Ils avaient rendez-vous tous les dimanches. Le train arrivait en gare avec le soir. Ce train était la seule chose qui existait vraiment. Quand elle en descendait et qu’elle le voyait sur le quai, elle ressentait un brusque pincement au cœur qui la laissait pantoise. Il avait toujours un drôle d’air comme s’il n’était pas sûr de vouloir être là et de devoir la prendre dans ses bras. Bien sûr, c’était rassurant de le voir mais elle s’inquiétait des deux marques rouges qui de semaine en semaine lui creusaient affreusement le visage. Au fond, elle aurait préféré garder ses yeux clos et prolonger une de ses étourdissantes rêveries entamée durant le voyage.
Une berline aux vitres fumées les attendait sur le terre-plein. Le chauffeur ne disait mot. Il inclinait discrètement la tête à l’arrivée de ses passagers et n’essayait pas de s’approprier les bouts de phrases qui passaient entre eux. Sitôt réfugiés dans l’habitacle, des petites voix se croisaient et couraient tout autour des corps. Dans un même souffle les lèvres brûlaient ce qui n’était pas encore dit ou trop dit. Les bouches engloutissaient les soupirs et les sanglots tandis que les mains se pressaient pour contenir les images du passé.
La ville était grande et il était facile de s’y égarer. A chaque visite, il demandait au chauffeur de rouler dans des rues qu’ils ne connaissaient pas. Il écartait d’un revers de la main l’idée qu’ils circuleraient aux heures dangereuses. Pour lui, la vie n’était qu’une succession de zigzags qui échappaient à l’entendement. La voiture pouvait s’élancer au hasard tous feux éteints sans que la peur le saisisse. Tout juste esquissait-il un sourire à l’idée qu’un jour il pourrait ainsi se retrouver pris dans le tourbillon où son ange avait disparu.
Tard dans la nuit, il la déposait à l’hôtel de la gare et s’en allait faire les cent pas le long des voies ferrées. De sa chambre elle ne discernait que des néons qui dispensaient leurs ombres grises. Elle laissait la fenêtre ouverte et parfois il lui arrivait d’entendre une toute petite voix venue des rails Dodo… dodo…l’enfant do... Jamais, depuis l’accident de sa mère, elle ne s’était déshabillée ni même couchée sous les draps. Elle attendait le lever du jour en songeant aux cendres que son père avait dispersées un dimanche par la fenêtre de l’autorail qui faisait le tour de la ville.