• Peut-être ne l’avez-vous pas remarqué mais tous les linos ont été refaits au château. Le maître des lieux y est même allé de sa poche pour offrir à ses sujets un pot de cire qualité bio et quelques belles lingettes brodées à la main pour qu’ils puissent gracieusement les lustrer entre deux révérences.

    Eh bien figurez-vous que nous autres au café nous avons pris exemple. La salle est à présent toute pimpante et en entrant les visiteurs n’en finissent plus de s’esbaudir. Seulement voilà, cette audacieuse rénovation implique un changement radical du mode de circulation à l’intérieur de l’établissement et comme nous l’a suggéré un fidèle lecteur, il conviendra désormais de se patiner les semelles…

     

     

    Les patins

    Clin d’œil à Alphonse Allais

    par Jean Calbrix

     

     

     

    - Nous ne sommes pas des boeufs !

    Cette exclamation fuse par la fenêtre ouverte d'un café tout ce qu'il y a d'ordinaire mis à part le sol revêtu d'un beau parquet ciré, nickel. C'est un petit homme maigre qui l'a poussée. Il côtoie au bar un grand gros, et fait écho aux pleurnicheries de ce dernier.

    - Quelle vie ! poursuit le gros, son verre de pastis à la main. Déjà mes parents étaient toujours sur mon dos. "T'as rangé ta chambre ?", "T'as ramené le pain ?", "T'as fait pisser le chien ?" Le calvaire !

    - Ah ! les parents ! fait le petit en lorgnant le fond de son verre.

    - Au régiment, continue de soliloquer le gros, ma tronche ne leur revenait pas. C'étaient des revues de casernement, des gardes, des marches forcées. Qu'est-ce que j'ai pu me taper comme corvées de peluches, sans compter les W-C à récurer ! La galère !

    - Ah ! l'armée !

    - En revenant du régiment, je croyais être un peu tranquille. Je trouve du travail sur un chantier, un petit boulot pépère. Je n'avais qu'à surveiller une équipe de Nord-Africains qui creusaient des tranchées. Fallait que je veille à ce qu'ils aillent droit. C'était dans mes cordes, j'ai toujours eu le compas dans l'oeil. Bang ! voilà un camion plein de sacs de ciment qui arrive. Le contremaître me dit qu'il faut que je m'y mette, des sacs de cinquante kilos avec mes reins fragiles ! Toute la matinée à crapahuter avec les sacs sur le dos. Ouille, ouille, ouille !

    - Ben vrai ! On n'est pas des boeufs tout de même !

    - Les maçons ont protesté. Ils ont obtenu des sacs de vingt-cinq kilos. Je me suis dit chouette, mais quand le nouveau camion est arrivé, le contremaître m'a dit qu'il fallait en porter deux à la fois. Les vingt-cinq kilos, c'était pas pour nous, c'était pour les maçons, pour leur facilité la manutention, les feignants !

    - Des feignants, oui !

    - Je me sentais bien seul, alors j'ai cherché une femme pour me soulager ma misère. Manque de bol, j'ai épousé une harpie, oui. En rentrant il faut que je me déchausse et que je mette les patins. Madame n'aime pas la poussière et la boue, mais moi sur le chantier, il faut bien que je patauge dans la boue. Quand je rentre complètement vanné, je n'ai plus la force de me baisser et v'la qu'il faut que j'enlève mes godillots. Ah ! la teigne !

    - T'as raison, on n'est pas de boeufs.

    - Elle me dit qu'il y a une ampoule à changer dans la salle. Avec les patins, c'est d'un pratique. Après, elle me dit qu'il faut que je pousse le buffet pour qu'elle balaye derrière. Je m'arc-boute et vlan ! je me casse la figure. Forcément, avec des patins ! Et après, il faut que je descende à la cave...

    - Avec les patins ?

    - Bah oui. Elle a mis du scratch sous mes chaussettes, ça tient rudement bien. Où est-ce que j'en étais là ? Tu me coupes tout le temps !

    - La cave.

    - Ah oui, elle me demande de lui remonter un seau de charbon. Elle exagère quand même, elle a toute la journée pour faire ça.

    - Pour sûr, on n'est pas de boeufs !

    - Le pire, c'est le soir. Dans le lit, elle veut toujours mais moi...

    - Elle veut quoi ?

    - Dis donc, t'as jamais forniqué ?

    - Moi ? Heu non, pas fort, un tout petit peu seulement.

    - Ah ! ah !. ah !... Bouh ! mais bon sang, il faut que dorme. Avec les journées que je me paye sur les chantiers, je suis crevé. Un lit c'est fait pour dormir, non ? Déjà quand on s'est mariés, vingt fois elle me réveillait.

    - Vingt fois !

    - Alors comme ça, paf ! on a eu six gosses.

    - Ah oui da ! on n'est pas de boeufs !

    - Mais arrête de lui dire ça, intervient le patron tout en essuyant un verre. Si c'était un boeuf, il n'aurait pas eu six gosses, forcément ! Bon, je vous remets ça ?

    Le gros lève la main en signe de refus, s'arrache du bar et se dirige vers la sortie en traînant des pieds, pendant que le patron lui lance :

    - S'il te plaît, n'oublie pas de laisser les patins à la porte.

    Et le petit de lui souffler :

    - Ne vous faites pas de bile, patron. J'ai bien repéré, il n'a pas de scratch sous ses godillots.


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  • Le capitaine Alvarez et l’équipage du Pythagore sont au repos quelque part dans un port Méditerranéen. Un autre navigateur fait escale ce soir au café. Il nous raconte à son tour la mer et comment dans le tumulte des vagues il aime faire émerger des histoires …

     

    L’Histoire d’une Histoire : la Mer.

    par Claude Bachelier

     

     

     

    C’est l’Histoire d’une Histoire. Celle que le Papet veut écrire pour son Petit Soleil. Et comme à chaque fois que le Papet veut écrire une Histoire pour son Petit Soleil, il s’installe à son bureau, prend son beau stylo noir, celui avec une plume en or et se met à chercher le premier mot de l’Histoire pour son Petit Soleil. Mais le Papet n’est pas un écrivain, même s’il aime écrire : aligner des mots sur une feuille blanche, inventer une histoire est pour lui une des plus belles choses au monde. Surtout quand il s’agit d’écrire une Histoire pour son Petit Soleil. Alors, quand il écrit, le Papet, il est sérieux, il se concentre, il réfléchit. Parfois, il se concentre tellement qu’il a l’impression que de la fumée lui sort de la tête. Mais quand les mots naissent de sa plume en or, quand les phrases surgissent sur la feuille de papier, alors il sent le bonheur s’insinuer en lui, un bonheur simple, tranquille, un bonheur à l’état brut. En fait, le bonheur, c’est ça, un état naturel, sans d’autre prétention que celle d’exister.

    Ce jour-là, c’est de la Mer que le Papet veut parler à son Petit Soleil. Parce que la Mer, il faut dire que le Papet là connaît plutôt bien. Oh, il n’a rien d’un grand navigateur, le Papet, mais s’il connaît bien la Mer, c’est surtout parce qu’il l’a beaucoup aimée. Et qu’il l’aime encore aujourd’hui. Et qu’il l’aimera jusqu’à la fin.

    Mais voilà, écrire sur la Mer n’est pas une chose facile. Il y a tellement de gens qui ont écrit de si belles choses que le Papet n’ose pas trop se lancer. Pourtant, il ne saurait renoncer et il écrira une Histoire pour son petit Soleil, avec ses mots à lui, des mots qu’il ira chercher dans sa mémoire et dans son cœur.

    Parce que la Mer, c’est plus que de l’eau. La Mer, c’est la vie, c’est l’aventure. C’est aussi le rêve, l’utopie, parfois l’illusion. Et lui, le Papet, a souvent passé de longs moments à là regarder, à l’écouter, à là sentir.

    Alors, écrire une Histoire pour son Petit Soleil ne sera pas pour lui très difficile. En tout cas, dès l’instant où il aura trouvé le premier mot de cette Histoire. C’est toujours la même chose, le premier mot, la première phrase se font toujours attendre, et souvent, le Papet est saisi par le doute, parfois par l’angoisse. Heureusement, il y a toujours cette petite voix intérieure qu’il redoute et espère en même temps. Cette petite voix intérieure qui lui ouvre la voie, qui fait aussi le tri dans tous les mots qui se croisent et s’entrecroisent dans la tête du Papet. Elle l’aide aussi à se frayer un chemin dans sa mémoire, en lui évitant de se prendre au sérieux. Et ça, le Papet, ça lui va bien, car s’il a bien une crainte dans la vie, c’est bien de devenir quelqu’un de sérieux, avec un col dur et des décorations ! ! !…

    - Eh, Papet, la Mer…

    Là revoilà cette petite voix, et loin d’en être agacé, le Papet est tout heureux de là savoir près de lui, veillant au grain et à l’Histoire qui lui, le Papet, doit écrire pour son Petit Soleil.

    Elle s’appelait " la Coquette des Mers ". Le Papet ne se souvient plus bien si c’était un chalutier ou un voilier, si elle naviguait sur les océans ou si elle pataugeait dans le bassin d’un jardin public. Mais ce dont il se souvient, c’est qu’il s’était embarqué à bord de ce bateau comme passager clandestin. Il avait repéré les allées et venues des marins, des hommes tout habillés de bleu, jusque dans la casquette, une casquette de marin, avec une visière et un cordon. Et que même son Papa, qui n’avait rien d’un marin, en avait une. Le Papet aurait bien voulu avoir la même. Mais sa tête était trop petite, ou la casquette trop grande. Et puis à quoi bon porter une casquette de grande personne alors que l’on est encore un enfant ? Le Papet trouvait cela injuste et déjà, il se cabrait. D’autant que des enfants marins, cela existait : on les appelait des mousses. Il y avait même une école pour eux. Mais malgré cela, ils n’avaient pas le droit de porter une casquette bleue avec une visière et un cordon.

    Cela lui a donc été facile d’embarquer à bord de la " Coquette des Mers ", d’autant qu’il avait tout prévu, y compris la nourriture. Dans un sac de toile –comme les vrais marins-, il avait emporté du pain, du chocolat, du sucre et un camembert. Il avait lu quelque part qu’il y avait plein de vitamines dans le fromage… Il s’était caché au milieu de grosses ficelles qui servent à attacher le bateau quand il est au port. Heureusement, il savait, lui le passager clandestin, que ce qui retenait un navire au quai ne s’appelait pas des ficelles, mais des aussières ! Il n’y a que ceux qui restent à terre qui peuvent appeler ficelles des aussières ! Et surtout pas un marin, un vrai… C’est donc au milieu d’une énorme aussière que le Papet attendait que la Coquette des Mers appareille vers le large. Il savait bien qu’il serait forcément découvert, mais une fois au milieu de l’Océan, les marins du bord ne pourraient pas le renvoyer à terre. Tout au plus, le capitaine le mettrait aux fers, au fond de la cale. Même s’il redoutait quelque peu le voisinage des rats, le Papet s’était forgé un moral à toute épreuve, et il savait que le capitaine, voyant qu’il n’était pas un pirate puisqu’il n’avait ni bandeau sur l’œil ni jambe de bois, finirait par le délivrer et l’engager comme mousse. Il laverait le pont avec une brosse et du savon ; il monterait au grand mat pour aider à carguer les voiles en chantant " hisse et ho " avec les autres matelots ; il ferait le quart dans la hune par tous les temps et, la journée finie, il irait dormir dans un hamac. Ce serait quand même autre chose que la vie monotone du collège…

    Une fois sortie du port, la " Coquette des Mers " se mit aussitôt à tanguer. Et le Papet, coincé qu’il était sur la plage avant, n’osait plus bouger. La Mer était grosse et l’embarcation bien petite : elle plongeait dans les vagues qui aussitôt la rejetait parfois si fort que le Papet avait l’impression qu’elle était envoyée dans les airs. Mais c’était pour retomber dans un grand fracas d’écume et dans un bruit effrayant. Le Papet était bien seul sur le pont, tous les marins étant rentrés. Il était trempé, frigorifié et pour tout dire il commençait à avoir peur. Si jamais une vague, plus grosse que les autres, déferlait sur le pont de la " Coquette des Mers ", il savait, lui le Papet, qu’il serait irrémédiablement emporté à la Mer et disparaîtrait à tout jamais. Dans bien des livres qu’il avait lus, des marins passaient par-dessus bord et périssaient, noyés. Cela lui avait semblé normal, en somme, une belle mort pour un marin. D’ailleurs, n’avait-il pas écrit, dans le testament laissé à l’attention de ses parents sur la table de la cuisine, le matin de sa fugue, que s’il venait à mourir, il exigeait que son corps soit rendu à la Mer… Mais là, c’était différent puisque, passager clandestin, personne ne saurait où il se trouve. Ses parents, sa famille, personne ne saurait jamais ce qu’il est devenu. Ca ajoutait à sa peur, au Papet, et les larmes se mêlaient à l’eau salée des vagues. Même fugueur, même passager clandestin, le Papet n’était alors qu’un enfant, à qui il manquait la main rassurante et protectrice de son père…

    Mais le Papet se réveilla brusquement : il s’était endormi et en fait d’embruns, c’était de grosses gouttes de sueur qui ruisselaient sur son visage. Il faut dire qu‘il faisait très chaud dans ce bureau et sans même s’en apercevoir, il s’était assoupi.

    - Et bien, Papet, lui susurra, moqueuse, la petite voix intérieure, on somnole ?

    Vexé d’être surpris en flagrant délit d’endormissement, le Papet se redressa le plus dignement possible. Mais comment être digne lorsque l’on se réveille ainsi, les yeux pleins de sommeil, le visage inondé de sueur, et un peu de bave aux lèvres ? Le Papet s’épongea du mieux qu’il pût et, bien décidé à ne plus se laisser surprendre, il se remit à la recherche des mots pour l’Histoire qu’il doit écrire à son Petit Soleil.

    Comment lui écrire qu’il n’y a rien de plus beau au monde que la Mer ? Comment lui écrire qu’avec Elle, on peut tout imaginer, on peut tout rêver et que jamais l’on s’ennuie en sa compagnie. Mais, même si cela est ce qu’il y a de plus vrai, il y a bien des chances pour que le Petit Soleil ne s’en contente pas. La Mer, c’est beau, d’accord, les poètes l’ont écrit, chanté. Mais cela ne fait pas une Histoire !… En tout cas, pas une Histoire pour le Petit Soleil !

    Alors, le Papet ferme les yeux. Mais là, il ne dort pas, bien au contraire : il n’a jamais été aussi éveillé. Parce que pour lui parler, à la Mer, il faut être conscient, avoir l’esprit clair. Après tout se dit le Papet, si je veux parler de la Mer à mon Petit Soleil, il faut mieux m’adresser directement à Elle. Je suis certain qu’Elle me répondra, on a passé tellement de bons moments tous les deux. Il faut dire que le Papet a vécu beaucoup de mois et même des années avec Elle. Il savait –et il le sait encore- qu’Elle était quelque peu volage, sans doute et même très certainement infidèle. Mais quelle importance ? Alors, dans sa tête, le Papet est retourné vers Elle. Il a marché longtemps sur la plage de sable blanc, se laissant rattraper par Elle, pour mieux là sentir venir, puis se dérober ; il a sauté de rocher en rocher comme s’il avait voulu que les vagues l’emportent ; il s’est assis sur la falaise, face au vent, pour mieux là regarder. Elle est toujours aussi belle, aussi désirable, et pour tout dire, encore plus belle, encore plus désirable qu’avant. Le Papet, émerveillé comme au premier jour, n’ose rien dire, n’ose rien demander. Il se contente d’attendre, parce qu’il sait qu’avec Elle, il n’est nul besoin de parler pour l’entendre. C’est le Vent, son inséparable compagnon, son complice depuis la nuit des temps qui a tapé sur l’épaule du Papet, lui soufflant qu’il fallait qu’il trouve les mots là où ils sont, c’est à dire dans sa mémoire et dans son cœur.

    Il est ému le Papet, même s’il aurait préféré que ce soit Elle qui vienne le voir, qu’Elle lui dise qu’Elle sera toujours là pour lui, toujours aussi belle, toujours aussi désirable, malgré les avanies du temps et les outrages des hommes. Parce qu’il faut bien dire que ces hommes qui devraient veiller sur Elle avec autant d’attentions qu’à la prunelle de leurs yeux, ces hommes sont bien inconscients et égoïstes. Il faudra que lui, le Papet, il en parle à son Petit Soleil. D’ailleurs, c’est vrai, pourquoi faut-il que les hommes mettent toujours plus d’énergie à détruire, à saccager ce qu’ils devraient protéger et défendre ? Il y a là quelque chose de complètement fou et le Papet d’essayer de comprendre cette espèce de folie collective dont tout le monde parle et qui malgré tout continue. Mais entre ceux qui, pour justifier l’horreur, parlent de progrès, et ceux qui, pour là combattre, parlent de retour aux sources, le Papet est bien en peine de comprendre quelque chose ! Alors, quand il lit dans son journal que la Mer ressemble de plus en plus à une poubelle, le Papet est pris d’une sainte colère et il mettrait bien son armure pour aller ferrailler contre ces mécréants de la Vie ! Seulement voilà, le Papet n’a vraiment pas l’âme d’un guerrier et les foules en mouvement, tout comme les défilés du 14 Juillet lui donnent envie de rentrer dans sa coquille. Il sait bien, le Papet –et peut-être qu’un jour son Petit Soleil le lui dira- qu’il y a là une grosse contradiction dont il n’est pas spécialement fier.

    - Mais oui Papet, intervient la petite voix intérieure, tu n’as pas réponse à tout et c’est tout à ton honneur.

    - Tu as sans doute raison, lui répond le Papet. Il n’empêche que ce n’est pas très glorieux quand même !

    - Allez, Papet, écris plutôt une Histoire pour ton Petit Soleil. Je suis certaine que ce que tu vas lui écrire lui donnera l’envie de la Mer, lui donnera l’amour de l’Océan. N’oublie pas, Papet, l’avenir, c’est le Petit Soleil. Ce que tu lui diras, ce que tu lui écriras de la Vie fera partie de tout ce qui construira son futur !

    Cette petite voix intérieure qui sait tout agace un peu le Papet. Bien sûr, elle n’a pas tout a fait tort, mais il y a quelque chose d’un peu couard que de rester dans sa coquille.

    Le Papet sait maintenant que l’Histoire qu’il va écrire pour son Petit Soleil sera une Histoire d’Océan. Une Histoire avec des vagues et du vent, donc une Histoire de liberté. Une Histoire avec des tempêtes et des orages, donc une Histoire de courage. Et quand les mots de l’Histoire pour le Petit Soleil apparaîtront sur la feuille blanche, alors ce sera une Histoire qui lui dira qu’il y a des rêves si beaux, si forts qu’il ne faut pas les laisser passer, mais au contraire qu’il faut les suivre, qu’il faut les vivre ! Parce que tous les rêves mènent à la Mer, donc à la Vie.


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  • Au menu du jour voici un jeu de l’envers proposé par une nouvelliste qui contrairement aux apparences n’emmêle point ses mots…

     

    Un jour (presque) comme les autres.

    par  Yvonne Oter

     

     

    Gnagna secoua vigoureusement Boubou.

    -Debout, feignasse ! Il est l’heure !

    Boubou entrouvrit un œil et le referma aussitôt.

    -Bougre de salopard, race de dégénérés, cochon de paresseux, enfant de salaud, fils de pute, lève-toi !

    Car une bonne épouse doit parler à son mari avec la plus énergique grossièreté.

    Réconforté par le langage de sa femme, Boubou émergea enfin du sommeil. Et considérant Gnagna avec amour et admiration :

    -Quelle heure est-il ?

    -Midi vingt. Et tes cinq minutes de travail hebdomadaire commencent dans peu de temps.

    -Alors, aide-moi, femme. Appuie sur les boutons.

    Gnagna s’approcha de son homme, dégagea le boîtier de commande de sa combinaison vestimentaire et actionna dans le bon ordre les différentes opérations matinales : lavage, séchage, débroussaillage des quelques endroits encore pourvus de poils, défroissage des plis du visage, grattage des coins sensibles, massage des membres supérieurs puis inférieurs, guiliguili le long de la colonne vertébrale, curage des oreilles et des narines, puis, pour terminer, grand entretien des espaces compris entre les orteils.

    En trois minutes, Boubou était prêt.

    Gnagna contempla fièrement son mari.

    Un mètre cinquante de haut, un mètre cinquante de large, un mètre cinquante d’épaisseur : quel magnifique spécimen de mâle humain ! Quelle chance elle avait eue lors du tirage au sort des époux ! Que de jalousies avait-elle suscitées ! Avec son teint blafard, ses petits yeux rouges profondément enfoncés dans la graisse de ses joues, son nez court et largement épaté, son abondante chevelure blanche descendant en triangle sur son front rétréci, sa bouche mince, presque sans lèvres, d’où on avait eu soin d’arracher toutes les dents disgracieuses, son menton complètement effacé qui soulignait l’harmonie des trois bourrelets superposés lui servant de cou, Boubou avait de quoi séduire et faire rêver bien des femelles de cette fin du XXXIII°siècle.

    -Allez, infâme pourceau, complet abruti, crétin congénital, dépêche-toi. Tu vas être en retard.

    Boubou était toujours ébloui par les égards que Gnagna lui manifestait en s’adressant à lui. Elle avait vraiment reçu une excellente éducation.

     

    Par hygiène, Boubou mettait un point d’honneur à parcourir les cent mètres qui le séparaient de son bureau à pied. Cela lui prenait une bonne demi-heure, mais il jugeait qu’un bon exercice physique était salutaire en préparation à son travail intellectuel. Ce jour-là, pourtant, il arriva un peu essoufflé au pied de l’immeuble de la SCJD13H01A13H06 (Société de Comptage du Jeudi De 13h01 A 13h06).

    Boubou occupait un poste important au sein de l’administration de la Cité. Lourd de responsabilités car impliquant d’innombrables répercussions sur la vie de toute la communauté, cet emploi ne pouvait être confié qu’à un homme de confiance avec un quotient intellectuel de minimum 57. Ce qui n’était pas courant du tout…

    A 13h01, Boubou, installé devant son bureau, se mit à compter les Ronds de Carottes. Les Ronds de Carottes étaient la monnaie utilisée depuis bientôt trente et un ans sur toute la planète. C’était une longue période et, d’ailleurs, le gouvernement siégeait depuis huit mois pour déterminer s’il était judicieux d’en revenir aux Queues de Cerises, l’ancienne monnaie, ou d’en créer une nouvelle, par exemple, les Noyaux de Prunes. On craignait en effet une prochaine dévaluation des valeurs morales et spirituelles qui risquait de faire flamber le cours des Ronds de Carottes. Mais les avis étaient partagés et les discussions âpres et passionnées. Ce qui maintenait un statu quo provisoire.

     

    Lorsque la sonnerie retentit à 13h06, Boubou était épuisé mais radieux : mille treize Ronds de Carottes ! Il avait réussi à compter mille treize Ronds de Carottes à lui tout seul ! Jamais il n’aurait pensé arriver un jour à dépasser le chiffre magique des mille Ronds de Carottes.

    Son chef lui-même, quand il passa collecter les comptages, en fut réellement émerveillé.

    -Zig Boubou, vous vous êtes surpassé aujourd’hui ! Je savais que vous étiez doué (vous aviez déjà comptabilisé neuf cent quarante huit Ronds de Carottes, l’an dernier, n’est-ce pas ?) mais je n’espérais pas vous voir arriver à un résultat aussi exceptionnel avant de prendre ma retraite.

    Il est vrai qu’il avait déjà vingt neuf ans.

    -Zig Boubou, cet exploit mérite que je vous propose à mes supérieurs pour l’attribution de la médaille du RESTA (qui est, comme chacun le sait, le Rendement Extrêmement Supérieur du Travail Administratif). Mais tout de suite, en mon nom personnel, je veux marquer l’événement de la manière qu’il mérite.

    Il appuya sur un bouton de sa télécommande, les larmes lui montèrent aux yeux, puis, d’un geste solennel, il puisa un Rond de Carotte dans la poche de sa combinaison et le tendit à Boubou.

    -Prenez, mon bon, ce signe de ma grande satisfaction. Je vous autorise à sucer ce Rond de Carotte jusqu’à la semaine prochaine. Veillez-y bien et prenez soin de me le ramener en bon état. Mais allez maintenant, courez vite porter la bonne nouvelle à votre épouse !

     

    Boubou marchait comme dans un nuage. Avoir mérité un tel honneur ! Et dû à son seul travail, à sa concentration, à son expérience, à sa dextérité, à sa conscience professionnelle : quelle joie ! quel bonheur ! Il ne mit que vingt cinq minutes pour rentrer chez lui tant il était pressé de tout raconter à Gnagna . D’ailleurs, c’était sans doute aussi grâce à elle, à ses encouragements et à ses marques d’affection, qu’il avait pu ce jour-là, dépasser ses limites.

     

    Lorsqu’elle lui ouvrit la porte, Boubou envoya une gifle à Gnagna qui l’envoya, sonnée pour le coup, sur la porte de la penderie. Car il voulait lui faire partager son bonheur.

    -Chérie, devine ce qui m’est arrivé !


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  • Après la désopilante escapade en enfer concoctée par Jean Calbrix, il nous apparaît essentiel d'enrichir le menu du café avec un petit tour du côté du paradis…

     

     

    Visions indésirables

    par Ysiad

     

    C’était un matin. Rien n’aurait pu laisser penser qu’il s’agissait là d’un matin particulier. Pour un mois de novembre à Paris, il faisait ce qu’on appelle un temps de saison. Gris, froid, glauque, il y avait de la brume qui stagnait au-dessus de la Seine, et le silence était total parce qu’il était encore très tôt. De temps en temps, tout en marchant le long des berges, j’apercevais une mouette qui dormait, repliée dans ses ailes.

     

    Je ne me souviens plus pour quelle raison saugrenue je me baladais sur le Pont des Arts à six heures du mat’ ce jour-là. Sans doute y cherchais-je l’inspiration, avec une sorte de fureur désespérée ; au mois de novembre mes idées sont comme prises dans la glace, congelées dans le sommeil, quand soudain, j’ai aperçu, dans le lointain, par-delà les immeubles de verre du front de Seine, un gros champignon joufflu, qui descendait sur la ville.

     

    Comme je suis très myope, j’ai fouillé dans mes poches et chaussé mes bésicles, mis ma main en visière sur mon front et j’ai vu, nettement vu, un parachute. Mais attention. Tout doux. Pas n’importe quel parachute. Ce parachute-là n’avait rien à voir avec les parachutes des films d’histoire qui repassent en noir et blanc sur le petit écran, le dimanche soir. C’était un parachute doré.

     

    Rentrée à la maison, j’ai raconté à mon mari et mes enfants que j’avais vu à l’aube un gros parachute doré qui descendait droit sur les toits de Paris. Ils m’ont regardée. Ils m’ont dit qu’il était tôt, que je ne dormais pas assez, et que j’avais sans doute eu la berlue. Ils m’ont mis des chaussettes aux pieds (on se pelait, la chaudière avait des ratés), un bonnet sur la tête (j’ai froid à mes oreilles) et ils m’ont recouchée à côté du chat qui avait déjà pris sa place dans le lit et entendait bien la garder, nom d’un mistigri.

     

    Le lendemain, à la même heure, j’étais sur le pied de guerre, au même endroit, avec mes jumelles. Je voulais en avoir le cœur net. Il faisait tout aussi froid et gris. Je guettais dans le ciel le gros parachute doré que j’avais aperçu la veille, mais à la place, à mon grand étonnement, j’ai remarqué un nuage de poussière qui commençait à se former autour d’un immeuble. J’ai pris mes jumelles, intriguée, sans doute ma vue me jouait-elle des tours, sans doute avait-on raison de me dire que je manquais de sommeil ; et c’est à ce moment-là que le gros immeuble de verre s’est effondré.

     

    Je suis restée là, au milieu du Pont des Arts, coite, bouche bée, cherchant à établir un lien entre le parachute doré de la veille et l’effondrement de l’immeuble. Un type qui passait par là, devant ma mine ahurie, m’a dit : C’est normal. Après la descente d’un parachute doré, c’est tout un immeuble qui s’effondre. C’est écœurant, mais c’est comme ça. On en a pour des mois à bouffer de la poussière. Et puis pas question de rebâtir à la place, le terrain est pourri. Pour bien faire, il faudrait arrêter la chute de ces maudits parachutes. Ou écrire au Président de la République ! a-t-il conclu en rigolant.

     

    Je revins ce matin-là chez moi avec de la poussière dans les yeux et jusque dans les cils. Tout était à mettre à la machine et moi avec. Je me sentais très sale. J’avais assisté à quelque chose de monstrueux et d’anormal. Je racontais mon histoire à mes enfants et mon mari. Ils me recouchèrent à côté du chat qui entendait bien ne pas céder un centimètre de terrain et qui eût été parfaitement capable de me dire : Qui va à la chasse, perd sa place, s’il avait pu parler (ou Vini, Vidi, Vinci)(2)

     

    Mes étranges visions se répandirent dans la presse. Firent tâche d’huile dans les médias. On parlait de plus en plus du cataclysme que provoquaient les parachutes dorés. Un matin, la foule se réunit sur le Pont des Arts, armée de flèches et de carquois. Un parachute doré sortit de la brume. Bouffi, clinquant, aveuglant dans le ciel gris. Une première flèche fut tirée dans sa bulle de tissu. Puis une deuxième. Des dizaines de flèches crevèrent la toile, provoquant la chute d’un corps dans le fleuve et une pluie d’or sur la ville. Tout se mit à briller. Un deuxième parachute doré apparut. Les habitants bandèrent leur arc dans un même mouvement. Les flèches jaillirent comme au temps des croisades (2).

     

    Le phénomène s’étendit dans toutes les villes de France. Les habitants guettaient les parachutes dorés, munis de leur carquois et de leurs flèches. Ils visaient de mieux en mieux. Ils acquirent tant de dextérité à cet exercice que les immeubles cessèrent de s’écrouler.

     

    Peu à peu, les avatars de la crise disparurent.

     

    A l’instar du chat, tout avait retrouvé sa place.

     

     

    1 Ceci n’est pas une erreur de typo.

    2 Crécy ou Azincourt eussent été des exemples plus parlants, si les Anglais ne nous avaient encore fichu la pâtée.


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  • par Jean Calbrix

     


    Nous sommes en 2019. Je suis content, je viens de décrocher mon bac pro, option résistance des matériaux. L'université s'ouvre à moi, et coup de bol, un DEUG de bourreau vient d'être créé. C'était inespéré ; il faut que je m'en explique.

    A ma naissance, le 31 décembre 2001, je fus expulsé du ventre de ma mère pour plonger dans un monde riche et florissant qui abordait le nouveau millénaire avec un optimisme sans faille. On allait réduire le temps de travail à trois fois moins que rien, et dans un proche avenir, on allait raser gratis. Hélas ! le 4x4 de l'économie connut très vite quelques ratées et le 2 janvier 2010 il loupa un virage, quitta la route de la prospérité, fit deux ou trois tonneaux et alla s'embourber dans les marais du marasme. Il s'ensuivit un crash boursier sans précédent. Les usines fermèrent les unes après les autres et le chômage frappa même les fonctionnaires. Le papier monnaie se déprécia à un point tel qu'il fallait aller chercher sa baguette de pain avec une brouette pleine de billets de banque. On vit même des boulangers garder la brouette et rejeter les billets. Conséquence perverse de la situation, la délinquance atteignit des sommets que même les statistiques les plus optimistes n'avaient pu entrevoir. Une vague de crimes, plus odieux les uns que les autres, submergea le pays. L'assemblée s'en émut et à toute hâte, rétablit la peine de mort.

    Les premières exécutions furent lamentables. Les bourreaux, recrutés sans formation, s'acquittèrent fort mal de leur tâche. Ainsi, à Coupecourt, un bourreau présenta-t-il le condamné par les pieds et dut le saucissonner en plusieurs rondelles pour atteindre le cou. Force fut d'admettre que pour introduire un peu de sérieux dans la fonction, il fallait que les impétrants aient une formation solide. Le garde des sceaux et le ministre de l'éducation nationale se concertèrent et s'employèrent à mettre au point un texte pour pallier cette carence. Ainsi, le 13 décembre 2018, il fut arrêté qu'un DEUG de bourreau était créé.

     

    Et voilà pourquoi, à l'aube d'embrasser une formation qui me donnera un job pour affronter l'existence dans ce monde où l'on gagne plus facilement au loto que de trouver du travail, j'ai l'immense bonheur de m'inscrire à l'université dans le cursus DEUG de bourreau, option énucléation. Avec mon copain Roger, nous avons trouvé à nous loger à la cité universitaire et le matin nous partons vers la faculté des Hautes Oeuvres. En arrivant, nous avons quelque peine à trouver une place assise tant l'amphi est plein à craquer. Nous dénichons un strapontin, et émus, nous attendons le premier cours. Là, nous sommes obligés de déchanter ; on nous bourre haut le crâne avec des mathématiques, de la physique et de la littérature comparée. Qu'aurons-nous à faire, dans notre future fonction, du calcul différentiel, des règles de la thermodynamique et de l'emploi du subjonctif dans les fabliaux du moyen-âge ? Heureusement, il y a l'excellent cours d'histoire du professeur de la Vacherie sur les divers supplices à travers les âges. C'est un régal. A la fin, le brodequin, le gibet, la cangue, le carcan, le chevalet, l'estrapade, le pal, le pilori et la tenaille n'ont plus de secret pour nous. Nous apprenons tout ébaubis que les sévices perpétrés par les S.S. ne sont que de la gnognote franchement rustaude à côté des raffinements imaginés par les mandarins chinois au début de notre ère. Par exemple : faire tomber une goutte d'eau toutes les secondes sur le crâne d'un récalcitrant autant de temps qu'il faut pour lui percer un petit trou d'un centimètre de profondeur. Rien de tel pour lui remettre les idées en place.

    Et l'année se passe, toute en formation théorique, sans un gramme de pratique, et nous sommes bien heureux de réussir notre examen, Roger et moi, pour pouvoir enfin aborder cette fameuse pratique en deuxième année. Le premier trimestre se passe sans véritable application pratique : on nous montre une belle guillotine qui n'a jamais servi. On vérifie de visu que tous les détails que l’on nous a enseignés en première année sont bien réels : la planche basculante, le carcan mobile, la lame et les feuillures dans lesquelles elle glisse comme une goutte d'eau sur un pare-brise. Roger fait remarquer que le mécanisme qui libère la lame n'est pas du même modèle que celui de son croquis. Le professeur attendait cette observation. Il se moque du professeur de première année qui nous a fourni ce croquis ; il dit de lui qu'il est dépassé par les événements, qu'il est un peu sclérosé et qu'il n'arrive pas à suivre la marche du progrès. Les étudiants rient ; il est toujours amusant de voir les professeurs se critiquer les uns les autres en se lançant des vannes.

    Enfin, le grand jour est arrivé. Le matin, le chargé de T.D. nous dit que l'après-midi, on va recevoir un vrai condamné et qu'on va pouvoir se faire la main. L'après-midi, nous sommes tous là dans la salle de travaux pratiques, bouillant d'impatience. Au bout d'une demi-heure, le chargé de T.D. arrive avec une mine d'enterrement. Il nous déclare que le condamné vient de se faire gracier par le président. Il a eu beau parlementer avec lui, lui exposer qu'il était du plus grand intérêt pour notre formation de nous laisser ce condamné, il n'en a fait qu'à sa tête. Alors, il est là devant nous, le chargé de T.D., tout penaud. Puis, sa bouille s'illumine. Il vient d'avoir une idée géniale. Il demande si l'un d'entre nous pourrait jouer le rôle du condamné. Du coup, nous baissons la tête. Il y a un silence de mort, et au milieu de ce silence, je ne sais pas quel effet de mon humeur facétieuse, je me mets à crier : "Roger est volontaire !". Stupeur, et tout à coup, tous les autres se mettent à scander "Roger ! Roger !". Mon pauvre copain se glisse littéralement sous son banc et le chargé de T.D. se met à nous engueuler vertement. "Votre futur métier demande un sérieux à toute épreuve. Votre attitude est inadmissible. Vous vous comportez comme des gamins. Je vous préviens, si vous continuez dans cette voie, beaucoup de têtes tomberont à l'examen. Bon, puisqu'il n'y a pas de volontaire, nous allons nous contenter de simuler." Joignant l'acte à la parole, il s'en va chercher un mannequin dans le placard à mannequins. Il le dispose sur la table d'opération et tour à tour, nous devons injecter le poison mortel qui devra le faire passer de vie à trépas. L'opération est facile car une vieille chambre à air de vélo simule la veine du bras et aucun de nous ne peut la rater... sauf Crépin qui est myope comme un troupeau de taupes et qui enfonce l'aiguille juste à côté dans la paille. On a tous dix sur dix et lui zéro.

    Ensuite, il y a la chaise électrique. Tout à l'heure, il y aura la guillotine, et on attend ce moment avec impatience. Le chargé de T.D. positionne le mannequin sur la chaise, lui passe les colliers qui lui entravent les chevilles et les poignets, puis pose délicatement le casque sur sa tête. Nous l'observons sans en perdre miette. Puis, il défait le tout et c'est à notre tour de le harnacher. Je dois dire que tout le monde ne s'en sort pas trop mal, sauf Crépin qui s'emprisonne ses poignets avec ceux du mannequin et qui se met à hurler pour qu'on le libère. On a tous dix sur dix et lui zéro.

    Par la suite, le chargé de T.D. passe à la deuxième phase. Il vérifie que le mannequin est bien attaché, et il actionne la manette du potentiomètre d'un geste précis et graduel. Seulement, à ce moment le mannequin se met à réagir de manière bizarre. Il fume en émettant des petits craquements plaintifs. Puis, tout à coup, il s'enflamme, et nous courons tous vers la sortie avant de nous faire griller comme des saucisses, sauf Crépin qui, se trompant de porte, s'enferme dans le placard à mannequins. Quelle déception ! La séquence guillotine est annulée et on n'en aura pas d'autre de sitôt car, en peu de temps, la salle de T.D. est réduite en cendre. Quant à ce pauvre Crépin, il a brûlé les étapes car les séquences bûcher n'auront lieu qu'au troisième trimestre.

    Nous voilà donc désœuvrés et nous passons notre temps à jouer aux cartes et à palabrer. Bragout, le plus politisé d'entre nous, se met à nous entreprendre sur notre devenir. Il nous fait remarquer que si nous poussons plus avant notre formation, nous en tirerons un joli bénéfice, car en augmentant notre compétence, nous deviendrons plus compétitifs et nous pourrons exiger des salaires nettement supérieurs à ceux pratiqués jusqu'alors. L'idée fait son chemin. Nous créons un comité de défense des élèves-bourreaux et nous décidons d'aller manifester dans les rues. Nous fabriquons des banderoles sur lesquelles on peut lire : "Assez de métro, bourreau, dodo !", "Revalorisation du métier de bourreau !", "Création immédiate d'une licence de bourreau !".

    Le recteur s'émeut et reçoit une délégation. Il parlemente puis va téléphoner au ministre. Il revient triomphant et informe la délégation que le ministre a accepté un meilleur service dans le restaurant universitaire et la promesse de l'installation de baby-foot dans les salles de détente. Chez les étudiants, c'est la grogne : leurs véritables revendications sont passées à la trappe. Ils en appellent à la profession, laquelle par solidarité décide une grève illimitée. A partir de ce moment, la situation devient critique. En effet, la délinquance augmente, les tribunaux accroissent les condamnations et du coup augmentent la population des condamnés, et les prisons regorgent alors de cette population de condamnés en sursis. Des mutineries dans les lieux d'incarcération éclatent un peu partout. Devant l'ampleur des conséquences de notre mouvement, le gouvernement finit par céder. Il licencie le recteur, et il accorde aux élèves-bourreaux une formation longue jusqu'à la thèse de doctorat (car entre temps, les étudiants ont fait monter les enchères). Tout rentre dans l'ordre mais il faut fabriquer à la hâte des guillotines à plusieurs places pour résorber au plus vite cette population de condamnés en sursis.

    Le jour de l'examen approche. Roger et moi, nous passons des nuits blanches à réviser nos cours. A tour de rôle, nous nous posons des colles. Il me demande : "Pourquoi vaut-il mieux guillotiner un chauffard plutôt que de le passer à la chaise électrique ?". Je lui réponds du tac au tac : "Parce qu'il est mauvais conducteur". Je lui demande : "Pourquoi vaut-il mieux passer un innocent à la chaise électrique plutôt que de le guillotiner ?". Il hésite puis donne sa langue au chat. Je lui donne la réponse : "Parce qu'il n'est pas coupable". Roger se rend compte qu'il a de graves lacunes ; son examen est fort compromis. Bah ! il pense qu'il peut récupérer des points dans les épreuves annexes. Et comme de fait, il est très fort. A la question : "Etant donné que la force d'attraction universelle est régie par la loi F=MG , quelle hauteur minimale doit avoir une guillotine munie d'un couperet de vingt kilogrammes pour trancher net un cou ayant un coefficient de pénétration de sept", il fait un calcul de tête et donne la bonne réponse au bout de quinze secondes. Il est vraiment épatant, mon pote Roger. Pour ma part, je cale devant le problème suivant : "Quel voltage minimum doit-on envoyer dans une chaise électrique pour qu'un sujet d'une résistance de mille ohms soit traversé par un courant de cinquante ampères ?" Je n'ai jamais été très fortiche en physique et Roger prend sa revanche sur moi. Sans crayon, sans papier et sans regarder la réponse, il m'assène cinquante mille volts. Sûr, s'il arrive à maîtriser les questions d'ordre général, il pourra poursuivre jusqu'à la maîtrise et peut-être faire une thèse.

    Le grand jour arrive. La semaine passée, nous avons subi les épreuves théoriques et nous avons exposé nos projets, et maintenant on va nous juger sur l'exécution. Il est cinq heures du mat. On nous entasse dans un fourgon cellulaire et on nous convoie jusqu'à la maison d'arrêt. Entre temps, on s'inquiète, on demande au délégué pénitentiaire qui voyage avec nous s'il y aura assez de condamnés pour tout le monde. Nous sommes cinquante à passer l'épreuve, cinquante rescapés de l'écrit dont Roger et moi. Cela fait un condamné par tête de pipe et cela nous paraît beaucoup. Il nous répond que l'on n'a pas à se faire de bile, qu'avec la pagaille qu'on avait fichue dans le courant de l'année, les exécutions avaient pris du retard et qu'il y avait encore une centaine de condamnés dans les geôles de la prison. Cela nous rassure et nous réjouit. Si on rate notre coup, on aura peut-être droit à un rattrapage.

    Le fourgon pénètre à l'intérieur des hautes murailles sales. Nous frissonnons. Là-dedans, le soleil n'a jamais vu le jour. Nous descendons du véhicule, silencieux, graves et émus. Nous traversons un tas de petites courettes chargées de l'odeur de moisi sourdant des soupiraux. Ce parcours dans ces chicanes nous donne la chair de poule. Un véritable coupe-gorge. Nous débouchons sur une cour un peu plus vaste et malgré l'entraînement acquis lors de nos T.P., nous ne pouvons nous empêcher d'avoir un petit tremblement lorsque nous apercevons la guillotine dressée au milieu. Un vague reflet blafard se mire dans sa lame triangulaire. En face et sur les bords, il y a des gradins. Sur ceux d'en face, le jury siège au grand complet : cinq professeurs et cinq représentants de la profession connus pour leur haute compétence. Derrière eux, il y a les autorités judiciaires chargées de vérifier la bonne application de la loi, les avocats des condamnés et quelques personnalités triées sur le volet. Sur les côtés, les gradins sont vides. Un représentant de l'autorité carcérale nous y fait installer.

    Dans un silence de mort, on attend le résultat du tirage au sort. Deux membres du jury plongent chacun la main dans une urne disposée en face de chacun d'eux et en retirent un papier. Un autre inscrit sur un registre les noms marqués sur ces papiers : un candidat pour un condamné. Tout à l'heure, on nous donnera le résultat du tirage au sort. Pour l'instant, nous retenons notre souffle.

    Et voilà qu'une envie d'uriner me tort le bas ventre. Les émotions fortes ont toujours déclenché chez moi des contractions phénoménales de ma vessie. Je me penche vers le représentant de l'autorité carcérale, et je lui chuchote à l'oreille que j'ai un problème de miction. Il me désigne un couloir. Je me fais le plus discret possible, je me faufile comme une ombre le long du mur opposé aux gradins et je pénètre dans ledit couloir. Au fond, je suis en présence de deux portes. J'en ouvre une au hasard. J'avance dans un labyrinthe vaguement éclairé par des veilleuses émettant une lumière pisseuse. Il y a plein de portes mais aucune d'elles ne porte la mention W.C.. Tout à coup, j'entends un bruit de pas et un cliquetis de clef. Par un réflexe idiot, je me tapis contre un renfoncement. Le bruit de pas se rapproche et une main me tombe sur l'épaule. J'entends : "Ah ! mon gaillard, on veut se faire la belle". Je me retourne. Un gardien me tient fermement par le col. Je proteste, mais sans m'écouter, le gardien me pousse dans une geôle et referme la porte.

    Ahuri, l'envie d'uriner bloquée net, je discerne vaguement, dans la lumière de l'aube qui pénètre mollement à travers les barreaux de la fenêtre, une paillasse, et dessus, un type qui me regarde les yeux bouffis de sommeil et d'étonnement. Il me grogne : "Qu'est-ce que tu viens foutre ici ?". Je ne sais que lui répondre : "C'est une erreur, c'est une erreur". Il s'assoit sur sa paillasse et se gratte les cheveux tout en m'observant. Au bout d'un instant, il se lève. Il est grand, costaud, impressionnant. Il s'approche, m'arrache ma veste et mon pantalon. Je crie et il m'assène une lourde claque qui me fait taire. Puis il se dévêt, m'enfile sa tenue rayée et me colle sur sa paillasse le nez au mur. Je suis terrorisé, je n'ose plus faire un mouvement ; cette espèce de brute est capable de me tuer.

    Au bout de je ne sais combien de temps, j'entends le verrou qui claque brusquement et aussitôt, quatre bras m'emprisonnent. Je pousse des cris de goret. Dans l'encadrement de la porte, des types avec des allures de croque-morts me regardent. Je gueule : "C'est pas moi, C'est l'autre". Je tourne la tête à droite à gauche en gigotant. L'autre a disparu. Puis je réalise et je hurle : "Il est sous le lit". Quelques croque-morts ont un petit sourire. L'un d'eux se penche vers un autre et lui glisse : "On ne nous l'a jamais faite, celle-là".

    Je suis traîné dans les couloirs. Tout au long, je crie, j'implore, je m'égosille. On me propulse dans une pièce éclairée par la lumière crue d'une ampoule électrique. On m'assoit sur un tabouret sur lequel je m'effondre. On découpe mon col avec une paire de ciseaux, on me tond haut la nuque, on me colle une cigarette au bec, on m'entrave les jambes et les mains. Un type me marmonne des prières dans l'oreille. On me lève. On me tend un verre, on me le glisse entre les lèvres et on me verse le contenu dans la bouche. Je recrache l'alcool et je hurle de plus belle.

    De nouveau, nous traversons des couloirs. Les deux gorilles qui me suspendent par les bras me broient les membres. Nous débouchons dans la cour. La guillotine me saute à la gueule. Je me débats comme un lombric sorti de terre mais les deux gorilles me tiennent fermement. Je me retrouve en face de Roger. Il a une expression de surprise puis son regard devient glacial. Je braille : "Roger ! dis-leur qui je suis. Dis-leur que je suis un candidat". Il se penche vers moi et marmonne ses dents : "Ferme-là, tu vas me faire rater mon examen". Je suis abasourdi, je crois rêver, c'est un cauchemar.

    Le jury pose ses questions. "A votre avis, le supplicié est-il correctement entravé et décolleté ?" Roger vérifie mes liens, jauge le dégagement de la nuque. Il ergote un moment sur la hauteur des liens qui me bloquent les bras derrière le dos ; il trouve que cette hauteur n'est pas réglementaire. La remarque est pertinente et le jury acquiesce. Puis, à la question : "La hauteur de la guillotine est-elle satisfaisante ?", Roger se tourne vers moi et comme le ferait un maquignon avec un bœuf, il me palpe le cou un petit moment puis se tourne vers le jury et répond : "Le coefficient de pénétration du sujet est d'environ 6,5. La donnée qui me manque est l'accélération G ". Un membre du jury lui dit qu'elle est approximativement celle que l'on a au sommet de la tour Eiffel. Il fait alors un rapide calcul, déclare qu'il faut deux mètres soixante-quatre, sort son mètre pliant, mesure le débattement entre le couperet et le carcan et déclare qu'il y a une marge de douze centimètres. Le jury siffle d'admiration devant une telle virtuosité. Roger a alors un petit air satisfait.

    Le jury lui demande alors de passer à la pratique. Sans un regard sur moi, il se tourne vers les deux gorilles et leur ordonne de me placer bien au centre de la planche à bascule, parallèlement aux côtés. A ce moment, je recommence à beugler et à me débattre, mais les deux gorilles me maintiennent fermement dans la position adéquate. Je sens la planche plonger en avant, le bas de la lunette s'avancer sous mon menton, le carcan se refermer sur mon cou. Ça fait clac, zzz...

     

    ...J'ouvre un oeil et, à travers les brumes de mon cerveau, je réalise que je suis dans un lit d'hôpital. Je me demande ce que je fais là. Dans ma tête, tout est brouillé. Des tas de tuyaux partent de mon corps comme des tentacules allant plonger dans des fioles pour y sucer la vie. J'ai une sensation bizarre autour de mon cou. J'ordonne à ma main droite d'aller se rendre compte de ce qui se passe, mais bizarrement, c'est ma main gauche qui obéit. Au contact, je sens dans ma paume comme un étrange collier de chair boursouflée. Mais que m'est-il donc arrivé ? Puis, je vois la porte s'ouvrir et je reconnais la bonne bouille de Roger. Il a un petit sourire jaunâtre. Je l'entends qui articule :

    - Excuse-moi, vieux frère, mais tu comprends, cet examen, c'était toute ma vie. Enfin, on t'a recousu, c'est essentiel. C'est quand même super la micro-chirurgie. Tu sais que tu es le premier à qui on a regreffé la tête.

    Alors, les choses me reviennent subitement. Je me mets sur mon séant et je veux lui envoyer mon poing droit dans la figure. Malheureusement, c'est mon poing gauche qui part et fracasse une fiole au passage. Lui, il recule jusqu'à la porte et il s'enfuit. J'essaye de me mettre debout. Je veux faire glisser ma jambe droite hors du lit et c'est la jambe gauche qui obtempère, me faisant rouler sur moi-même, et je m'affale sur les dalles de ma chambre en entraînant avec moi tout l'attirail chirurgical. Le bruit ameute tout le personnel de l'hôpital. On me ramasse et on me rebranche. Le chirurgien-chef se penche sur moi l'air ravi.

    - Dites, vous revenez de loin. Mais je vois avec bonheur que tout s'arrange. Après un peu de convalescence, vous pourrez passer la session de septembre.

    - Mais dites donc, toubib de mes fesses, lui hurlé-je, vous m'avez tout remonté à l'envers.

    Il me regarde, incrédule. Il faut que je lui explique que si je veux me gratter l'oreille gauche avec mon auriculaire droit, c'est l'auriculaire gauche qui vient gratter l'oreille droite. Alors, il se tourne vers un de ses collègues en fronçant les sourcils et l'autre, penaud, bafouille :

    - Ce n'est pas de ma faute, j'ai du mal à lire votre écriture et je confonds vos 4 avec vos 7. J'ai dû épisser le cylindraxe 47 avec le 74.

    Le chirurgien se retourne vers moi. Il a un petit sourire complice pour me dire :

    - Ce n'est rien, on va vous retrancher la tête et on va vous réparer cela.

    Alors, je bondis hors de mon lit et, mes pattes s'emmêlant l'une dans l'autre, je m'enfuis en courant comme un crabe, traînant à ma suite toute ma tuyauterie sous l’œil ahuri du corps médical.


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  • Durant des années Claude Bachelier a parcouru le monde sur terre comme en mer et puis voilà qu’après avoir franchi détroits et caps, traversé gorges et défilés, il passe aujourd’hui la porte du café pour nous conter une de ces histoires que l’on entend dans l’un des bouts du monde…

    Je n’ai jamais eu la prétention, et aujourd’hui pas plus qu’hier, d’affirmer que je connaissais tel ou tel pays, tel ou tel peuple au prétexte que j’y avais fait escale quelques jours. Mais ces escales m’ont permis de découvrir d’autres mondes, d’autres gens, d’autres cultures. Elles m’ont permis de découvrir des mondes différents dont je ne connaissais l’existence qu’à travers les livres. " 

     

     

    Le héron de Sausalito

     

     

    Je suis le héron de Sausalito. The unmoving watcher, le guetteur immobile.

    Je suis là, face à cet océan que l’on dit pacifique. Je guette et j’attends. Comme mon père avant moi, et le père de son père et tous mes ancêtres jusqu’à la première génération. Mais je rêve aussi. Je rêve de ces grands espaces, loin derrière l’horizon. Je rêve de ces voiles blanches que le vent pousse vers le large. Je rêve d’une autre vie où attendre ne voudrait plus rien dire et guetter serait proscrit. Je rêve, mais le rêve n’est pas fait pour moi. Le rêve, c’est pour les rêveurs, les poètes. A t’on jamais vu un héron poète ?

     

    Nos premiers voisins s’appelaient les Miwoks. C’était une tribu de pêcheurs et de chasseurs, calme et accueillante. Ils habitaient dans la forêt, tout prêt de la mer. Ils chassaient ours, élans, cerfs et s’habillaient avec leur peau. Ils confectionnaient des lignes ou des filets pour pêcher dans les rivières ou l’océan. Ils aimaient la viande, le poisson, la chair des coquillages. Mais pas celle des hérons. Ils aimaient rire et danser. Le soir, les anciens racontaient aux enfants des histoires où les braves traquaient le loup et l’orignal, et s’en revenaient, couverts de sang et de gloire. Les Miwoks aimaient la paix et la poésie.

     

    Et puis un jour est arrivé Francis Drake, sur un étrange bateau, si haut sur l’eau qu’on ne voyait pas les hommes qui se trouvaient à bord. Ces hommes-là étaient bizarrement vêtus : certains avaient des robes brodées d’or ; d’autres des tuniques de fer. Ceux là avaient de longs tubes qui crachaient le feu. Et la mort. Tous étaient blancs. Blancs comme les nuages dans le ciel, blancs comme l’écume de l’océan. Eux aussi racontaient des histoires à leurs enfants, des histoires de pirates, d’abordages, de voyages sans fin. Eux aussi aimaient la poésie.

    Ils sont restés là quelques années, puis sont repartis dans leur pays. Bien des choses avaient alors changé, mais pourtant la vie reprit son calme et sa quiétude : les Miwoks chassaient et péchaient, les hérons guettaient.

     

    Mais quelques années plus tard, d’autres hommes blancs arrivèrent, d’autres visages pâles. Ils apportèrent avec eux la guerre, la désolation, la mort. Ils prirent la terre des Miwoks, ils prirent leurs femmes. Ils prirent leurs vies. Beaucoup de mes ancêtres, témoins impassibles de toutes ces horreurs, disparurent dans la tourmente.

    Alors, ces hommes venus de loin mirent des fils de fer pour enfermer les prairies, brisèrent les montagnes pour construire leurs maisons ou des ponts. Et les villages devinrent des villes, avec des immeubles et des usines.

    Un jour, ils trouvèrent de l’or, là-bas, dans les Rocheuses. Alors, ils quittèrent tout, abandonnant femmes et enfants, tout ce qu’ils avaient construit. Ils se massacrèrent, ils s’entre-tuèrent pour de misérables morceaux de métal jaune. Les fous !

    Quand la fièvre leur fût passée, ils revinrent et construisirent de nouvelles maisons, de nouveaux ponts, de nouvelles usines, de nouvelles routes. Ils racontèrent alors de longues et belles histoires à leurs enfants, des histoires de chercheurs d’or, de trappeurs. Eux aussi aimaient la poésie.

     

    Nous, les hérons, nous sommes toujours là. Malgré leurs guerres et leurs massacres. Nos voisins ne sont plus, hélas, les Miwoks, calmes et paisibles. Mais des gens pressés, agités.

    Et ce soir, alors que la nuit tombe lentement, je suis là, face à l’océan. Je guette, encore et toujours, immobile, impassible.

    Pas loin de moi, des gens me regardent sans me voir, trop occupés à manger, à boire, à parler. Mais un me voit, un seul, qui en oublie jusqu’à sa compagne. Parfois, son regard s’en va vers le large, puis revient vers moi. A quoi pense t’il ? Est il de ces poètes, de ces rêveurs ? Est il du sang des Miwoks, ou de Francis Drake ou des chercheurs d’or ?

    " Héron, me dit-il, emmène moi avec toi, emmène moi dans le vaste monde, là où il ne pleut pas, là où il ne fait ni froid ni faim, là où la vie ne meurt pas. "

    Mais je rêve bien sûr. Personne ne me parle et surtout pas cet inconnu qui se lève, qui me regarde une dernière fois, songeur, et qui s’en va.

    Je suis seul. Je reste seul.

    Car je suis le héron de Sausalito. Le guetteur immobile, the unmoving watcher.

     

    Pour en apprendre davantage sur Claude Bachelier :  http://panissieres.blog.lemonde.fr


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  • Après son " Putain de carton " plébiscité lors des Inattendus 2008, Jean Calbrix revient au café pour nous conter une palpitante histoire de gosses et de képis…


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    J'ai onze ans trois quarts. Les trois quarts, j'y tiens, je ne suis plus un gamin. Je m'appelle Robert et je suis très fier de mon prénom depuis que le prof d'Histoire nous a appris que pendant le Moyen Age, il y avait un super mec qui dirigeait la Normandie : Robert le Magnifique pour ses potes, Robert le Diable pour ceux qui ne pouvaient pas le saquer et auxquels il fichait la pâtée. Et puis, j'ai un oncle qui joue superbement de la guitare et chante comme un dieu. Quand il vient à la maison, il interprète toujours un vieux truc médiéval : "Je suis Robert, Robert, le beau Robert, que la brunette tant aimait" et ça me laisse tout mou.

    J'habite une tour dans la banlieue morose et pas rose comme disent trois marrants à la radio. Je suis un artiste et je hais les murs nus. Avec mon copain Jimmy du neuvième étage avec qui je m'entends super bien - un vieux de douze ans et un huitième - on a créé une association, le CRAC... Je vous entends d'ici, ces petits délinquants font dans la drogue. Et bien vous vous fourrez le doigt dans l'oeil, grave. Le CRAC ça veut dire Compagnie Révolutionnaire des Amoureux du Chicos. Ouais, faut que je m'explique.

    On en avait un peu marre, Jimmy et moi, de faire dans le dérisoire, de cavaler du rez-de-chaussée au dixième pour : dégonfler le vélo du concierge ; accrocher des boîtes de conserve à la queue des chats de la grosse du premier ; tirer les nattes de la pimbêche du deuxième qui se bourre le pull de coton pour faire croire qu'elle a déjà des roploplos ; sonner à la porte du retraité du troisième et se tailler en courant ; vider l'extincteur du quatrième pour jouer à la guerre des étoiles ; écrire "Zob" sur la porte du play-boy du cinquième, celui qui nous refile des taloches quand il nous croise ; échanger les paillassons des locataires du sixième pour les entendre se gueuler après ; crier au feu pour effrayer la vieille du septième ; monter sur la terrasse du dixième et balancer de la flotte ou des peaux de banane sur les gens qui rentrent dans l'immeuble. Vous croyez peut-être que je ne sais pas compter jusqu'à dix, que j'ai oublié le huit et le neuf. J'habite au huitième et il faudrait voir que j'y fasse des conneries, mon paternel serait prompt à me refiler une rouste. Quant au neuvième, c'est là que crèche Jimmy comme je l'ai déjà dit, et son dab n'est pas plus commode que le mien.

    Un jour qu'on était assis sur les marches du rez-de-chaussée, et que j'étais en train de confectionner un pétard pour mettre dans le cabas de la concierge quand elle reviendrait de faire ses commissions, Jimmy me dit :

    - C'est pas le tout, Robert, il faudrait peut-être penser à faire des choses plus constructives.

    Il a du vocabulaire, mon pote Jimmy. Sur le coup, je n'ai pas bien pigé, et je lui ai répondu que mon pétard était parfait. Il s'est fichu de moi et ça m’a mis en rogne. C'est pas parce qu'il est plus vieux que moi qu'il faut qu'il m'écrase de toute sa science.

    - Te fâche pas, Robert, qu'il m'a dit en redevenant sérieux. Ce que je veux dire, c'est qu'il faudrait faire des choses qui débouchent sur quelque chose.

    Là, j'ai commencé à entrevoir.

    - On pourrait aider la vieille du septième à traverser la rue et lui porter ses sacs jusque chez elle quand l'ascenseur est en panne, que je lui ai dit.

    - Oui, ce serait positif, mais faudrait lui demander la pièce, qu'il m'a répondu.

    - Et on pourrait s'acheter de vrais pétards avec.

    - T'es con, qu'il a fait en se fendant la poire. Non, c'est trop caritatif tout ça. Il faudrait quelque chose pour nous exprimer, nous, vraiment. Allez, viens.

    On s'est levés. La femme du concierge arrivait. J'ai allumé mon pétard derrière mon pote et quand elle est passée, hop, ni vu ni connu, dans le panier. Elle nous a fait :

    - Encore à traîner dans les escaliers, espèces de vauriens. Vous savez bien que c'est interdit.

    Et tout de suite après, pas l'explosion tant attendue, mais mon pétard raté lui a embrasé son panier. Elle a tout lâché en criant "Au feu". Tout l'immeuble a été ameuté, sauf la vieille du septième. Pas étonnant, elle est sourde comme un pot.

    On a détalé à toute blinde et on s'est retrouvés devant l'arrêt du bus. Il y avait une nouvelle affiche, une nana avec un bout de loque sur elle qui lui cachait presque rien.

    - T'es un artiste, m'a fait Jimmy. J'ai bien aimé la dernière fois que tu as calligraphié "Zob" sur la porte du play-boy. T'as fait un Z super génial. Et bien là, tu vas pouvoir t'exprimer.

    - Tu veux que j'écrive zob sur l'affiche, que je lui ai répondu.

    - T'es nul, Robert. Tu vois bien que cette meuf a besoin d'une robe.

    On est allés chercher des pots de peinture et des pinceaux dans la cave du retraité du troisième. Une mine ; il est tout le temps en train de barbouiller son appartement. Je me suis éclaté, j'ai habillé la nana d'une robe somptueuse rouge carmin avec des pinces lui mettant en valeur sa taille de Britney Spears, des manches bouffantes et une longue traîne, un truc à faire pâlir Paco Rabanne, mais Jimmy a tout gâché en lui collant un béret basque et une moustache à la Charlot. On s'est engueulés, il m'a secoué, je lui ai balancé un coup de pinceau qu'il en a eu le pif tout rouge... et on n'a pas entendu le car des keufs s'arrêter à côté de nous. Pas étonnant, en face il y a un chantier, et les marteaux piqueurs faisaient un boucan d'enfer.

    Ils nous ont empoignés, collés dans leur caisse avec notre matériel et emmenés au poste. Un gros commissaire, avec une grosse voix et une bouille qui n'avait sûrement jamais connu le sourire, nous a demandé nos noms, prénoms, adresses, qu'est-ce que faisaient nos vieux, tout le toutim quoi. Jimmy a donné un faux nom et une fausse adresse, mais moi je me suis déballonné, j'ai pas pu mentir, et tant pis pour la branlée que j'allais recevoir en rentrant.

    Un grand type chevelu est arrivé pendant que le commissaire nous faisait la morale. Il s'est assis pendant que l'autre gros continuait à nous agonir : vandales, déprédateurs, trublions, graines de voyou... .

    - Vous oubliez gibier de potence, a ajouté Jimmy.

    J'ai bien cru que le commissaire allait claquer d'apoplexie.

    - Je vais leur parler, a dit le grand type tandis que le commissaire sortait une poire avec une fiole et s'envoyait une rasade de ventoline dans le gosier.

    - Je suis éducateur psychothérapeute, qu'il nous a annoncé, et je vais m'occuper de vous. Je ressens ce que vous ressentez. Vous avez envie de sortir ce qui est en vous, c'est humain, mais vous ne pouvez pas le faire n'importe où et n'importe comment. Ce n'est pas bien de détériorer les affiches.

    - Mais la meuf, elle ne pouvait pas rester comme ça, a dit Jimmy.

    - Mais pourquoi ? Il y a un artiste qui a fait une belle photo et qui l'a livrée à tout le monde. Vous n'avez pas le droit de lui abîmer son travail et de priver le public du plaisir d'admirer son œuvre.

    - N'empêche, si je me promène à poil en plein hiver, a rétorqué Jimmy, vous me mettrez une couverture sur le dos.

    - Un peu de prison ne leur ferait pas de mal, a grogné le commissaire.

    - Laissez-moi les raisonner, monsieur le commissaire, a fait l'éducateur. Mais, ce n'est pas pareil, ce n'est qu'une photo, qu'il a ajouté à notre encontre. Je vais contacter la mairie et vous aurez de jolis panneaux dans la rue sur lesquels vous pourrez extérioriser tout le potentiel créatif qui sourde en vous.

    Je ne sais pas ce qui pouvait être sourd en nous, mais, comme par miracle, on nous a relâchés avec nos pots et nos pinceaux qu'on a couru planquer dans la cave de la grosse du premier - elle n'y va jamais, elle a peur des souris. Le lendemain, on a vu que l'éducateur psychomachinchouette avait tenu parole. Devant le chantier, il y avait une palissade avec des panneaux tout neufs. Jimmy et moi, on s'est tapés dans la main, puis il a dit :

    - Vive le CRAC

    - Le CRAC ? que j'ai fait.

    - Oui, notre association. Le Comité Révolutionnaire des Amoureux du Chicos. C'est bien, non ? T'es d'accord ?

    - D'accord, que je lui ai répondu.

    Et on a couru chercher notre matériel. On a discuté un moment. On avait tant à créer qu'on ne savait pas par quoi commencer et puis Jimmy a eu une idée. Il y avait six panneaux, autant de lettres que dans le mot amour... Je vous vois venir. Non, lui aussi il sait compter et comme je l'ai déjà dit, il a du vocabulaire. Son gros péché, c'est les fautes d'orthographes. Je lui ai fait remarquer que dans amour, il n'y avait pas de e au bout. "Oui, il y a un ne au bout qu'il m'a soutenu, mordicus" On a failli en venir aux mains. Le CRAC à peine né risquait d'être dissous. Il m'a dit :

    - Bon, on va l'écrire comme tu veux, et sur le dernier panneau, on mettra nos initiales, JR. C'est chouette, ça fait aussi Jeune Révolutionnaire.

    Il a pris les voyelles et moi les consonnes. On a retroussé nos manches et on s'y est mis. Il a fait un A tout tarabiscoté, jaune sur fond bleu avec des oiseaux multicolores perchés sur sa barre transversale pendant que moi je me reculais pour le conseiller. A mon tour, j'ai fait un M violet sur fond mauve qui avait l'air de faire la génuflexion devant la lettre suivante. Ça tombait bien, ou mal, c’est comme on veut, car Jimmy a fait un O avec, à l'intérieur, des yeux, un nez, une bouche, qu'on aurait dit la tête du commissaire. Pour faire plus vrai, il l'a peinte en rouge coquelicot et il a fait pleuvoir sur elle une neige marron. Je lui ai dit que la neige, c'était blanc et il m'a répondu qu'en été, il ne neige pas. On s'est arrêtés là car on avait épuisé nos pots de peinture. L'éducateur qui passait par-là a admiré notre œuvre inachevée. Il nous a dit :

    - C'est d'un réalisme surréaliste dantesquement apocalyptique.

    On n'a rien pigé, mais on était fiers comme d'Artagnan. Il nous a promis de nous fournir de la peinture, et le lendemain, tout jouasses, on a constaté qu'il avait tenu parole. Il nous a apporté des pots tout neufs, mais quand on est arrivés auprès des panneaux pour poursuivre notre œuvre, des salopards nous avaient tout saboté. C'était écrit sur les trois derniers panneaux "R lé keuf" et ça faisait "AMOR lé keuf".

    - Vous voyez que ce n'est pas plaisant de se faire détruire son œuvre, qu'il a dit l'éducateur, narquois. C'est une belle leçon pour vous apprendre qu'il faut respecter le travail d'autrui.

    J'avais envie de lui balancer ses pots de peinture à la tronche, mais Jimmy m'a tiré par la manche. "Laisse béton" qu'il m'a dit. Et on est partis en gueulant "CRAC vaincra, CRAC vaincra, CRAC vaincrac, CRAC vaincrac..." et ça nous a fait rigoler.

    On est arrivés sur la rocade. Une ribambelle d'affiches nous narguait : des bagnoles suant le fric par tous les enjoliveurs et que nos vieux n'auront jamais ; un gros - 50% sur des fringues à 299 euros 99 ; six pots de yaourt avec gratuit écrit sur le sixième ; un mec et sa meuf prenant des airs de joyeux déjantés devant un paquet de lessive miracle ; une énorme bouteille de pastis pour les petites soifs, le soir devant la télé, quand il y a un match de foot qui nous empêche de voir Buffy sur la 6.

    - Fais-moi la courte, Robert. Les artistes se sont plantés.

    Il a pris un pinceau, l'a plongé dans la peinture noire, est monté sur mes mains, puis sur mes épaules, et en équilibre, a écrit un 1 devant le 50. Ensuite, on a couru au supermarché en face, on a choisi chacun une veste en peau d'une bête dont je ne me souviens plus du nom. On les a essayées et on s'est regardés dans la glace. Qu'est-ce qu'on était beaux ! En plus, c'était doux et ça sentait rudement bon. Je me demandais où Jimmy voulait bien en venir. On est passés à la caisse. La nana nous a regardés d'un air bizarre mais elle a quand même tapé l'addition, 299 euros 98. Elle a attendu que l'on sorte notre pognon et mon pote a tendu sa main vide. Au bout d'un moment, elle a réclamé l'argent et Jimmy lui a dit que c'était elle qui nous devait 299 euros 99. Elle a appelé dans son micro et un gus avec des petites moustaches et un costard nickel s'est pointé. Jimmy lui a montré l'affiche qu'on pouvait voir d'où l'on était. L'autre s'est fâché tout rouge et mon pote l'a traité d'escroc parce que tout prix affiché doit être respecté. Moins 150 % sur 599 euros 98 ça faisait moins 299 euros 99. Il nous devait bien 299 euros 99. Il nous a poussés hors des caisses en reprenant les vestes et Jimmy lui a crié de retourner à l'école pour apprendre à compter. A la sortie, un vigile nous a pris par le col et nous a emmenés dans un bureau. Il nous a demandé de vider nos poches. Dedans, il y avait quatre yaourts. On a gueulé qu'ils étaient à nous car c'était les sixièmes de quatre paquets de six. Ils nous a emmenés au poste de police et là on a revu le gros commissaire avec la tête qui n'avait jamais connu le sourire. Il a rédigé le procès-verbal : les susnommés se sont emparés de quatre yaourts et sont sortis sans les payer. Il a voulu nous faire signer le papelard, mais Jimmy a rajouté gratuits au-dessus du mot yaourts. Colère, gorgée de ventoline et l'éducateur s'est pointé.

    - Il est vrai qu'il y a une grave ambiguïté dans la publicité de ces yaourts et que ces enfants, non rompus aux finesses commerciales, ont pu être leurrés.

    - Je maintiens qu'un peu de prison ne leur ferait pas de mal, qu'il a grogné le commissaire.

    - Laissez-moi encore essayer de les ramener à la raison avant de les livrer au bras séculier. Ces enfants ont subi un réel traumatisme lorsqu'ils ont vu leur œuvre saccagée. Je vais faire remplacer les panneaux souillés et ils pourront reprendre leur activité créatrice.

    Remiracle. On s'est retrouvés dehors et le lendemain, les nouveaux panneaux étaient installés. On s'est attelés, Jimmy et moi, à l'achèvement de notre œuvre. Mon pote a saisi le pinceau et a calligraphié un U bleu turquoise muni de deux mains tendues vers un soleil d'un orange lumineux. J'ai pris le pinceau et j'ai fait un R sublime enliané de lierre et shootant dans un beau ballon en forme de cœur s'envolant dans le ciel. Et puis, j'ai écrit nos initiales à la base du dernier panneau en les répétant plusieurs fois au-dessus mais avec des lettres de plus en plus petites si bien que ça faisait comme une envolée de colombes. On est restés un bon moment à contempler notre chef d’œuvre. La pimbêche du deuxième est passée en nous tirant la langue. Elle nous a dit qu'on était nuls et qu'on ne savait pas faire les lettres. Jimmy a fait mine d'aller lui tirer les tresses et elle s'est sauvée en courant. Les autres gens de l'immeuble sont venus et ont poussé des oh ! et des ah ! Le retraité du troisième nous a offert un pot de peinture, la grosse du premier nous a fait une méga bise peine de bave et le play-boy du cinquième nous a même serré la louche. On était super contents. On est restés tout l'après-midi à admirer nos tableaux et à retoucher quelques détails pour les améliorer, mais il s'est mis à pleuvoir des cordes. On a couru jusque dans le hall de l'immeuble et là on est tombés sur l'éducateur qui nous a suggéré d'aller dans la maison de quartier où il venait de créer un atelier de macramé. On lui a dit très peu pour nous ces trucs pour les moutards. Pour qui il nous prenait à la fin ! Et on est allés s'écraser devant la télé avec une cassette de Buffy.

    Le lendemain, on a couru voir notre œuvre. Horreur, la flotte avait tout délavé. L'éducateur avait mégoté ; il nous avait refilé de la peinture à l'eau. Ecœurés, on est partis vers la rocade. Les affiches continuaient de nous narguer avec leurs couleurs criardes et leurs slogans débiles. On a filé au supermarché. Jimmy a fauché des bombes de peinture pendant que j'attirais l'attention des caméras de surveillance en mettant ostensiblement une dizaine de yaourts gratuits dans mes poches. Dans un angle mort, je me suis couché et j'ai glissé les yaourts sous un présentoir pendant que Jimmy se caltait. Je suis passé à travers les caisses en sifflotant et le vigile m'a empoigné.

    Ils étaient quatre dans le bureau, l'air réjoui de fauves guettant une proie. Avant qu'ils ne parlassent, je leur ai demandé s'ils avaient vu la trompe de l'éléphant rose. Stupeur.

    - Tu te fous de notre gueule, m'a hurlé le vigile qui m'avait alpagué.

    J'ai alors retourné les poches de mon pantalon en lui disant "Voilà toujours les oreilles" Il a pris une tête d'ahuri, ce qui lui était facile, pendant que les trois autres se marraient comme des baleines.

    Et puis, ils ont bien été obligés de me relâcher. J'ai rejoint Jimmy sous les affiches et là, on s'est défoulés un max. On a fait de l'acrobatie sur les portiques où étaient installés les panneaux publicitaires et on a bombé à mort : on a écrit menteur sur le sixième pot de yaourt ; on a écrit voleur sous le -150% ; on a écrit roulez bourrés sur la bouteille de pastis ; on a tagué CRAC sur le paquet de lessive et on a transformé en locomotive du Far West, une des supers bagnoles, celle qui était paumée dans le désert de l'Arizona. Les keufs ont déboulé, ils nous ont cueillis comme des fruits mûrs en bas des portiques. Au poste, le gros commissaire n'a pas voulu entendre l'éducateur. Il tenait dans ses mains le corps du délit comme il disait, une bombe qu'on n'avait pas eu le temps de jeter au loin avec les autres dans les broussailles bordant la rocade. Il avait un sourire au coin des lèvres. Non, pas un sourire sur sa bouille qui n'en avait jamais connu, un rictus plutôt, comme s'il avait une gêne du côté des hémorroïdes. Il a téléphoné et on l'a entendu dire... récidivistes... troisième incartade... flagrant délit... tout à fait, monsieur le juge... entendu, monsieur le juge. Il a appelé trois képis qui nous ont embarqués dans leur car. On s'est arrêtés au niveau de la palissade qui avait vu naître et mourir notre chef d’œuvre éphémère. Elle venait d’être enlevée. Derrière, il y avait un beau bloc de béton tout neuf avec des barreaux aux fenêtres, et au-dessus de la porte en bois massif, on a lu Maison d'éducation fermée.

    Jean Calbrix

     


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  • Primé lors du dernier concours Calipso pour sa nouvelle " Avec les anges " Patrick Denys, de passage au café, nous propose aujourd’hui un texte haut en couleurs où il question (entre autre) du travail le dimanche…

     

     

    Chez nous, on est des gagne-petit, mais on n’a pas peur du taf. C’est ce que me disait mon grand-père. Je l’aimais bien, mon grand-père. Avant de calancher, il y a trois ans, il a signé un CPM. Un contrat post mortem, qu’on m’a dit. Moi, je l’ai trouvé chelou son plan. T’es mort, mais tu continues à bosser. Ces bouffons de la Municipalité, ils ont expliqué à mes vieux que c’était pour compenser ceux qui travaillaient pas assez ; et pour les énergies durables. On t’enterre, cool, et on te met plein de tuyaux. Un truc comme le pet des vaches, tu vois ? On récupère les gaz et ça fait du courant électrique.

    Pendant deux ans, mon grand-père a éclairé la tour. Mais ils l’ont licencié l’hiver dernier. Un bâtard des services municipaux est venu nous expliquer qu’il avait déconné grave, dans son trou.

    Moi, j’avais bien vu, au moment des fêtes qu’il y avait comme une embrouille. Tout le monde avait décoré ses fenêtres et le sapin de la cour au pied de l’immeuble, avec des guirlandes de couleur et des ampoules, des bleues et des vertes un peu pisseuses, qui consomment moins. La nuit de Noël, ça s’est mis à scintiller, sans prévenir, avec des sautes d’humeur et de courant dans tous les coins, comme des pétards mouillés au feu d’artifice.

    Alors ils ont voulu virer mon grand-père ; pour ça, il leur fallait de la jactance et du papelard. Comme le pauvre vieux n’avait plus de présent et encore moins d’avenir, ils sont allés lui chercher des poux chez Edvige. Au début, ça n’a rien donné : Un passé d’enfant de chœur – pendant deux ans seulement – un relevé de carte bancaire, quatre PV pour stationnement dépassé, une carte d’adhérent à la Pétanque Saintouennaise, des résultats à des tests psychologiques, enfin, rien qui explique la galère de Noël. Jusqu’à l’ouverture du fichier médical et la découverte du pot aux roses : Mon papy était pétomane. A l’heure même où l’on entendait les cathos du quartier s’égosiller avec leur enfant Jésus, tout avait explosé dans la caisse.

    Mon père venait de changer de boulot. Avant, il était livreur chez MAD. Une boite qui faisait dans le sous-tif et les chaussettes. Un soir, le grand patron a voulu essayer le parachute qu’on lui avait offert et il a sauté du dernier étage. Le cadeau s’est mis en torche et ça a fait une tâche rouge sur le trottoir. On a dit aux gens qui s’étaient fendu du cadeau d’aller se faire voir chez les roumains. Mon daron a préféré aller chez BALIMEG. Tous les jours, il se fait le quartier des Grands Magasins avec une machine à ramasser les mégots. C’est pour les gens qui sortent des bureaux à la pause de 10h. pour aller fumer et bavasser sur les trottoirs. La machine gobe les bouts filtre et pisse un petit coup. Pour nettoyer. Pour gagner plus, mon père a obtenu de son chef quelques heures sup. En promenant sa machine sur le trottoir, l’air de rien, il repère tous les tire au cul qui font durer leur pause, c’est vrai ça, y en a toujours qui abusent. Il note sur son carnet et, le soir, il va cafter à la Direction.

    Avec tout ça, c’est plus comme avant à la maison. Dans les tours, y a pas grand-chose à faire le dimanche. Avant, mon daron nous emmenait, avec la mère, à la pêche aux moules, un restau du onzième. Parfois, on allait au Père Lachaize. Pour les escargots, quand il pleuvait. C’était pas génial mais on rigolait bien. Ca faisait passer le temps et ça nous faisait comme un dimanche. Il arrivait qu’on reste à la maison. Les parents buvaient du ricard ou s’engueulaient avant de bouffer des popcorns devant la télé. On se disait rien, mais ils étaient là. Moi, ça me tenait chaud.

    Quand mon papy a fait ses conneries, avec son CPM on a perdu le beurre des épinards. Jamais le frigo n’avait été aussi sec. La mère a dit qu’à ce régime, on n’arriverait pas à se payer l’écran plat et le canalsat. Alors, elle a décidé d’aller travailler le dimanche. Avec mon daron, ils ont trouvé un complément, comme ils disent, au  bonheur de vivre. C’est une galerie marchande. Ouverte le dimanche pour les gens qui ont pas assez dépensé pendant la semaine. La mère s’y est trouvé une planque à l’animalerie. Au rayon des hamsters et des poissons rouges. Le père fait le vigile. Il flique les clients à la sortie du magasin. Ceux qui ont oublié de passer à la caisse.

    Fini les moules frites et les escargots. Tu te retrouves en chien dans ta tour, avec la téloch qui gueule à tous les étages. Mes vieux m’ont dit d’en profiter pour travailler mon BEPC. Mais moi, je flippe grave quand il y a plus personne. Au début, je me suis goinfré toutes les chaînes de la télé, mais les films c’est toujours pareil, des mecs avec des bagnoles et des pétards, t’as toujours une ambulance avec le gyrophare pour faire du bleu et le méchant qui se fait griller par un gros black, un flic avec une casquette et une étoile.

    Alors, je me suis arraché. Le métro jusqu’à République, affaire d’aller renifler autour de la pêche aux moules. Comme avant. C’est là que je l’ai vue, ma petite rate. Elle faisait bishop, avec sa robe rouge, au comptoir du Brazza et elle se tapait son demi comme une grande. Au premier coup d’œil, c’était pas un canon. Bien chargée la meuf. Côté fesses et nichons, c’était du lourd. On s’est pas dit grand-chose, mais on s’est plus quittés. Elle s’appelle Rania. Une crème. Et douce avec ça. Dans les yeux et sur la peau. En sortant du Brazza, j’ai compris qu’on allait s’embarquer pour un bail. Rania n’était pas seule. Il y avait Angélo et Nécib. Ils assuraient bien ; moi je faisais un peu bouffon. Ce matin là, je me suis mangé des vannes, des histoires de futal et de  pompes ; j’avais tout faux. J’ai dit à Rania qu’on se reverrait le dimanche.

    Quand je suis rentré à la tour, les parents n’étaient pas encore revenus de leur bonheur de vivre. J’en ai profité pour descendre à la cave. Dans une vieille caisse, ils avaient rangé des trucs qu’on sort qu’aux grandes occasions. J’ai trouvé l’argenterie du mariage, avec des porcelaines et des pinces à sucre ; comme si on avait besoin de ça pour se sucrer ! En rien de temps, j’ai tout vendu au vide grenier, sur la place de la mairie. Et j’ai filé chez Go Sport.

    Quand je l’ai retrouvée, le dimanche d’après, Rania a tout de suite zieuté mes adidas et mon baggy tout neufs. On a bu de la bière et on est partis aux Puces ; Angélo et Nécib disaient qu’ils avaient un rancard pour une histoire d’herbe et de je n’sais pas quoi. Quand on est arrivés, ils étaient toute une bande. Ils ont commencé à coller Rania et moi, j’ai pas aimé. Je lui ai dit qu’il fallait partir, qu’on irait dans un restau sympa. Je l’ai emmenée à la pêche aux moules et on s’est régalés avec des frites. Comme Rania disait rien, j’ai pensé à mes vieux, aux poissons rouges, aux hamsters qui tournaient dans leur cage et à tous les conards qui allaient se faire griller par mon daron pour avoir oublié de raquer à la caisse, il manquerait plus que ça, que le Bonheur de Vivre soit ouvert le dimanche et que ça soit gratos !

    Avant de la quitter, j’ai demandé à Rania son 06. Elle m’a dit qu’elle en avait pas, qu’elle n’avait plus rien, plus de fringues et même pas d’eau chaude dans sa piaule pour se laver les cheveux. Elle m’a tout déballé, ma Rania, les parents qu’elle voit plus depuis que son père l’a virée, dehors c’est pas plein qu’il lui a dit ; et puis la galère à la pizzeria, avec les coups de gueule du patron et l’envie, parfois, de plus rien.

    Le dimanche d’après, on s’est rencardés avec Nécib ; et on s’est tapé un Châtelet – Concorde. Par Rivoli. Je voulais faire une belle  surprise à Rania. Angélo m’a dit qu’on se retrouverait tous, vers les cinq heures, dans la planque qu’ils avaient au Forum des Halles. Nécib m’a montré comment s’y prendre pour la fauche. Au début, j’angoissais grave, et puis c’est venu tout seul. On reluquait le client dans un troquet, en repérant bien où il planquait son portable, ou son portefeuille. Il n’y avait plus qu’à le suivre, sur le trottoir. En skate. Moi, je bousculais le type au moment de le doubler, Nécib faisait le reste. Et on se retrouvait au Rialto. Trois mobiles et un portefeuille bien garni, en deux heures. C’était cool. En fin d’après midi, on a rejoint la bande, à la planque des Halles. J’avais hâte de faire mon cadeau à ma petite reine. Un super nokia, tout chromé, avec son étui en cuir. Mais, quand on est arrivés, j’ai pas eu besoin de dessin pour comprendre l’embrouille. J’ai vu tout de suite le regard foireux d’Angélo et j’ai compris qu’il avait ambiancé ma petite rate, le salaud, mais ses yeux à elle disaient qu’elle avait pas voulu.

    On s’est expliqué cash, avec Angélo et ça a tapé dur. Il aurait pas dû sortir sa lame, moi j’ai eu peur et j’ai pris ce que j’avais sous la main. Une barre de fer. J’ai dû lui éclater la tête, ça pissait le sang de partout. Après je sais plus. Il y avait plein de monde autour de l’ambulance. Moi, on m’a embarqué dans la boite de six.

     

    - Quel âge as-tu ?

    - Quinze ans.

    - Tu as une idée de ce qui va t’arriver, maintenant ?

    - Non, m’sieu.

    - Monsieur le Juge.

    - Non, Monsieur le Juge. Est-ce que je pourrai voir Rania ?


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  • Au café, on l’a réclamée à maintes reprises sous l’appellation " Putain de carton ". La nouvelle de Jean Calbrix est aujourd’hui au menu et ce jusqu’à la fin de l’année. Nous vous souhaitons une agréable dégustation.

      

     

    Qu'est-ce que je me caille les meules dans ce putain de carton ! Le vent par rafales me renvoie le couvercle dans le nez et je suis obligé de sortir le pied dehors pour le maintenir ouvert. Mon orteil, comme un gros radis violacé, dépasse de ma chaussure trouée, et le froid croque dedans à belles dents. Dans mon champ de vision limité par le bord rectangulaire de mon habitation, je peux voir les pavés poisseux du quai, la Seine un peu plus loin, pleine à ras bord, charriant des eaux croupies, les immeubles en face, petits et gris, avec de l'or aux fenêtres et au-dessus, un morceau de ciel traversé par des nuages s'étirant comme des serpillières sales. Ma hantise, c'est qu'il se mette à pleuvoir. A la moindre goutte, mon abri ne ferait pas long feu.

     

    J'avais bien essayé, en débarquant ici, de trouver une place sous le pont cent mètres plus loin. Il y avait plein d'espace libre mais les occupants, en cercle autour d'un brûlot dans lequel ils se faisaient chauffer leurs gamelles, m'avaient regardé de travers. Une espèce de brute, le chef de meute sûrement, les bras nus constellés de tatouages, m'avait aboyé : "Dégage !". Les autres avaient bien ri, un concert de gloussements rocailleux dans des bouches chicottées. Une femme aux mèches de filasse pendouillantes, le visage vieilli par la crasse et l'alcool, m'avait même jeté une tomate pourrie en gueulant d'une voix cassée : "Barre-toi, qu'on'dit !". Deux bergers allemands allongés auprès d'elle s'étaient levés et commençaient à me montrer les crocs. Je n'avais pas demandé mon reste. J'étais partis plus loin, escargotant derrière moi ma maison de carton.

    Dans la file des logements de fortune, j'avais trouvé une place assez spacieuse et apparemment libre car le carton qu'il y avait là était tout ratatiné et impropre à loger âme qui vive. Il avait fallu que je nettoie l'emplacement car il était couvert de vieilles nippes solidifiées dans la boue, de boîtes de conserve rouillées et de résidus peu ragoûtants. Un gars qui passait m'avait dit que l'ancien locataire avait été embarqué à moitié mourant par le service de l'hygiène. Sûr, on ne le reverrait pas de sitôt.

    Le lendemain, j'eus la surprise de voir que deux autres quidams s'étaient installés de part et d'autre de mon emplacement. Quand mon homme de droite mit son museau dehors, il se présenta à moi d'une manière tout à fait civile. Il n'avait rien à voir avec la sorte d'engeance qui logeait sous le pont. Il m'affirma qu'il s'appelait Antoine Gallimard et qu'on le surnommait Titoine. Comme je lui demandai comment il se pouvait qu'une maison d'édition d'un tel renom ait pu tomber en faillite, il s'était mis à rire. Il m'expliqua qu'il n'avait rien à voir avec les éditions Gallimard, qu'il avait été cadre dans une boîte d'informatique, que cette boîte avait été contrainte de dégraisser le personnel et qu'il avait fait partie de la charrette des mis à pied. Il prit un air navré pour me dire qu'il était en fin de droit, que les huissiers lui avaient bouffé ses économies et que l'heureuse fortune lui avait donné les quais pour refuge. Cela durait depuis deux ans, d'abord les quais chics du côté de Neuilly, puis la lente remontée vers les bas-fonds pour atterrir ici. Il a ajouté : "Tu vas rire, le gars de gauche s'appelle Charles-Henri Flammarion, Riton qu'on l'appelle, mais lui aussi n'a rien à voir avec l'édition. C'est un ancien cadre au chômedu, comme moi. Il était dans une banque à ce qu'il m'a dit. Et toi mon père, t'es aussi au chômedu ?" Je lui ai répondu oui, pour lui faire plaisir, car à la vérité, je n'avais jamais travaillé de ma vie et j'avais bien raison car ces types-là, après avoir turbiné comme des malades, se retrouvaient dans la même situation que la mienne. Titoine me proposa de faire équipe avec Riton et lui. J'acceptais car la mouise se supporte mieux à plusieurs.

     

    Une putain de démangeaison me dévore le dos. L'endroit est bourré de puces ; il faut dire qu'on représente un sacré garde-manger pour cette vermine. Je n'ai pas envie de retrousser mes trois pulls pour aller me gratter, il fait trop froid. Je m'allonge sur ma couverture et je me gratte comme je peux en me frottant dessus. Mon carton enregistre les secousses, et je crains un moment de défoncer le fond. J'arrête de me tortiller comme un lombric sorti de terre et je me rassois. Ma démangeaison s'est un peu calmée mais je sais que dans cinq minutes, ça va recommencer. Bordel, qu'est-ce que j'ai froid ! Je sors la tête et je jette un coup d'oeil sur mes voisins. Titoine a rabattu son couvercle, il a disparu complètement dans son logement. De l'autre côté, je vois les jambes de Riton qui dépassent. Son logement est solide mais petit, trop petit pour sa taille.

    Je me rappelle une discussion que l'on avait eue sur nos cartons.

    - Je préfère Laden, avait dit Titoine. C'est spacieux et assez costaud.

    - T'as un grenier aménageable, avait fait Riton, en rigolant.

    Puis, il avait ajouté :

    - En tout cas, je vais vous dire, rien ne vaut Philips. D'accord c'est un peu petit, mais ça résiste à la flotte.

    - Moi, j'ai pris ce que j'ai trouvé, leur ai-je dit. Je crois que c'est du Brandt.

    - Ah ! c'est de la merde, m'avaient-ils répondu en choeur. A la prochaine averse, tu seras couvert de bouillie de carton.

    Et voilà pourquoi je la redoute cette prochaine averse. Ces gars-là savent de quoi ils parlent. Deux ans de quais, ça vous forge une sacrée expérience. J'ai faim tout à coup. Je plonge la main dans ma musette derrière moi. Elle rencontre un quignon de pain rassis, un opinel et un saucisson tout neuf carotté ce matin chez Monoprix. Je voulais garder mes victuailles pour ce soir, mais j'ai trop la dalle. Je me taille des rondelles mais j'ai quelques difficultés à enlever la peau. La prochaine fois, je choisirai Cochonou, parce qu'avec Olida on a toujours du mal à enlever la peau. Je m'enfile le pain et le saucisson. C'est agréable, mais j'attrape la pépie. Je me retourne. Merde ! mon kil de rouquin est vide. J'étais persuadé qu'il m'en restait. Maintenant je crève de soif ! Il me faut boire. J'attrape une bouteille de plastique et comme un bernard-l'ermite, je m'extirpe de ma coquille. Le vent glacial se jette sur moi, comme un tueur. Plié en huit, je me dirige vers la Seine. Elle est presque à ras du quai ; je n'ai aucun mal à remplir ma bouteille au milieu des détritus et des poissons morts que je repousse délicatement de la main. Je repars aussi sec vers mon carton et je m'engouffre dans mon appartement. Je suis transi jusqu'à l'os, mais quand je me mets à boire, un pain de glace me tombe sur l'estomac et je suis saisi d'un tremblement à me décrocher les mâchoires. Je me ratatine en chien de fusil, et enrobé dans ma couverture, je sens la chaleur revenir peu à peu. Je m'endors.

     

    "Eh ! Bébert !" Je me réveille en sursaut. La silhouette de Titoine me masque le paysage. Dans le contre-jour j'ai du mal à discerner ses traits, sa bonne bouille ronde rasée de frais, ses cheveux impeccablement coiffés. Comment pouvait-il, vu les conditions déplorables dans lesquelles on pataugeait, entretenir cette tête de bien nourri ? Avait-il aménagé une salle de bain au fond de son emballage ? C'est tout juste s'il n'avait pas gardé une cravate, oripeau de la fonction sociale de laquelle il était déchu. Mais là, il savait qu'il n'avait pas intérêt à en mettre une. Cela aurait été interprété comme une faute de goût, et la population des quais n'aurait pas manqué de le foutre à la baille.

    - Passe-moi le saucifflard, me dit-il.

    - Excuse-moi, Titoine, j'ai tout bouffé.

    - Ah bah ! mon salaud ! t'es gonflé. On l'a tiré à trois, y avait pas de raison pour que tu te le farcisses à toi tout seul.

    - Eh ! dis, celui qu'on a tiré avant hier, j'en ai pas vu la couleur.

    - T'avais qu'à en réclamer. T'as rien à becter ?

    Je fouille dans ma musette et je sors un machin mou, certainement du fromage, mais on n'arrive pas à discerner quel genre de fromage tellement il est enrobé de moisissures. Je le lui tends et il fait une grimace de dégoût.

    - Garde tes saloperies pour toi, me fait-il.

    - Monsieur Gallimard n'aime pas le fromage. Pourtant monsieur Gallimard est au milieu du fromage, dis-je en remettant précieusement le petit en-cas dans ma musette.

    - Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ?

    - Rien Titoine, je ne parle pas de toi.

    Il repart en grognant et plonge à quatre pattes dans sa niche.

    Je suis furibard, il m'a réveillé en plein rêve, un merveilleux rêve érotique. J'étais replongé dix ans en arrière et je me prélassais sur le plumard de Philomène, ma douce amie du moment qui par amour m'offrait de partager sa petite chambre de bonne au huitième. Elle arrivait tout essoufflée avec deux lettres dans les mains, l'une des éditions Gallimard et l'autre des éditions Flammarion. Toutes deux acceptaient avec enthousiasme de publier le recueil de poèmes que je leur avais envoyé par la poste une semaine avant. Je m'imaginais en train de faire monter les enchères entre ces deux géants. Philomène était folle de joie. C'est au moment où nous défoncions le sommier que Titoine a rompu le charme.

     

    Bon Dieu ! qu'est-ce que je me les pèle. Dehors, la fumée des cheminées ajoute sa note de gris à la grisaille ambiante. Il doit faire bon dans ces immeubles où les intégrés en sursis coulent des heures d'indolence. Il y a un gus à sa fenêtre qui nous regarde à la jumelle. Putain, c'que la misère est un spectacle bandant ! Je me retourne et je plonge la main dans ma musette. Tout au fond, je le sens, il est là tout poisseux, maculé de toutes sortes de taches graisseuses, mon manuscrit, mon cher manuscrit, mes tripes, l'enfant qui m'aide à survivre. Je l'extirpe et je le feuillette. Je m'emmêle les doigts dans les cornes. C'est tout foutu ! Mais où il est ce quatrain que Philomène adorait ? Il fait sombre et les taches de doigts ont à moitié effacé le texte. Ah ! le voilà :

    Quand mon sexe pénètre en ton sexe, ô Madone !

    Que tu cries, que tu geins dans mon cou, que tu donnes

    Tout le meilleur de toi dans nos corps qui se nouent,

    Que tu es belle, amour, belle à me rendre fou !

    Et ce connard de Titoine qui m'a arraché à mon rêve, tout ça pour un saucisson ! Je serre mon manuscrit sur ma poitrine. Les souvenirs me transpercent, pires que les lames de couteaux du vent glacé : la réponse de Gallimard au bout de deux mois, sèche, impersonnelle, cavalière, aux confins du mépris ; celle de Flammarion quinze jours plus tard dans le même style ; puis, Philomène qui me fout dehors en me traitant de taré, de raté, de propre à rien, de résidu. Elle venait de se faire draguer par un gomineux, un engoncé du col, un débiteur de stéréotypes, un marchand de vent.

    Je vais chercher le dernier poème de mon manuscrit, celui que j'avais rajouté après le renvoi et que j'avais envoyé aux éditeurs en réponse à leurs refus. Je le lis les yeux fermés :

    Tu auras le choix

    Naître ou n'être pas

    Et imbu de toi-même

    Tu choisiras de devenir

    Tu t'activeras

    Tu te presseras le citron

    Tu t'éclateras la cervelle

    Tu te sentiras pousser des ailes

    Tu n'en dormiras plus

    Et

    Quand au bout de l'infinitude de tes errances

    Tu auras déterré le joyau qui te crève les yeux

    Tu les verras

    Ceux qui tiennent le haut du pavé

    Dardant leurs yeux de hyènes

    Crevant de jalousie

    Bouffis d'insuffisance

    Bavant la médisance

    Et ils te toiseront avec condescendance

    Et ils te réduiront à trois fois moins que rien

    Car au bout du compte

    Tu t'apercevras

    Que rien n'est essentiel

    Hormis leur superflu

    Alors

    Tu t'allongeras dans les sables de la lassitude

    Fatigué

    Usé jusqu'à l'os

    Meurtri bien au-delà de toute souffrance

    Et tu n'aspireras plus qu'à une chose

    Dormir.

    Riton vient d'allumer son transistor. C'est l'heure des cours de la Bourse. Tous les jours, il allume sa radio à la même heure et il écoute les cours de la Bourse. C'est son ballon d'oxygène quotidien ; ça le replonge dans l'univers d'où il a été expulsé. Il y a une semaine, son poste est tombé en panne de piles ; il a failli piquer une crise d'épilepsie. Titoine et moi, nous avons dû nous précipiter chez Monoprix pour aller en acheter. Nous avons zoné un moment du côté des saucissons et le vigile ne nous a pas lâchés d'une semelle. Quand nous nous sommes éloignés des saucissons pour nous diriger vers le présentoir des piles, son attention s'est relâchée et nous avons pu en tirer quelques unes.

    Jean-Pierre Gaillard serine, monocorde, les scores des multinationales, une mélopée comme une messe en latin. Puis, vient le cours de l'or. Je ne sais pas pourquoi, mais si ça monte je suis content, si ça descend ça me rend triste. Gaillard annonce que ça descend ; j'ai un long frisson qui me rappelle que j'ai bigrement froid. A la fin de la messe boursière, Riton laisse son transistor allumé. Le flot sonore augmente d'un cran et on a le droit à une série de pubs. Renault et Peugeot se chamaillent pour s'arracher notre clientèle. Je me dis que c'est Peugeot qui va gagner car avec la nouvelle 906, le confort et la tenue de route ont atteint des niveaux jamais égalés. Mais quand même, Renault vient d'inventer le triple air-bag ; on peut maintenant faire des tonneaux sans danger. Puis, on passe à Lancôme. Ah ! là je ris ; ce ne sont pas les parfums qui manquent ici, et de plus, ils sont à la portée de toutes les bourses. Puis j'entends : "N'est pas président qui veut". Ils veulent rire ; Saint Moret c'est autre chose, ça a un petit goût frais pas dégueulasse, sauf que quand Riton l'a mis dans son slip pour passer les caisses, il a chauffé un peu. Tiens, la SNCF propose des voyages à mi-tarif dans les périodes bleues. Je m'interroge : dans quelle période est-on ? Bleue, rouge, verte ? Difficile à dire dans tout ce gris. Le speaker conclut : " Le progrès ne vaut que s'il est partagé par tous ! " Oh ! ça s'est bien vrai ; Brandt a pensé à moi. S'il avait consigné son carton, j'aurais été dans la merde.

    - Riton, tu ne pourrais pas éteindre ça, gueule Titoine.

    Riton tord le cou aux nouvelles de l'au-delà et le quai se replonge tout à coup dans son silence glacé.

     

    - Bébert, tu peux me prêter ton manuscrit ?

    Je lève les yeux et je vois Riton avec sa barbe de quinze jours et ses cheveux hirsutes. Après avoir éteint sa radio, Riton s'emmerde dans ses murs. Les locataires du pont sont passés tout à l'heure. Ils ont ramassé toutes les feuilles de journaux qui pouvaient traîner, sans doute pour allumer leurs brûlots, et de ce fait, il n'y a plus rien à lire. Or, Riton est un dévoreur d'articles, surtout les articles du Monde économique et de Capital. Il prétend même que Capital est mieux que le Monde économique, mais à mon avis, pour allumer le feu, il est préférable d'avoir le Monde économique.

    J'hésite. Je l'avais déjà prêté à Titoine qui s'était fait tirer l'oreille pour me le rendre. Je lui tends quand même mon manuscrit en lui demandant de me le rendre dans une heure.

    Une heure plus tard, il me le ramène. Il me dit que ce n'est pas mal mais ajoute, finaud, que ça ne vaut pas les cours de la Bourse. Je remarque qu'il manque la page de garde. Je lui demande ce qu'il en a fait. Il est là tout penaud, puis il passe aux aveux. Il a eu un besoin légitime à satisfaire, la page de garde de mon manuscrit a servi à la toilette de son postérieur souillé. Effectivement, il a chié derrière son carton, et ça empeste. Je reprends mon manuscrit en me promettant bien de ne plus jamais m'en séparer.

     

    Voilà que mon dos me redémange. Je me couche et je me frotte avec frénésie. J'entends un craquement derrière moi. Je me retourne et je vois que le scotch qui maintient le couvercle du fond hermétiquement fermé vient de craquer. Mes compagnons ont raison ; Brandt, c'est vraiment de la saloperie. La nuit tombe et le froid s'amplifie. Bon Dieu, c'est intenable. En plus, par la craquelure du fond, je sens maintenant un petit filet d'air.

    Les réverbères se sont allumés et leurs lumières crèvent la surface de l'eau de dents d'argent gigantesques et froides qui n'en finissent pas d'onduler. En face, l'or des fenêtres trouent les murailles noires comme des symboles de richesse posés sur le vide. Pourvu que la Seine ne déborde pas ! La radio de Riton avait parlé de pluies diluviennes en Champagne, et toute la semaine, le niveau de l'eau était monté inexorablement jusqu'au ras des quais. Depuis la veille, ce niveau avait paru se stabiliser mais la météo avait annoncé de nouvelles chutes de pluie. Je grelotte. J'ai bien envie de fermer mon couvercle, mais la Seine à ras du quai m'obsède et me fait peur. Il faut que je surveille. Je résiste, je résiste encore, puis je ferme. La température monte légèrement. Je m'engourdis et je m'endors.

    Je me réveille en sursaut. Il y a eu des petits coups de frappés sur mon toit. Mon oreille se tend. Est-ce l'un de mes voisins qui me veut quelque chose ? Non, ce n'était qu'une illusion, tout est parfaitement calme. Je n'ai pas le courage d'ouvrir pour regarder dehors. Je me sens un peu fiévreux. Je me roule en boule et je me rendors.

    Je me réveille de nouveau en sursaut. Il y a eu encore des petits coups de frappés sur mon toit. Je reste assis deux ou trois minutes. Ma fièvre a salement augmenté. Je perçois des cris et des chants d'ivrognes amplifiés par la nuit. Là-bas sous le pont, on s'amuse comme tous les soirs. Et tout à coup, ça se met à tambouriner sur mon toit. Je réalise : la pluie tombe à verse. Je me recroqueville et j'attends, espérant que cela va cesser. Je tremble de tous mes membres de peur, de froid, de fièvre. Un moment, j'ai l'impression qu'il y a une accalmie, mais je réalise vite que le carton trempé amortit le bruit des gouttes.

    Maintenant, j'entends un clapotis au-dessus de ma tête. J'allume mon briquet et je constate que le toit est complètement incurvé. Une goutte sourd à travers le carton. Elle se positionne au centre et me tombe dans l'oeil. Et puis, une deuxième suit, une troisième, et bientôt un filet d'eau glacée me tombe dessus. Je repousse avec ma main le toit vers le haut ; elle passe au travers du carton et en même temps cinq litres d'eau me coulent dans la manche. Je me ratatine sous la morsure et je me colle sur les bords en ramenant sous moi ma précieuse musette. Quelque temps plus tard, les bords se gondolent et m'enrobent, m'engluant dans un bloc de glace. Je veux me lever et fuir, mais la fièvre me cloue sur place...

     

    Dans une demi-léthargie, j'ouvre un oeil. Les employés du service de l'hygiène m'ont mis dans un brancard et m'emportent dans leur véhicule qui éclabousse les quais de lumière bleue. Il fait à peine jour. La portière reste un instant ouverte et, à travers les brumes de mon cerveau, j'aperçois Gallimard et Flammarion qui se disputent mon manuscrit. Ils se battent comme des chiffonniers, ils tirent chacun de leur côté, et tout à coup, les feuillets s'envolent, planent et plongent vers la Seine comme un vol de mouettes tanguant d'une aile à l'autre pour aller se poser sur l'eau.


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  • Photo Jacques Lamy


    Une nouvelle de Jacques Lamy au menu du café en ce froid dimanche de novembre. Une virée dans les mornes faubourgs d’où émergera un souffle de lumière…

     



    Samir à quatorze ans, il vit en banlieue Nord. Il est studieux en classe, ou plutôt il essaie… Car Rhaled, son grand frère, a réussi sa vie, et bien : il est dessinateur industriel !

    Mercredi, jour de congé scolaire, Samir rêve d'exploit sportif : il dribble, feinte et marque. Mais comment devenir un footballeur célèbre, par exemple Zizou, sans jouer sur un gazon ? Il n'y a que des pierres sur ce terrain vague, nommé pompeusement "Parc de la Résidence ! "

    Chez lui, ce jour, pas de télé : tante Sarah est arrivée amenant sa marmaille en prime ! Et même ses copains sont partis au cinoche ; tout ça pour voir un film "réservé aux adultes"... Sa mère ne dirait rien, mais Rhaled veille au grain. Avec lui, pas moyen de tricher, ni mentir : il connaît absolument toutes les combines !

    Samir se discrédite auprès de ses copains, qui prétendent n'avoir plus aucun interdit, et narguent ce garçon au retour des "virées ". Mais ils craignent Rhaled qui n'a pas l'air d'un tendre et pratique divers arts martiaux dont la boxe. C'est un admirateur de feu le grand Bouttier, ("dessinateur aussi, qui tint les douze rounds au championnat mondial contre Carlos Monzon…")

    Sur sa journée Samir n'a aucune illusion : sûr qu'il va s'emmerder, il le sent, c'est couru !

    Il aperçoit Momo qui déambule… seul ! C'est un garçon sans âge (peut-être bien douze ans) "qu'à un pois chiche en tête ", un autiste craintif que sa famille veille. Il a dû échapper à sa sœur, Élisa, qui constamment le tient à l'écart des dangers, en grande protectrice. Elle est belle, hiératique, étrangère aux cabales que se montent parfois les jeunes des cités

     

    Sans elle, c'est certain, Momo court à sa perte ! Samir comprend le drame et appelle Momo qui se sent attiré par ce garçon tranquille. Il s'assied lentement en tailleur sur le sol, l'autiste en fait autant, plus maladroitement. "On va jouer au foot avec vingt-deux cailloux, moi je serai l'arbitre et toi les spectateurs." Il trace sur le sol mini-terrain de foot, dispose des cailloux comme on place des joueurs.

    Momo ne semble pas entendre, il se balance en cadence, remonté tel un métronome.

    "Et voici Zidane qui reçoit le ballon (une pichenette à un petit caillou blanc) qui trompe le goal brésilien (un caillou jaune), et qui du gauche mmmaaaarrrque ! " Un jet de terre parvient aux genoux de Momo, … qui en son mouvement de balancier persiste.

    "Bon, ça te plait pas de voir un match de foot ? Putain ! Qu'est-ce qu'elle fout ta princesse, Momo ?"

     

    Quand Samir choisit six pierres presque identiques, voulant montrer comment se jouent les "osselets", Momo à quatre pattes essaie de s'en aller… Le garçon fait le clown, l'empêche de partir, puis, comme fait la sœur, le berce un long moment. Momo se calme alors : "t'es pas un mec facile à comprendre, Momo…"

     

    Intensément Samir réfléchit, puis soudain : "Je vais faire des dessins avec le caillou." Il montre le silex : "ça sera mon crayon. Le caillou, c'est mon crayon : t'a pigé, Momo ? "

    Mais l'autiste a repris ses gestes pendulaires. Samir ne capte pas son regard, mais deux fentes. Samir pourrait partir, mais ne veut "le larguer."

    Momo vit dans un monde étrange, évanescent, qui rejoint par instants l'espace du réel. Il regarde ses mains, en agite les doigts, façonne obstinément un tricot invisible.

    Et la sœur, Élisa, qui n'est pas arrivée !

     

    Elle doit être à peu près de l'âge de Samir, et déjà se comporte en femme responsable, consacrant à Momo beaucoup de temps, bien sûr…

    Pour le dessin Samir est doué, il en profite.

    Un trapèze, avec la petite base en bas, surmonté d'un triangle : ça fait un bateau. - Un trapèze avec la grande base en bas et, dessous, un rectangle constitue la maison. - Un grand cercle avec des traits extérieurs radiaux : évidemment, ça ne peut être qu'un soleil !

    Il trace aussi des bonshommes très rigolos.

    Il dessine un avion de chasse, en perspective, plutôt, … très cavalière.

    Samir est appliqué : presque allongé par terre.

    Momo trouve ça bien et fait tout comme lui.

    "Tiens : tu veux dessiner avec le caillou, hein ! ?" Samir tend le silex à Momo qui le prend, et… rature à grands traits l'œuvre réalisée ; puis, très content de lui, porte la pierre en bouche. "Mais c'est pas bon, Momo, recrache ce caillou", dit gentiment Samir en lui tendant la main. Docilement Momo redonne le trophée, son regard se portant derrière son ami.

     

    Samir sait qu'elle est là : flotte un léger parfum.

    Il n'ose se dresser, tant son trouble est visible ; d'un bref coup d'œil en biais voit deux fines chevilles. Il se relève enfin. Momo en fait autant, se dandine à nouveau de manière incessante.

     

    Aussi grande que lui, avec ses cheveux blonds et ses yeux en amande, on dirait une fée. Samir a les yeux verts d'un ancêtre kabyle.

    Ils se font face, un peu embarrassés quand même. Ils ne se sont jamais parlé auparavant… "Merci Samir " dit la belle Élisa, souriante ("Elle connaît mon nom ! " s'étonne le garçon.) "L'instant d'inattention a suffit pour qu'il parte et j'étais angoissée qu'il ait pu s'échapper." - Elle parle aussi bien que ma prof' de français, pense Samir séduit et très admiratif, - "Quand je l'ai vu avec toi." un geste achève la phrase signifiant qu'Élisa s'est trouvée rassurée.

    "J'ai fait ce que j'ai pu… ", avoue-t-il, humblement.

    Soudain, Momo ramasse une pierre et la tend à sa sœur étonnée, en s'écriant : "Ha-you ! "

    Il dit : "cailloux " , traduit aimablement Samir.

    Élisa est très pâle, des sanglots dans la voix:: "Momo s'est exprimé ! Il a vraiment parlé !"

    La jeune fille enlace alors son frère autiste, le caresse, le berce et le cajole encore, tant sa joie est immense. Celui-ci se blottit, heureux de sa trouvaille : les deux enfants sont seuls au Monde fraternel.

    Élisa se reprend et regarde Samir affectueusement. Elle ne pleure plus, se décide soudain, s'approche du garçon, … lui donne l'accolade.

    Et Samir, ébloui par l'or fin des cheveux, étreint ce corps léger débordant de tendresse qui envahit son cœur…

    Momo joue la bascule, interminablement…

     

    De retour, ses copains lui disent, goguenards :

    Tu ne t'es pas trop emmerdé, pauvre Samir ?

    - Non, pour moi ça était super-chouette, les mecs !

    Samir vit, en effet, sur son petit nuage. Ils se regardent tous, vraiment abasourdis…

    Jacques LAMY


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