite qui font de la publicité en notre direction pour leurs établissements sans compter les promoteurs nous ventant les avantages des résidences sécurisées où il fait bon vieillir ensemble à l’abri des fauteurs de troubles que sont les enfants par exemple. Il y a enfin ces jeunes gens pris par leurs activités débordantes qui, ne pouvant plus assurer correctement l’éducation de leur progéniture, se souviennent avoir des parents.

    - Vous avez le temps, vous êtes à la retraite…

    Et le non-dit :

    - Ça vous occupera

    Comme si nous n’avions plus rien à faire alors que nos emplois du temps sont le plus souvent surbookés. Dame, faut rattraper le temps perdu à travailler pour satisfaire enfin nos envies en toute liberté, si possible !

    Non contente donc de nous solliciter et d’en appeler aussi à notre porte-monnaie, la société nous impose une nouvelle charge qui n’est rien d’autre qu’un retour à un temps que nous croyions révolu. En caricaturant, la situation se résumerait presque à :

    - Sexagénaires et plus, vous avez des devoirs mais presque plus de droits sinon celui de vous taire sinon de subir et surtout, de consommer !

    Et nous voilà dans une position inversée où tout est calculé pour nous infantiliser tout en faisant en sorte de nous empêcher de vieillir et corollaire inévitable, de mourir. Vieillir est pressenti comme une pathologie aussi le jeunisme est-il prêché sentencieusement. De la même manière, mourir est abordé comme une anomalie quand ce n’est pas une maladie ou une punition méritée pour avoir vécu le plaisir sous toutes ses formes.

    Devons-nous nous en offusquer ? Notre rôle évolue avec le temps et si les mentalités ne suivent pas toujours à la vitesse des progrès techniques, je reste persuadé que nous devons conserver un certain recul pour prendre les choses avec humour même si parfois la moutarde nous monte au nez.

    Vieillir n’est pas une fatalité pas plus que mourir et quoique que nous fassions pour nous voiler éventuellement la face, nous n’y pouvons rien parce que ce sont des réalités intangibles inscrites dans notre destin dès notre naissant. Que nous vivions pleinement ou que nous écoutions les préceptes de tous les gourous bien intentionnés, nous mourrons inéluctablement. Plus tôt plus tard, quelle importance ? L’essentiel est pour moi de vivre bien dans ma peau en me faisant plaisir au risque parfois, d’écourter mon séjour ici-bas.

    Se lamenter sur l’âge ne sert à rien pas plus qu’essayer de rester ce que nous avons été et que nous ne redeviendrons jamais. Personne n’a encore trouvé l’élixir de jouvence éternelle et je suis presque tenté de dire tant mieux. Chaque période de la vie apporte ses enseignements, ses plaisirs, ses déboires et ses emmerdes. C’est la règle du jeu et que nous le voulions ou non, quoique nous fassions, nous ne pouvons ni la changer ni la transgresser. Il nous est juste permis quelquefois de tricher mais le subterfuge ne trompe personne bien longtemps.

    Vieillir, au fond, n’est pas très important pas plus que l’opinion des autres sur les vieux mais par contre vivre l’est et c’est peut-être là que se situe le véritable privilège que nous confère notre âge : en prendre conscience.


  • Commentaires

    1
    ysiad
    Samedi 23 Août 2014 à 18:27

    Pour notre société, il y a vieux et vieux. Récemment, ma mère septuagénaire recevait une lettre d'un organisateur d'obsèques (deux jours après le jour des Défunts). A vingt ans, on reçoit des lettres de l'OFUP, à trente de la banque pour des crédits, à quarante des opticiens, à cinquante/soixante des prothésistes et à soixante dix/quatre-vingt des pompes funèbres. Nous sommes entourés d'importuns.

    2
    ALIZON Marcelle
    Samedi 23 Août 2014 à 18:27

    Bonjour Monsieur MARQUES,
    Je viens ce jour par hasard, de prendre connaissance de votre article et vous en félicite.
    Je fais partie des "sexa"(74) et suis d'accord à 100% sur les termes de votre écrit.
    Il est exact qu'actuellement il est très difficile, dans notre société, de faire suivre les valeurs qui nous ont été inculquées, soit de les appliquer, oui, mais pour les  faire suivre, voire les "imposer" me  parait difficile, lorsque l'on entend quelquefois murmurer "vous les vieux"..!!
    Pourtant j'ai l'impression qu'il y a de "jeunes vieux" et des "vieux jeunes"
    Il est vrai que grâce aux progrès du xxIème siècle dont nous bénéficions vous et moi (ne ne serait-ce que les progrès de la médecine et de  l'informatique )nous pouvons "rajeunir nos neurones"
    En parlant de vieux, le jour de NOEL dernier, mon petit fils NICOLAS (12ans) m'a gratifié d'une jolie pensée qui a fait chaud à mon coeur et embellira mon année :
    -alors que la conversation était fixée sur le fameux vaccin précisant que les "personnes âgées" avaient moins de risques que les autres,
    NICOLAS devant l'assemblée de famille, a entonné
    "MAIS MAMIE N'EST PAS VIEILLE"
    Quel beau compliment.Puisqu'il était situé à ma droite, j'ai attrapé sa main gauche sur laquelle j'ai fait une caresse pour le remercier..
    A noter que le reste de la famille est restée muette à la suite de ces paroles.
    <Voilà Monsieur MARQUES veuillez m'excuser si je suis un peu bavarde...
    J'aime écrire..pour tout vous dire je suis poéte à mes heures:j'en prend le temps..et pour moi cela constitue une "saine" thérapie
    Tous mes voeux pour cette nouvelle année laquelle démarre une autre "décennie".
    Bonne santé pour vous permettre de passer dans le clan des "QUINQUA"
    Cordiales salutations

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