• Transit (24)

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    La ligne de chemin de fer longeait le mur jusqu’au bout du territoire. Personne n’en connaissait exactement l’extrémité et par ici, nul ne se souvenait avoir jamais croisé un voyageur qui serait allé jusqu’au terminus. Peu de trains s’arrêtaient en ville et plus la ligne se développait, plus il devenait difficile de s’informer sur le trafic. On s’inquiétait de voir passer toujours plus de convois, la plupart maculés d’une vilaine poussière rouge. Quand on les questionnait à ce sujet, les préposés à l’intendance hochaient gentiment la tête et se hâtaient d’aller faire tourbillonner leurs ordinateurs. Comme rien n’en sortait jamais, on avait fini par se dire qu’elle provenait de l’autre côté du mur, là où il n’y avait plus que ruines et désolation.

    Pas plus qu’un autre, il n’avait cherché à en savoir davantage. Depuis longtemps il était enveloppé dans une belle pièce de coton blanc et il ne souhaitait pas plus visiter les faubourgs qu’explorer le cœur de la terre ni même connaître le nom, la couleur ou l’odeur des choses qui pouvaient circuler ça et là. Il n’avait jamais rencontré d’homme qui se soit enquis précisément de l’état de l’union et il s’en félicitait. Il avait une vraie bonne vie, respectueux des lois, de la place et des prérogatives de chacun.

    On était venu le chercher à son bureau. Le crépuscule était tombé de bonne heure ce jour-là. Son sang s’était mis à battre violemment dans ses veines quand un officiel lui avait remis, avec son paquetage, l’ordre de monter à bord du premier train en partance pour les confins. Le contrôleur l’avait laissé s’asseoir à l’écart, dans un coin du wagon où l’on pouvait encore observer des bribes de paysage par les trouées. Des tranchées, des sacs de sable noir, des coulées de béton, des bandes armées qui couraient sur le bitume, des détritus balayés par le vent. Rien qui eût pu le renseigner vraiment sur les zones qu’il traversait. C’est donc comme cela que ça se passe, s’était-il dit, plus désappointé qu’accablé. Finalement, en bon subordonné, il avait rejoint la place qui lui était assignée. Une pauvre couchette qui donnait sur le mur, sans aucune perspective. Contrairement à ce qu’il imaginait, il n’avait pas vu sa vie défiler devant ses yeux. Le mur, oui, invariablement. Une vilaine poussière rouge s’en dégageait. Longtemps, il s’était efforcé de plisser les yeux pour s’en protéger mais bien avant qu’il n’entrevoit la fin du voyage elle s’était agglutinée à sa peau et engouffrée dans les moindres interstices de son regard.


  • Commentaires

    1
    Vendredi 15 Janvier 2010 à 17:05
    Waouh ! Surprenante cette suite apocalyptique... merci Lastrega.
    2
    Lastrega
    Samedi 23 Août 2014 à 18:25
    Commença alors pour lui une période d'errance, un voyage en plein désert dans un monde étrange et baroque. D'un côté, des chantiers et des ruelles grouillant d'ombres bizarres. De l'autre, la pierre ocre et terreuse du mur, aux nuances infinies, couleur de sable, couleur de sang, que le train longeait ; quand, tout à coup, le wagon plongea dans l'obscurité la plus complète.
    Alors, un sentiment de vide et de solitude s'empara de l'homme, qui, à nouveau, colla son front contre la tôle ajourée : une lune noire pesait sur un univers apocalyptique, dantesque, zébré de reflets rougeâtres et verdâtres, tandis qu'une odeur de soufre emplissait l'air. C'étaient des apparences horribles, des masques grotesques, des rats, des serpents, des licornes, des chauves-souris à tête d'orchidée et des chiens-gueules-de-loups, et autres monstres parcourus de halos translucides et qui semblaient flotter en dehors du temps.
    Les parois du wagon s'estompèrent. Tout devint flou. Il fut comme projeté de l'autre côté du mur et il sentit sa vie osciller entre l'absurde, le pathétique et le dérisoire. C'était le grand retour sur lui-même d'un homme délirant aux confins de la folie et de la mort. Les silhouettes fantasmagoriques l'entraînèrent dans un tourbillon, une danse des ténèbres de l'inconscient qui semblait exprimer une certaine éthique de l'horreur et de la honte. Tout une composition de gestes nourris de non-dits, de souffrance, de souvenirs d'une époque maudite. Et tous, enveloppés d'une même pièce de coton blanc, comme d'un grand linceul.
    Soudain, une vaste trouée blanche creva le ciel et des grappes argentées descendirent lentement pour éclater en pétales jaunes qui, activés par un vent violent, tel le soufflet d'une gigantesque forge, se répandirent en une coulée de lave en éruption, projetant des flammes à des centaines de mètres de hauteur, pour se transformer enfin, en une monstrueuse fournaise.

    - Sir ! Sir ! avait murmuré une voix semblant venir d'outre-tombe.
    Complètement hagard, le dormeur émergea péniblement de son sommeil profond et tourmenté. Des yeux vivants et cruellement lumineux dans un visage de mort, mais appartenant à un personnage paraissant en vie, le scrutaient avec intensité. Et dans ce personnage qui, à présent, riait d'un rire aigre et démoniaque, il crut reconnaître Satan.
    Devant le surnaturel de la chose, l'émotion et l'horreur le submergèrent. Alors il détourna la tête en direction de la fenêtre, et ce qu'il vit le remplit d'effroi... C'était à la fois irrationnel, fantastique, inexplicable, fascinant et effrayant : la tête d'un mort enterré depuis longtemps, apparaissait de derrière la vitre du wagon-lit Pullman. Et il se reconnut.

    Sous le képi barré au sigle CWL*, le rire se tut, et les yeux s'affolèrent...
    Une crise cardiaque venait de terrasser le voyageur, un archéologue, à qui l'employé de l'Orient Express tentait d'annoncer l'arrivée prochaine du train en gare d'Hadès*. C'était le terminus.
    Son voyage au bout de la nuit avait pris fin.

    *CWL. Compagnie des Wagons-Lits.
    *Hadès. Ville dans le désert du Karakoum, au Turkménistan, pays d'Asie Centrale.
    3
    Jean-Pierre
    Samedi 23 Août 2014 à 18:25
    Impressionnante, cette suite au récit de Patrick. Quelle imagination! Il faut avoir une fort belle plume pour passer d'une Histoire d'Eau à Transit 24 avec un tel brio. Bravo Lastrega!
    4
    M agali
    Samedi 23 Août 2014 à 18:25
    Mon coeur blogueur attend plus sûrement ces petites merveilles de Transit (et plus ardemment ) que le veilleur biblique n'attend l'aurore.
    Ou plutôt, le dernier crépuscule, si j'en juge de celui-ci, aussi sobre, beau et bouleversant que les autres. 
    5
    Arsène
    Samedi 23 Août 2014 à 18:25
    Ecrire de concert est agréable musique...
    Bravo à tous les deux pour ce morceau de choix.
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