Quoi de plus banal que de vouloir gérer et traiter un mal avec un souci d’efficacité et de rentabilité ? Qu’il s’agisse du mal de vivre ne change rien à l’affaire. Il était tentant pour un auteur d’imaginer une société où la mort par suicide ne soit pas qu’une tentative livrée à l’hésitation, à l’incertitude, au ratage mais le résultat d’une décision soutenue, encouragée et assistée par des spécialistes ayant pignon sur rue. Etre au service de la mort pour se sentir vivre, faire partie de ceux qui ont encore une place dans un social en déliquescence, se raccrocher à l’idée qu’une mort réussie rachèterait une vie perdue, invoquer une ultime jouissance pour régler son compte au désespoir, voilà ce à quoi nous convie Jean Teulé dans Le magasin des Suicides.
La société qu’il décrit est en proie aux pires catastrophes et ses habitants sous l’emprise d’une morbidité systématisée. La joie et l’allégresse sont bannis et le malheur, devenu principal moteur de la vie, est érigé en valeur positive. Dans ce contexte, inutile de chercher à comprendre ce qu’il en est de la souffrance, d’entendre la plainte, de s’interroger sur la détresse, seule compte la réussite du passage à l’acte et la bonne marche des affaires. Mort ou remboursé, assure-t-on aux clients désespérés. C’est inventif et drôle, une sorte d’humour noir jovial qui va intrinsèquement servir d’antidépresseur à l’auteur. On le sait, dans les mots d’ordre, les mots ne savent pas toujours ce qu’ils font, et comme toujours, c’est à partir d’un petit grain sable que les choses les mieux ordonnées se dérèglent, en l’occurrence ici, un enfant, facétieux, qui n’entend rien aux grimaces et aux marches funèbres, rétif aux recadrages familiaux et qui dans une joyeuse pagaille va colporter son désir de vivre.
Le magasin des Suicides de Jean Teulé aux Editions Julliard, 157 pages, 17€