• Transit (28)

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    L'horloge centrale s'était arrêtée.

    Il pensa que ce n'était pas la peine de se lever. D'où qu'ils venaient les trains passaient toujours en retard. S'il en avait été autrement, il aurait bondi de son fauteuil et crié au miracle. Il se trouvait bien dans cette petite gare de triage. Il n'avait pas d'autres activités qu'aller et venir le long des rails, contrôler les aiguillages et, si nécessaire, brandir sa lanterne à huile rouge. Sitôt regagné la petite cahute qui lui servait d'office, il ne manquait pas de faire valser la mappemonde posée sur une petite table près de la fenêtre. Il aimait la regarder filer d'un pays à l'autre tandis que des dizaines d'images voletaient autour de lui. Aux ateliers on le disait vieillissant. En fait, le monde était devenu immobile et la plupart du temps il ne trouvait rien de plus prometteur que de dénouer les rubans du passé. Il se rendait bien compte que trop d'images grésillaient sur le feu du souvenir et qu'elles alourdissaient outrageusement ses paupières mais l'accumulation s'était faite sans qu'il n'y prenne garde. Pour un vivant comme lui ce n'était pas bon signe et il s'était promis qu'un jour il barbouillerait à la chaux vive les reflets trop pesants.

    Comme tous les soirs, calé dans son fauteuil, il essayait de lutter contre le sommeil et les trous noirs qui s'en suivaient. Il pensait à la face décrépie de toutes ces belles qui autrefois, gainées de bas noirs, faisaient les Orientales. Il se souvenait de son cœur battant la chamade quand il entendait le hurlement d'une énorme Minière, ventre gonflé de charbon et bouche béante d'arrogance, surgissant d'entre les ronciers du maquis. Il revoyait, goguenard, les efforts des ingénieurs et contremaîtres pour mater les caprices de la Pacific quand elle devait traverser les marais de Louisiane. Il riait en lui-même à l'évocation d'une frétillante Danseuse pleine de vapeur fraîche, cherchant à garder la ligne dans une grosse tempête de sable.

    L'image d'un vieil homme avançant à tâtons sur un quai désert lui traversa brusquement l'esprit. Il se leva et sortit pour voir. La gare était plongée dans le noir et il rentra. La mappemonde n'était plus qu'un globe sombre et lisse comme si les reliefs s'étaient laissés enfermer à l'intérieur. Il se laissa glisser dans le fauteuil sans y toucher. Sa mémoire commençait à mal tourner elle aussi. Présageant le pire, il pria pour qu'un peu de lumière revienne, juste quelques éclaboussures de ciel azuré, de quoi consoler ses petites pépites quand elles n'émettraient plus qu'une légère vibration, un bref chuchotement, une dernière pulsation.


  • Commentaires

    1
    Dimanche 19 Septembre 2010 à 18:14

    On erre toujours entre deux mondes quand on lit les Transits du café Calipso...

    C'est vrai que ça manquait.

    2
    Mercredi 22 Septembre 2010 à 09:15

    Waouuuuuuuuuuuh, quelle belle surprise ! quels saisissants ricochets ! quel déploiement d'idées ! Merci Lastrega, c'est un très beau cadeau.

    3
    Jeudi 23 Septembre 2010 à 18:06

    Merci Noémie et bienvenue au café. Je vous souhaite d'agréables visites et de belles rencontres.

    4
    ysiad
    Samedi 23 Août 2014 à 18:22

    Texte toujours très orinique, de la dernière à la première phrase. "Il pensa que ce n'était pas la peine de se lever. " C'est exactement ce que j'ai pensé ce matin moi aussI.

    5
    Lastrega
    Samedi 23 Août 2014 à 18:22

    Il avait un faible pour ces heures de somnolence douillette alors que dehors la nuit tombait. La solitude n'avait jamais été un fardeau pour lui. C'était même devenu son plus grand réconfort après l'eau chaude. Il ne s'était jamais plaint de son infirmité, elle était tout ce qu'il lui restait de sa vie de vivant. La monotonie de son travail le contournait sans l'atteindre. La prudence lui recommandait de se méfier des émotions fortes et de leur préférer les souvenirs, de se contenter du passé.

     

    Oui, des souvenirs, mais en même temps, il se demandait s'ils étaient vraiment à lui. C'étaients des images au son du cahot régulier des bogies, des images surgies de nulle part et dont il reconnaissait avec peine les personnages. Il se perdait dans de vagues voyages à travers le monde aux commandes de sa machine, accomplis bien des années auparavant et à présent réduits dans son esprit à une pâle fantasmagorie de locomotives indistinctes et de cieux irréels. Par moments même, il avait la nette impression de voir les rues, les places et les maisons de son enfance, du point de vue d'un homme mort revenu d'un autre monde et posant les yeux sur une ville fantôme. Louise, il ne pouvait songer à elle sans que revienne en lui serpenter son visage, ses jambes, sa robe, ses orteils, et s'imaginait voir son pied rose, tandis qu'il cherchait en vain le nom de la locomotive qu'il conduisait quand il l'avait rencontrée. Il avait décidé que personne ne le forcerait à se détacher de ses rêves, ceux d'une vie avec Louise, simplement, et loin de cette gare de triage où tout le monde s'adressait à lui avec une voix rassurante comme si on devait raisonner un enfant capricieux ou un fou menaçant. Mais il n'écoutait rien de ce qu'ils disaient, il s'en fichait totalement, ça n'avait plus aucune importance. Il y avait longtemps qu'il ne cherchait plus à prouver quoi que ce soit. Il voulait qu'on lui fiche la paix, rien de plus. Il avait besoin de cette déraison sans commentaires pour admettre la démence dont se composait maintenant sa vie, aussi inexplicable que l'était la présence de ce vieillard au regard implorant qui venait le hanter parfois la nuit. Il avait toujours pensé à son père comme à un mort devenu depuis longtemps une anonyme poignée de terre. Il aurait bien voulu raconter pour refouler une fois pour toutes cette marée d'horreur qui le submergeait par déferlantes bruyantes et lourdes et se réinsérer dans le tissu de la vie. Mais ce n'était pas facile. A la cantine du PML*, il se trouvait toujours un de ces jeunots pour l'interrompre. Du genre : "Passe-nous le sel, Jean". A chaque fois il ressentait une sorte de malaise indéfinissable, une boule dans la gorge, une envie de faire mal, un sanglot avorté. Les autres le regardaient et riaient sans comprendre. L'atroce anonymat dans lequel il se trouvait et leur indifférence, plus encore que ses plaies, le faisaient cruellement souffrir. De ses longs mois de résistance en forme de ruines aux côtés de Louise et des autres maquisards du Massif du Vercors il ne lui restait rien, en tout cas rien de bon, que le film d'un mauvais drame, que des morceaux sales, impossibles à effacer comme les chiffres bleus qui affleuraient sous sa manche gauche : 173244.

     

    Son regard s'est perdu, écrasé dans le rêve de la nuit, cette nuit impénétrable. Toute sa vaillance s'est éclipsée d'un coup comme si quelqu'un avait brusquement éteint les lumières d'une maison située au fond d'une impasse tragique. Son dernier rêve en somme n'aura été qu'une parenthèse, une pause, un arrêt dans une zone de transit.

    *PML.Poste d'aiguillage mécanique à commandes individuelles à la SNCF. 

    6
    Noémie
    Samedi 23 Août 2014 à 18:22

    Il est très difficile de trouver un café littéraire de qualité. A la lecture du texte de monsieur L'Ecolier, je pense avoir trouvé celui-ci. Quant au texte de Lastrega qui fait suite, il colle à merveille avec le premier.Une complémentarité très heureuse.Je pense prochainement lire les textes des autres nouvellistes quand j'aurai un petit moment de libre . Je n'écris pas de nouvelles, juste des petits poèmes sans prétention. Quelques scènes de tous les jours que je croque dans les transports en sortant du collège. "Transit"parle du milieu ferrovière, je me permets d'envoyer un poème à monsieur L'Ecolier, que j'ai écrit dans le train qui m'emmenait en vacances en Bretagne au mois d'août.

    Sur le quai d'une gare

    Des visages froissés sur le quai d'une gare

    Quand la nuit s'évapore au petit matin gris

    Des serments, des adieux, des rires et des cris

    D'une foule pressée, en ce bruit, qui s'égare.

    ............................................................................

    A l'approche du train, des baisers échangés

    Des sanglots et des pleurs, de cruelles ruptures

    Le murmure des mots pour panser les blessures

    Lorsque l'âme se blesse aux rêves effrangés.

    ...........................................................................................................;

    Dans la foule, une femme au sourire qui passe

    Ondoyante et gracile en sa robe d'été

    Laisse sur son passage, en ce lieu tourmenté

    L'ivresse d'un parfum, quand son ombre s'efface.

     

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    7
    Lastrega
    Samedi 23 Août 2014 à 18:22

    @Merci Patrick, ton beau compliment me touche, et venant d'un spécialiste de l'aiguillage tel que toi, c'est aussi un grand présent que tu me fais-là. Ce que j'aime dans "transits", c'est que le monde perd de son poids et de sa réalité, où chaque scène flotte en dehors du temps et où les personnages sont, comme dans un rêve, délicatement posés sur un décor d'estampes baignées dans une mousse orchestrale.

    @Merci à toi aussi, petite Noémie. Quant à ton poème empreint d'amertume, je le trouve joliment tourné : il traduit bien l'ambiance des quais de gare. Continue à en écrire, c'est si beau la poésie. Je dirais que c'est le baiser de l'âme...

    8
    Annick Demouzon
    Samedi 23 Août 2014 à 18:22

    Ambiance... On y est , on voyage, on est dans l'entre deux, cet ailleurs du temps qui n'appartient à nulle part.

    9
    Jean-Pierre
    Samedi 23 Août 2014 à 18:22

    Bigre! tu as fait fort encore une fois avec cette suite surprenante, Suzanne.C'est de la belle ouvrage! J'ai trouvé aussi que ton commentaire à l'endroit de Patrick et Noémie dégageait beaucoup de poésie. Il semblerait que quelques jurés ont remarqué cette évolution, car à la lecture de quelques palmarès, j'ai pu remarquer qu'au concours de Biscarrosse, le jury t'a attribué un Premier Prix en poésie. Je te félicite! Et pour ne pas être en reste, au concours de Rambouillet, un deuxième prix t'a été aussi attribué. Ce dernier concours est assez difficile. Pour y avoir participé, moi aussi, j'ai fait chou blanc. Heureusement, l'année dernière, j'ai obtenu un troisième prix in extremis.Bravo pour cette performance (je parle de la tienne). Ces débuts sont prometteurs. Comme avec les nouvelles, je sens que tu vas nous surprendre au fil des mois. Si tu participes à d'autres concours, sois gentille dans un commentaire sur Calipso de nous en faire part, afin que je prenne mes dispositions. Cela m'ennuierait de ne ramasser que les miettes...Bravo aussi à Patrick pour cette première partie de nouvelle.Calipso a repris son souffle, nous n'allons pas nous ennuyer.

     

    10
    Nicole L.
    Samedi 23 Août 2014 à 18:22

    Le poème de cette jeune fille est remarquable avec tous ces petits instants de la vie de tous les jours saisis au milieu d'une foule. Elle a une grande sensibilité de poète.Je lui souhaite de conjuguer ses études avec la poésie.Continuez, Noémie.

    11
    ANNA
    Samedi 23 Août 2014 à 18:22

    C'est avec un vif plaisir que je retrouve la série Transit. Merci et bravo à Patrick L'ECOLIER pour les voyages fantastiques qui prennent toutes les voies possibles et dans lesquels il nous embarque.

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