• Transit (27)

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    Tandis que le soir tombait elle attrapait le dernier train, celui qui à ses yeux était sacré. Elle allait de wagon en wagon quémandant un peu d’attention pour son histoire.

    Mon nom est Felicia Gonzales et je veux partager avec vous le plus beau de ma vie. Pendant sept jours j'ai demandé avec toutes mes forces qu'arrive l'homme indiqué pour moi, le meilleur compagnon, le meilleur ami, la meilleure paire. Trois jours seulement ensuite, il était là. Son nom est Javier Henriquez, je l'ai connu un soir dans ce train …

    Il était peut-être le seul à l’écouter vraiment. La plupart des voyageurs connaissaient la suite et à son passage les hommes bourdonnaient d’impatience tandis que les femmes s’absentaient, semblant prises dans le seul bruissement de leurs pensées.

    Elle parlait du fluide qui était passé entre eux à la seconde près où un éclair d’orage était venu fendre le crépuscule. Elle riait de cette chose énorme et irrésistible cachée en elle et qui tout d’un coup était apparue au grand jour. Toute sa bonté allait à son désir. Le ciel était merveilleux, parfait. Elle aimait le montrer et dire qu’il était resté éperdument clair au-dessus de sa tête. Des jours et des jours à se retrouver au train du soir sans jamais ressentir le poids des ténèbres. Le temps s’en était allé ainsi, dans une palpitation grisante et oublieuse. Jusqu’à ce qu’un fracas en tête de train vienne brouiller la lumière. Un incident voyageur, avait-on dit.

    C’est durant la confusion qui avait suivi qu’elle avait surpris un œil noir et brillant dans le plafonnier du wagon. L’image d’un ciel à l’envers lui avait alors traversé l’esprit. Le vent s’était levé brusquement et l’orage avait préparé en hâte son théâtre d’ombres. Elle s’était cramponnée au bras de son homme qu’elle avait senti captivé par le malin, l’implorant de ne pas laisser errer ses yeux. Mais au premier coup de foudre ses forces avaient été aspirées et une peur panique l’avait saisi. Alors qu’elle était entrée en prière pour le sortir des turbulences, le train avait stoppé dans les sous-bois d’une petite ville terreuse. Une sirène avait retenti à trois reprises. Pris dans le flot des voyageurs se précipitant vers la sortie, il avait été emporté.

    Un soir, il lui avait dit que c’était une bien triste histoire. Elle avait répondu ah vous croyez en levant les yeux au ciel. Mais le ciel ne faisait plus attention à rien et ses prières étaient à présent happées par le ventre énorme de la nuit. Dans ses mains tremblaient de grandes étendues de larmes.


  • Commentaires

    1
    Jeudi 13 Mai 2010 à 12:43

    Merci pour vos généreux commentaires. Ils m'encouragent à poursuivre dans cette voie... Si jamais il me vient à l'esprit de faire un recueil de la série Transit, sûr que je demanderais à Lastrega d'en écrire la préface...

    2
    Jean-Pierre
    Samedi 23 Août 2014 à 18:23

    Le thème est assez spécial. Néanmoins, je relève comme dans la plupart des textes de Patrick de belles images poétiques et c'est ce qui m'importe.

     

    3
    Yvonne Oter
    Samedi 23 Août 2014 à 18:23

    L'histoire du transit d'aujourd'hui n'est pas sans rappeler "La Foule" chantée par Edith Piaf. Le fait qu'elle soit racontée dans un wagon par une femme seule au milieu des voyageurs, sans souci d'être écoutée ou non, lui donne toute sa profondeur et son originalité.

    J'aurais bien aimé y être, dans ce train, car j'aurais aimé l'entendre de sa bouche. Et je l'aurais écoutée jusqu'au bout de son récit.

    Je suis restée très midinette et j'adore les belles histoires d'amour qui finissent mal... Merci Patrick.

    4
    claude
    Samedi 23 Août 2014 à 18:23

    superbe, mystérieuse et profondément humaine l'histoire de cette femme dans ce train !

    5
    Lastrega
    Samedi 23 Août 2014 à 18:23

    Dans une ambiance kafkaïenne, isolée dans sa douleur et sa culpabilité comme Faust sans Méphisto, une femme aux franges de la folie, perdue dans la confusion de ses sentiments, s'avance sur la trop fragile pellicule des attentions et des inattentions. C'est une silhouette sombre et menue qui va de wagon en wagon, puisant dans ses souvenirs pour faire entendre la complainte d'un impossible amour. Personne ne lui répond. Qui est-ce ? C'est un fantôme qui hante et qui erre dans l'Altaria, un train espagnol de banlieue, parmi d'autres fantômes. Solitude d'une trahison dans ce voyage dans l'ombre où se concentre une rêverie avant d'exploser en gerbes d'émotions.

    Elle, c'est Felicia Gonzales, devenue "Hermana Maria de l'Incarnation"* dès son entrée au Convento de las Ursulas de Salamanque. Autrefois habitée d'une foi religieuse intense, elle ne croyait plus en sa mission, torturée par le doute et le pouvoir destructeur de la passion amoureuse, persuadée d'être possédée par le mal depuis sa rencontre et la disparition mystérieuse et irrationnelle dans ce même train d'un certain Javier Henriquez.

    C'est une longue errance, un film du désenchantement pour cette love story sur fond d'enfer. Comment surmonter ce drame -punition du ciel ou opportunité divine- ? Tel sera le chemin initiatique tracé par cette fable à la tristesse sourde et avare de dialogues. Il y a quelque chose de l'ordre du sortilège, un mouvement circulaire obsédant autour d'un point central, un oeil noir et brillant dans le plafonnier du wagon qui rappelle de loin une sépulture et l'oeil de Caïn qui le poursuivait comme un remords.

    A l'ère mondialisée, quel ailleurs, quelle évasion? "Transit 27" prend acte qu'on peut se perdre encore, ne serait-ce qu'un peu.

    Dans Transit de Patrick L'Ecolier, adapté en série à la TV, il y a toujours un laps de temps pendant lequel on cherche la grille de décodage. On ne comprend pas tout de suite comment ça marche, on patauge un peu avant de découvrir que tout fonctionne sur un léger décalage chronologique.

    Cette manière de brouiller les cartes crée une sorte de distance entre le public et le réalisateur-photographe-écrivain (et barman à ses heures), à l'humour très singulier. Il ne pratique pas la farce mais l'ironie. Tout vient de la distance qu'il impose à travers ses images. Au premier abord, on dirait des poches vides et, brusquement, on saisit de nombreux détails qui sont déstabilisants, parfois poétiques, et que contrebalancent des éclairs d'une violence extrêmement abrupte. Et cette violence qui jaillit sans prévenir ne s'accompagne d'aucun rituel. C'est ce qui la rend si perturbante.

    Avec sa caméra, Patrick L'Ecolier se moque de la société et en même temps, il en porte la tristesse ; soulevant d'épisode en épisode, des questions morales et métaphysiques sur la condition humaine. C'est émotionnellement si explosif, que c'en est presque pénible à regarder. On est écrasé, pressé, oppressé par le travail du photographe sur les images qui prime sur le récit pour exprimer les sentiments, les peurs, les tensions et les pulsions d'amour.

    Mais Patrick L'Ecolier sait, en plus de la tristesse, installer du ravissement, du suspense, de la médiocrité, de la folie et de la grâce. Subtil et troublant !

    * Hermana Maria de l'Incarnation du Convento de las Ursulas : Soeur Marie de l'Incarnation du Couvent des Ursulines (de Salamanque, en Espagne).

    6
    ysiad
    Samedi 23 Août 2014 à 18:23

    Ces histoires de train sont toujours très oniriques, le rêve est omniprésent chez le narrateur à travers lequel le lecteur perçoit l'impossibilité d'une rencontre. Les êtres se ratent, ou sont en quête de quelque chose, ou essaient de se souvenir d'un épisode qui leur échappe, il y a aussi beaucoup de tristesse dans ces lignes, beaucoup de possibles qui se terminent sur une ambiguïté.

    7
    Annick Demouzon
    Samedi 23 Août 2014 à 18:23

    Il ne me vient à moi que très peu de choses à dire, mais : joli. Avec ça, on ne me demandera pas de faire la préface du futur recueil, sauf si l'imprimeur est à court de papier! mais ce seul mot porte en lui tant de choses...

    8
    ANNA
    Samedi 23 Août 2014 à 18:23

    Patrick, l'auteur de "Transit" et Suzanne, sa complice, savent nous faire rêver sur les rails en donnant vie à des personnages que la vie a brisés. C'est original, c'est plein de mystère et c'est presque toujours triste et beau à la fois. Vive la série "Transit" que j'espère suivre prochainement à la télé, comme on nous l'a annoncé dernièrement. (Ce sera sur quelle chaine ?) Et encore BRAVO au barman pour ses belles images et ses textes ferroviaires.

    9
    Lastrega
    Samedi 23 Août 2014 à 18:23

    Eh ben non ! Pas si compliqué, tu te trouves directement dans la page avec 5 listes de chansons et tu t'arrêtes à la 3ème et tu cliques sur la foule.

     

    10
    Yvonne Oter
    Samedi 23 Août 2014 à 18:23

    Merci, Cap'taine Suzanne! J'adore Piaf! Et toi, tu es une mère pour moi...

    11
    Lastrega
    Samedi 23 Août 2014 à 18:23

    Un vrai bonheur ce petit sizain si réaliste pour évoquer la foule. Merci ! délicieux poète...

    12
    Jean-Pierre
    Samedi 23 Août 2014 à 18:23

    Avec les explications pleines de chaleur de Suzanne, "on a tout compris", comme chez un certain opérateur...mais il faut quand même avoir une certaine tournure d'esprit pour écrire ce texte qui n'est pas à portée de tout le monde.C'est profond , et nous avons souvent tendance à notre époque, à jouer la carte des textes faciles pour raconter nos sentiments face à la vie de tous les jours.Suzanne, comme Patrick est du même acabit, ce qui ne l'empêche nullement de se vautrer dans le délire quand le désir lui en prend et de nous conter avec force détails ses Histoires d'Eau, dont nous attendons toujours avec impatience l'épisode suivant. Et pour conclure, Il faut le dire avec modestie, Suzanne et Patrick ont des affinités intellectuelles et une sensibilité qui échappent au commun des mortels.Bravo à tous les deux!

     

     

    13
    Lastrega
    Samedi 23 Août 2014 à 18:23
    Pour Yvonne, ma petite Belge du Lot... La foule d'Edith
    1) Dans la page qui va se présenter, s'affiche "Emportée par la foule"
    2) Tu cliques sur Edith Piaf (en bleu)
    3) Se présente une autre liste avec 3 tableaux
    4) Tu vas dans le 3ème tableau intitulé : "Les génies de la chanson -Edith Piaf 2010"
    5) Tu cliques sur "la foule" et tu écoutes.... la sublime....
    Alors ? Heureuse ?
    14
    Jean-Pierre
    Samedi 23 Août 2014 à 18:23

    Excuse-moi, Suzanne, je n'ai pu laisser laisser passer cette occasion de caser mon poème en écoutant la "foule" d'Edith Piaf.Il faut bien que j'écoule ma maigre production si je veux connaître la gloire post mortem...

    FOULE

    Aux vagues de l'ennui

    Vers d'impossibles rives

    Se croisent les regards

    Et se frôlent les corps,

    Comme un effet de houle

    En de mouvants accords,

    Où viennent s'échouer

    Les heures fugitives.

    Parfois des silences

    Et des cris sur l'asphalte,

    Des visages perdus

    Dans un futile ailleurs,

    Et au déclin du jour

    La dernière lueur,

    Que recouvre la nuit

    Pour le temps d'une halte.

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