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Transit 19



Longtemps ils s’étaient promenés le long des rails. Après leur premier baiser, ils avaient emménagé dans une rue qui donnait sur la gare, côté grandes lignes. De leurs fenêtres ils se plaisaient à regarder les trains qui s’en allaient respirer l’air du large. La plupart des voyageurs quittaient la ville avec un enthousiasme fiévreux et beaucoup emportaient avec eux l’espoir d’une vie différente. Ils aimaient les saluer et entendre les rires des enfants quand ils les voyaient s’embrasser. Ils avaient un faible pour ceux qui s’en allaient sur un coup de tête, pour les amoureux qui savaient inventer l’éternité en quelques secondes et pour les vagabonds qui élargissaient si effrontément le paysage. Ils se disaient qu’un jour la voie ferrée serait illuminée de milliers de flambeaux et qu’un messager de la compagnie viendrait leur offrir un titre de transport. Ils s’étaient laissés aller à cette rêverie qui adoucissait si naturellement la longue usure des jours.

Elle était moins vieille que lui mais elle avait choisi de partir la première. De prendre seule un train pour la mer. Un de ceux qui crachaient encore de la fumée et qui quittait les villes en sifflant. La veille encore, la gare était en fête pour l’envol d’un couple de jeunes mariés. Elle avait accompagné les tourtereaux d’une chanson nostalgique au goût de chair et de sueur. Il l’avait senti prise d’un mauvais frisson quand un oiseau sorti brusquement des nuages avait piqué droit sur le quai. Sa voix avait déraillé à plusieurs reprises et sitôt le train disparu elle avait levé les mains au ciel en signe de désolation.

Au cours de la nuit, sa peau s’était mouchetée et un afflux de perles sanguines avait voilé ses yeux. Il faisait une chaleur d’enfer et ils n’arrivaient pas à dormir. Leurs pensées restaient suspendues à l’orage qui menaçait et ils n’avaient échangé que d’affreuses banalités. Peu avant les premières lueurs de l’aube la tourmente s’était relâchée et il lui avait demandé d’attendre un peu, de s’asseoir sur le lit, de dire quelque chose dans le noir, même une absurdité.

Elle avait attrapé son sac à main et s’en était allée en dévalant les escaliers comme si elle était en retard. Le sifflet du chef de gare avait retenti au moment où des taches violettes apparaissaient dans le ciel.

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