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    Les jupes de maman (2/2)

    par Jordy Grosborne

     

    Oui, la liberté me fait vomir car je ne supporte plus cet amas de poutres et de cordes, cet incessant mouvement, ce continu déséquilibre, cette écœurante odeur d'algues, de renfermé et de pourriture. L'humidité ronge mes os et grignote mes rêves. Mes nuits, mes jours, sont peuplés de cauchemars, de bateaux fantômes qui dérivent à la recherche des corps perdus, ceux qui voulaient croire, espérer, vivre et faire vivre… Et parmi tous, le tien Liao, le dernier, le plus cher à mon âme. Toi qui voulais m'emmener monter à tes cotés le long des jambes bronzées entre-aperçues par notre lucarne et accessibles à des milliers de kilomètres de chez nous.

    Depuis combien de jour suis-je blotti sous tes jupes maman ?

    J'ai osé sortir du cocon tissé autour de mon corps pour aller prendre de l'eau au tonneau. Je me dirigeais par à coups, au rythme des éclairs dont la lueur perçait la coque avant de s'éteindre dans ma cale. Plusieurs fois j'ai failli tomber, mes pieds nus glissant sur le bois détrempé. Mais tu m'as retenu Liao, avec papa et maman. Je n'ai jamais été aussi entouré que pendant ce grand voyage. Toi, me parlant sans relâche, soutenant mon esprit chavirant vers la folie. Ton évocation de pirate claudiquant, le corps pris de soubresauts, transpercé par mon épée et roulant sous les jupes qui sentent encore la sueur de ma mère, tachées par le sang du bout de ses doigts… Et papa, qui ne cesse de cogner sur la coque, me suppliant de le laisser entrer.

    Je n'en peux plus. Mon estomac est si rétréci qu'il aspire mon esprit pour se nourrir. Délires, divagations… Je me réveille en sursaut me croyant entouré des dizaines de filles que tu me décrivais. Je cherche leurs jambes où il n'y a que du vide. Toujours ce néant cerclé de jupes. Il y a quelques heures, j'en ai rempli une en me glissant dedans. Pour savoir ce que cela fait. Ça fait froid aux mollets !

    Depuis combien de jour le ciel se déverse-t-il sur nous ? L'eau clapote dans la cale sombre et les pattes des rats l'agitent doucement. J'ai empilé coton, lin, jute, dentelles, pour m'en faire un improbable radeau et le reste est sur ma tête pour me rendre invisible aux yeux de tes assassins. As-tu des jupes qui te protègent là où tu es ?

    La tempête est terminée et mon estomac revit. La liberté m'accroche de force un sourire.

    Les vagues ont du faire remonter des poissons morts par dizaines car les marins en ont jeté des pleins filets à quelques mètres de mon abri de fortune. L'odeur ne me dérange pas. Elle chasse à peine celle de l'huile de coude dont mes narines sont encore imprégnées. Ils ont aussi laissé le soleil faire irruption par la trappe et malgré l'épaisseur du tissu qui me couvre, j'ai eu du mal à réprimer un cri. Est-ce le souvenir de cette lueur, fragment de soleil qu'on voyait par la lucarne de la cave ? Ou celui de celle t'emportant avec elle à jamais ? Ou simplement mes yeux trop habitués à la pénombre ! J'aurais en tout cas préféré ne rien voir à ce moment précis. Celui où un marin enfile une jupe et entame une danse ridicule avec son compère. Ils t'ont tué une seconde fois maman, ridiculisant l'instrument de ta mort lente, mais je n'ai pas bougé ! Peur de mourir ou envie de vivre ? Peut-être la peur de mourir avant d'avoir vécu, me souffles-tu. Tu as sacrifié ta vie au nom de ce fantasme commun. Je n'ai pas le droit de disparaître avant de te le faire partager par tous mes sens.

    Un long frisson me parcourt soudain. Lors de sa danse obscène, le marin à la jupe a posé le pied sur un reste de poisson dont je m'étais rassasié. Il l'a longuement observé, sans un mot, mais son regard s'est porté sur un rat de passage et il a juste haussé les épaules. Au milieu des escaliers, se débarrassant de son accoutrement, je l'ai entendu dire à l'autre marin qu'on toucherait terre dans trois jours. Ça fait combien de nuits quand les jours sont noirs de cale ?

    Un cri sur le ponton me sort brutalement d'un rêve obsédant depuis notre départ.

    J'étais dans notre cave et les aiguilles jouaient leur air quotidien, mais je leur tournais le dos, les yeux rivés au soupirail. Deux jambes bronzées étaient arrêtées devant moi, un peu écartées, rehaussées par des talons hauts. J'ouvre doucement la lucarne, je passe lentement ma tête et ma main se posent sur une cheville. Prenant appui sur une machine à coudre, mon corps passe à son tour tout entier par la petite fenêtre. Mes deux mains sont alors accrochées aux genoux et je garde la tête basse. On a tellement peur de briser le charme quand le désir ardent devient accessible, qu'on préfèrerait retourner dans la désespérante certitude et continuer d'espérer, simplement espérer. Qui sait ce qu'il y a derrière l'espoir ? Mais tu es là, grand frère, avec papa, maman et tous les équipages des bateaux disparus avec leurs illusions, me forçant à regarder. Tu me prends la main et la monte doucement sous la jupe, suivant le galbe des cuisses. J'entends, loin derrière, la voix de notre maître hurler pour que je reprenne le travail, puis il vient m'attraper, me tirant violemment par les pieds. Mais je tiens bon, aidé par des dizaines de bras et de mains, accrochés fermement à la chair cuivrée. Mes doigts fébriles ont atteint le haut des jambes, là où même nos rêves ne pouvaient voir… Et j'ai enfin levé les yeux, l'esprit en cavale sur le nouveau monde offert. J'ai contemplé l'inabordable et j'ai pleuré.

    J'ai du les refermer, ébloui par tant de lumière.

    Réveillé en sursaut, je plisse les paupières, un vide insondable dans le cœur de n'avoir pu continuer de rêver. La trappe est grande ouverte et le soleil est entré tout entier dans la cale. Les hommes déchargent une partie des marchandises. Heureusement, ils s'arrêtent un peu avant mon abri et s'en vont étreindre la terre ferme avec des cris de joie.

    Je ferai comme eux dans quelques heures, quand la nuit sera revenue, les cris en moins. Juste le tien, Liao, avant que ton corps ne fasse qu'un avec la mer. Je sors de ma poche le papier que tu m'avais donné. Ce mot doux d'espérance. Dessus, il y a un nom, une adresse et un numéro de téléphone. Une personne que nous devions contacter dès notre arrivée. Celle que tu connaissais, celle qui avait réussi le grand voyage, celle qui allait guider mes pas en ton absence. Tu m'avais dit ne plus avoir de nouvelles d'elle depuis longtemps, mais nous savions qu'elle serait là pour nous, pour moi. Elle te trouvera du travail pour refaire ta vie, et te laissera le soin et le temps de la vivre, susurres-tu à mon oreille.

    La trappe était restée ouverte et les rayons du soleil perlaient sur les pétales multicolores des jupes de maman. Je n'osais plus les quitter… Les caressant, les respirant, les humectant de mes larmes enfin libérées. Ma mère n'avait pas failli, m'accompagnant et me protégeant jusqu'au bout du périple. Pourquoi Liao ? Il y avait bien assez de place pour deux !

    En guise de réponse, je ressens juste ton souffle dans mon dos, me poussant vers l'ailleurs.

    - Et toi ! T'es pas là pour admirer le paysage ! Ça ne fait pas une semaine que tu es arrivé et tu n'as pas atteint une seule fois le quota. Je vais te renvoyer dans ton pays si tu ne fous rien. Ici, ce n'est pas pour les glandeurs…Je suis déjà assez sympa de te donner du travail, un toit et du riz. Tu dois aimer ça le riz, non !

    Je soupire et referme le soupirail de la cave. Ma machine est juste en face. Une chance ! Je repose le pied sur la pédale, la même, et lui donne un mouvement devenu plus naturel encore que la marche. Juste avant que mes yeux ne s'accrochent à la cadence de l'aiguille, des jambes bronzées s'arrêtent devant moi, un peu écartées, rehaussées par des talons hauts… Et masquent la pointe de la Tour Eiffel.

    Mon regard ne cherche même pas à monter le long. Je sais maintenant ce qu'il y a dessous !

    Je ne t'entends plus Liao ! J'espère en tout cas que tu ne vois pas, comme moi, ce qu'il y a derrière l'espoir, sous les jupes des filles !

     

    Depuis plusieurs jours déjà, je ne suis plus ton flibustier. Je ne parviens toujours pas à arracher de ma tête le "plouf" affreux qui a suivi ta capture. Tes chuchotements me hantent. Je les entends bien souvent ! Ce sont les soupirs d'un bateau qui me traîne là où tu ne seras pas.

    La liberté me fait vomir…


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    L'homme ne sait jamais ce qu'il va devenir quand il entreprend de ne pas suivre un chemin tout tracé. Partir, c'est se retrouver dans une attente inquiétante, celle de la destination, de son terme et de sa physionomie ; c'est aller dans un espace où tout peut être remis en question, c'est prendre le risque de ne plus être comme tout le monde, d'être pris dans la solitude, de ne plus savoir qui on est et où on en est, de divaguer en quelque sorte.  

     

    Les jupes de maman (1/2)

    par  Jordy Grosborne  

     

    Vomir ! La liberté me donne envie de vomir ! C'est comme pour manger, si on a perdu l'habitude, ça porte sur l'estomac et l'indigestion est inévitable. Maman croyait le corps humain "intelligent". Pour éviter la satiété, il nous rend malade sitôt dépassé notre poignée de riz quotidienne. "Il est le garde-fou de notre réalité miséreuse", disait-elle à qui voulait l'entendre. Garde-fou, peut-être bien… Certainement pas garde-manger ! Mais un être humain ne se réduit pas à ses fonctions digestives… A jeun, mon estomac rapetisse. Prisonnier, mon esprit ne se restreint pas lui, il s'accroît plus encore, me fait sentir les effluves de nourritures inaccessibles et pourtant si proches, là haut, au cœur des rues touristiques. Dans ces dédales aux mille couleurs, les étals s'étendent, et la milice garantit que nous n'y toucherons pas quitte à tâter de la matraque et des bottes. Alors mon esprit s'échappe vers des contrées ou flâner n'est pas un vain rêve.

    J'avais faim de liberté, de fruits et de viandes, de vie et ma ration quotidienne ne me contentait plus ! Voilà, entre autre chose, pourquoi je suis parti.

    Oui, la liberté me fait vomir, et ce n'est pas de l'avoir trop savourée !

    Je caresse un peu plus entre mes doigts engourdis le tissu des jupes sous lesquelles je m'enfouis depuis des jours dans cette cale sordide ! Moi qui fantasmais à propos des dessous - pans de coton multicolore, de lin, de dentelle - des filles, passantes aperçues depuis la cave où je travaillais, me voilà désormais tout entier enterré sous ces morceaux de rêves inexplorés. Le soupirail aux trop rares rais de lumières donnait sur une de ces fameuses rues touristiques. Au-dessus de nos vies, une boutique parmi tant d'autres. Notre " protecteur " y vendait aux étrangères des habits " De première qualité ! " Comme il le susurrait, confident d'un instant fugace, aux oreilles des femmes de passage venues se vêtir sur notre dos… Au sens propre comme au figuré. Nous, nous demeurions au niveau inférieur, le degré zéro de l'humanité, avec cette chaleur infernale faisant pleurer nos corps d'une transpiration acide et glisser nos doigts sous les aiguilles des machines à tricoter du souvenir pas cher. Des familles entières, de l'aïeul à l'à-peine-né, avaient l'estomac un peu plus rétréci chaque jour et l'esprit ivre de passer par-delà cette lucarne, inaccessible petit fragment de soleil. Parfois, nous regardions cette lumière et cherchions à y croiser le regard de dieu, juste pour comprendre. Certains d'entre nous avaient cessé d'y croire et travaillaient, sans relâche, mécaniquement, tentant d'ôter toute parcelle d'humanité de leur âme, car seule une bête peut accepter d'être traitée comme une bête. On peut mourir de faim, pas de devenir un animal.

    C'est beau, une jupe, c'est doux. Toujours en mouvement, ça dévoile l'essentiel au gré des pas et du vent, et suscite des espoirs inavoués le long des jambes fines et bronzées. Aujourd'hui, plus que tout autre jour, elles sont un sanctuaire inespéré.

    J'ai eu tant de chance de pouvoir m'y reposer, m'y cacher. Mon pauvre Liao, combien j'aurais aimé t'y laisser une place à mes cotés. En ton absence, j'ai désormais peur de m'y perdre !

    Un sinistre craquement me surprend et je me recroqueville plus encore dans ce recoin où ma vie se cantonne depuis, peut-être, plusieurs semaines. J'ai perdu la notion du temps. La tempête se déchaîne au dehors et la coque du bateau ne cesse de se plaindre sous les assauts de l'océan. J'ai l'habitude de me blottir au pied des murs, la tête dans les bras, sous les coups redoublés de la police, du patron de la cave, des autres…Leurs bottes, leurs poings, étaient aussi inéluctables et réguliers que ces vagues faisant gémir le navire, et je gémissais, moi aussi. Mais je n'étais pas seul.

    Liao, mon grand frère, mon refuge. Tu me hantes. Ils sont venus te chercher il y a maintenant une éternité, ne me laissant que ton absence. La force de quitter ce monde détestable, mais sans surprise, tu me l'as donnée. Le courage de m'enfuir, tu me l'as soufflé. L'envie d'aller voir tout en haut des jambes, tu me l'as offerte. Ta vitale présence, le sens de tout ceci, ils me l'ont volé.

    On travaillait ensemble dans cette cave, avec nos parents, au début. Nous avions d'autres frères, mais pas de sœurs. Pas une fille qui puisse avoir le droit de vivre plus de quelques jours dans ce monde de rendement absolu. Notre mère n'avait pas le choix.

    Nous nourrir, tous ! Voilà l'idée obsédante de notre père lorsqu'il a décidé, les mains jointes et les yeux humides, de nous abandonner pour trouver de l'argent en allant vers l'occident. Dans la petite pièce où nous dormions ensemble, nous entendions nos parents chuchoter. Des grands silences étaient régulièrement entrecoupés des sanglots maternels. Mais nous ne comprenions pas. Sauf toi, Liao. Toi, tu savais. Ce soir où les pleurs de notre mère furent plus intenses, ses larmes se frayant un chemin entre les crevasses des mains paternelles. Ce soir où tu t'es glissé jusqu'à eux, comme tout aîné l'aurait fait, pour partager leurs peines. Ce soir où tes yeux brillaient en te glissant à mes cotés.

    Le lendemain matin, papa n'était plus là et notre mère semblait plus vieille de mille ans.

    C'est ce matin là, Liao, que tu m'as expliqué les bateaux voguant vers l'occident, avec l'espoir de dizaines d'hommes comme seule marchandise… Et bien plus tard, j'ai appris les cimetières flottants, les corps dérivants, l'espoir agonisant et le corps de notre père porté par la houle.

    Ils sont venus te chercher, mon frère, et c'est de ma faute…

    Nous voulions partir nous aussi, mais notre mère s'y refusait, étreinte par la crainte que le monde meilleur ne soit pour ces enfants, constitué que d'eau salée de mer et de larmes. Maman, usée jusqu'à la trame des jupes tissées quinze heures par jour, ne peut plus nous prodiguer ses conseils aujourd'hui, mais elle nous a légué un tas de ballots de tissus multicolores.

    Liao a donc échafaudé ce plan. La majeure partie de nos créations textiles partait vers l'Europe à bord de bateaux comme celui-ci pour y être vendues.

    - Ces bateaux là ne coulent pas, m'avais-tu dis un soir, assis sur le ponton du port, le regard fixé sur le point où la mer tombe dans le giron de l'occident. Leurs marchandises sont bien trop précieuses, avais-tu terminé en souriant amèrement.

    On avait embarqué clandestinement deux jours avant le départ, cachés entre les sacs de jupe, avec comme tout bagage un esprit démesuré et quelques provisions. Rien de grave, nos estomacs étaient depuis longtemps réduits comme peau de chagrin. Et si l'appétit revenait avec la liberté, il nous restait les vivres de l'équipage et les tonneaux d'eau douce étaient à portée de main.

    L'angoisse et l'exaltation se disputèrent dès le début du voyage. Tu tentais d'ignorer les pas des marins martelant le pont au-dessus de nos têtes, d'ignorer que nos vies ne tenaient qu'à un fil. De la cave à cette cale, elles n'avaient jamais tenu à plus. J'aimais t'entendre chuchoter les souvenirs des parents, nos rêves d'enfants, nos jeux de rues… Chuchoter à mon oreille le monde de notre destination, maintes fois conté et si peu rencontré… Chuchoter des histoires où tu me laissais le plus beau rôle. J'étais l'aventurier, le soldat, le conquérant, l'explorateur et à chaque fois tu étais mon faire-valoir. Mon personnage préféré restait le flibustier des mers. Nous mimions des combats effrénés, silencieux, avec nos sabres invisibles et je portais fièrement le bandeau noir fabriqué par tes soins. Je l'ai, depuis ce jour maudit, enroulé autour de mon poignet et il m'accompagnera jusqu'à ma mort. Ce jour où, singeant avec force l'abordage de ton navire, j'ai glissé sur le sol humide, comme des milliers d'enfants dans les rues et cours d'écoles. Mais moi, j'étais à celle de la vie. Je me suis rattrapé tant bien que mal à une planche, une simple étagère pour des centaines de jupes. Elle n'a pas supporté ce poids supplémentaire et dans un vacarme assourdissant, elle s'est écrasée au sol, m'ensevelissant sous une montagne de tissus de toutes les couleurs, à moitié assommé.

    Très vite, les cris ont martelés le silence, scandé par les bottes dévalant l'escalier qui menait à notre nouvel univers. La trappe ouverte à la volée te surprit, debout, sans que tu puisses esquisser un geste. Le jour aveuglant inonda la cale, manquant de me noyer autant que des litres d'eau salée l'auraient fait. J'ai compris après que tu n'avais pas cherché à te cacher, t'assurant simplement de ma sécurité, enfoui sous les jupes, et t'assurant surtout qu'ayant capturé leur clandestin, les marins n'en chercheraient pas d'autres. Tu as rompu ton fil pour prolonger le mien, mon frère. Pourrais-je seulement savoir à quoi il me relie désormais ?

    à suivre…  


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    Après les humeurs de chien chères à notre ami Claude Bachelier, vous apprécierez certainement de découvrir ces gaietés de cœur d'un autre compagnon de l'homme... 

    Pépère

    par Claude Romashov

     

    Elle secoue et arrange les coussins. Le ronron de l’aspirateur m’énerve. Je n’ai qu’une envie, disparaître et la faire sursauter en jaillissant brusquement de ma cachette. Quand elle s’applique au ménage, elle ramasse mes jouets en maugréant pour les mettre hors de portée. Je n’aime pas cela et dois la supplier pour qu’elle les sorte de sa boite. Mais finalement j’obtiens ce que je veux car elle trouve irrésistibles mes yeux candides et mes joues rondes qu’elle tiraille ou caresse d’un doigt replié selon les variations de son humeur.

    Oh, je ne suis pas malheureux, juste un peu contrarié. Elle est d’un naturel si gentil et si tendre. Je suis son trésor. Elle me le murmure doucement à l’oreille et d’autres secrets aussi. Toujours à s’inquiéter si j’ai assez chaud, assez mangé, si je ne m’ennuie pas. Nous vivons seuls tous les deux. L’homme est parti. Grand bien lui fasse. Je ne l’aimais pas mais de la voir si désarmée me fend le cœur. Je partage sa peine, je la console comme je peux. Je suis si petit, si impuissant face à la lâcheté humaine.

    Il a emmené tous les meubles sauf le canapé, une horrible table basse, la télé et le lit de la chambre. Alors depuis qu’il n’est plus là, elle traque la moindre poussière, la moindre trace invisible de sa présence.

    Je lui dis qu’on est bien tous les deux, que nous resterons toujours ensemble car je ne la quitterais jamais ma jolie maman. Ses beaux yeux d’azur me sourient à travers ses larmes et j’arrive même à la faire rire avec mes facéties. C’est vrai que j’en rajoute un peu.

    Mais ce matin, elle a repris le ménage. Elle marmonne "tous des salauds!", jette un coup vengeur à l’horrible table basse qui en retour lui laisse un éclat de bois dans le pied. Juron, larmes, je ne sais plus où me mettre, je ne l’ai jamais vue dans une telle rage. "Ne reste pas dans mes jambes" Elle s’énerve après moi. C’est injuste mais je préfère me faire oublier et file dans la chambre. Je n’aime pas la colère, j’ai horreur des cris. Je rumine dans mon coin. "S’il te plait, reprends-toi" Je le pense si fort que ça marche, elle vient s’accroupir et m’entoure de ses bras. Je lui pardonne, me serre contre elle car je sais que l’amour déçu fait mal et même si je suis encore un gamin, je devine cette souffrance, l’abandon de celui en qui on place tous ses espoirs, l’abandon des mains qui caressent et protègent. La chaleur et la sécurité de l’amour.

    D’ailleurs il fait froid ce matin, elle a ouvert les fenêtres et la brume hivernale emplit les pièces me faisant frissonner de la tête aux pieds. Moi qui aime tant jouer, courir et sauter dans le jardin, je n’ai pas envie de mettre le nez dehors.

    Le jardin, odorant, vert et vaste en été. Les jours heureux près de la piscine. Leurs cris joyeux, les éclaboussures d’eau, leurs embrassades. Elle, me guettant du coin de l’œil, me recommandant la prudence. Nous avons vécu tous les trois un bel été malgré la jalousie larvée de son amant. Il ne me supportait pas, voulait m’évincer, essayait de me corriger en douce si je faisais une bêtise mais une femme qui aime son petit reste vigilante. Elle déjouait tous ses plans pour m’écarter d’eux et redoublait de tendresse envers moi. Je me sentais le premier dans son cœur et l’autre avec ses simagrées ne faisait que renforcer l’attachement que j’avais pour elle.

    Il est parti. J’en ai bondi de joie. J’ai récupéré mon espace, ma quiétude et toute son attention. Dommage qu’elle le pleure autant. J’ai parfois du mal à comprendre car elle est aimée de la famille et les garçons la courtisent avec des fleurs et toujours un petit cadeau pour moi. Cet homme l’a rendue sourde et aveugle ma parole !

    Elle me dit : "Tu ne peux pas savoir, celui-là, je l’ai dans la peau".

    Moi, je pense qu’elle doit en conserver des lambeaux car malgré le ménage dans son cœur et dans la maison, elle n’arrive pas à se défaire de son odeur.

    Pouah ! Je n’aime pas son odeur musquée d’homme.

    Les coussins retrouvent leur place sur le canapé et moi celui que je préfère. Celui qui est bien usé, bien griffé par le temps. Elle se calme enfin, sors un mouchoir pour tamponner ses beaux yeux bleus, les plonge dans les miens et me dit mi amusée, mi fâchée :

    "Tu n’aurais pas dû faire cela quand même".

    Quoi ? Et pourquoi me serais-je gêné ? Il l’avait cherché, non ?

    Elle éclate de rire, enfin, en évoquant la scène de rupture.

    Ils se disputaient comme souvent mais ce soir-là, c’était plus violent. Voyant qu’il levait la main sur elle, je n’ai pas supporté. Je lui ai bondi au visage d’une seule détente et planté "mes dagues de Zorro" dans le gras des joues en lui arrachant sa vilaine peau. Un homme n’a pas le droit de menacer celle que j’aime par-dessus-tout. Ma douce, ma belle, la maman à son chat-chat : Pépère.

     


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    Il pleut, il fait froid, les crapauds sifflent et les dindons sont perchés, bref il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors…

     

    La promenade du soir sur la 17ème rue.

    par Claude Bachelier

     

    Tous les soirs, Miss Casswell et moi, nous nous promenons sur la 17ème rue. Avec nos maîtres, cela va sans dire. Autant pour nos petits besoins naturels que pour prendre l’air. Et aussi pour faire faire un peu d’exercice aux dits maîtres que nous trouvons trop sédentaires et pas assez sportifs.

    Et, quelque soit le temps, nous sortons. Même si ces messieurs rechignent à mettre le nez dehors, au fallacieux prétexte qu’il pleut à verse, qu’il neige à gros flocons ou qu’il gèle à pierre fendre. De toutes façons, ils n’ont pas vraiment le choix. Ou alors, il leur faudra nettoyer la moquette, et ça, c’est vraiment pénible. Très pénible.

    Miss Casswell et moi, Oberon, sommes deux petites chiennes, deux cockers adorables. Je le dis sans fausse modestie : nous sommes deux petites chiennes très belles, très distinguées. Même si un français, amis très proche de nos maîtres, ose nous appeler "sac à puces" ! Nous, des "sacs à puces" ? Nous qui sommes lavées, baignées, shampouinées, coiffées plusieurs fois par mois ! Nous qui sommes la propreté même, la distinction même ! Bien sûr, comme nous sommes bien élevées et civilisées, nous ne daignons même pas mordre les mollets poilus de ce maudit français. Pourtant un jour, nous lui avons quelque peu mâché ses mocassins qu’il avait laissé traîner au lieu de les ranger. Si vous aviez vu sa tête quand il a découvert ce qui lui restait de ses chaussures ! Nous avons failli nous rouler par terre de contentement. Mais nous sommes restées impassibles et avons superbement ignoré son regard courroucé.

    Hier soir, comme tous les 19 mai, devant l’entrée de notre immeuble, des policiers avaient déposé quelques bougies sur le sol. C’était l’anniversaire de la mort de l’un de leur collègue, Anthony Sanchez, tué à cet endroit par des cambrioleurs. Un des policiers a même fait un petit discours où il a rappelé que le policier tué avait alors 31 ans, qu’il avait une femme, Elisabeth et un fils de 7 ans, John. Il a même parlé de son père, Antonio et de sa mère, Loretta. Il a dit que c’était quelqu’un de très courageux, qu’il avait été décoré de trois médailles du Devoir et de douze comme excellent policier de service. Puis, les policiers sont partis après avoir discuté quelques instants avec les passants. Mon maître, lui, a même commencé à se disputer avec quelqu’un qui affirmait que ce genre de cérémonie ne servait à rien et, qu’après tout, mourir en service faisait partie des risques du métier de policier. Quand il se met en colère, mon maître devient tout pale, il sert les mâchoires à se casser les dents et a les yeux qui lui sortent de la tête. Quand il a vu tout cela, le passant a préféré passer son chemin.

    Je ne sais pas ce qui pousse les hommes à passer le plus clair de leur temps à s’entre-tuer. Quand nos maîtres écoutent la radio ou regardent la télévision, il n’est question que de meurtres, de massacres, de guerres ! A croire que les hommes ne savent pas faire autre chose que de s’assassiner. Pourtant, quand je vois tout ce qu’il y a de beau dans l’appartement de nos maîtres, des peintures, des dessins, des sculptures, des livres, de la musique, je me dis que ce serait tellement mieux si ces humains s’occupaient à créer de belles choses plutôt qu’à s’égorger un peu partout dans le monde.

    Nous autres, chiens, en tout cas pour Miss Casswell et moi, nous aimons la tranquillité, le calme, la paix. Quand nous croisons nos semblables dans la rue, il ne nous viendrait jamais à l’esprit de les agresser ou de leur chercher querelle. Il est vrai que nous n’avons guère de fréquentations canines, et si, par hasard, un autre chien voulait se montrer par trop familier, nous aurions tôt fait de lui montrer les crocs ; et si cela ne suffisait pas, nos maîtres sauraient vite remettre chacun à sa place.

    Pourtant, il arrive que certains chiens se comportent de façon bizarre : en plein milieu du trottoir, parfois même sur la rue malgré les voitures, il y en a un qui monte sur l’autre, puis s’agite frénétiquement. Ça ne dure jamais très longtemps, ils repartent un peu plus loin et recommencent le même manège. Souvent, des passants les chassent à coups de pied, mais sans vraiment les séparer. C’est quand même bizarre, d’autant qu’à la télé, j’ai vu des humains faire la même chose, sauf que ce n’était pas dans la rue. Pour ma part, je trouve ce genre d’occupation à la limite de la familiarité et pour tout dire, d’une vulgarité sans nom.

    Mais heureusement, lors de nos promenades du soir, nous voyons rarement ce genre de spectacles. Les gens félicitent nos maîtres d’avoir de si belles et de si agréables petites créatures. Il arrive régulièrement de croiser les mêmes personnes avec leur chien. Alors, les maîtres parlent entre eux, de la pluie ou du beau temps ; des impôts trop hauts ou des salaires trop bas ; du dernier film de Woody Allen ou du dernier vainqueur de la Star Académy. Et nous, attendons patiemment la fin de ces bavardages sans fin.

    Puis, nous rentrons. Nous retrouvons notre calme et notre tranquillité. Miss Casswell et moi disputons une dernière partie de balles, puis nous allons nous coucher après que nos maîtres nous aient longuement et tendrement câlinées. Demain matin, l’un d’entre eux se lèvera aux aurores, bruyamment, pour aller travailler. A peine aura t’il fermé la porte que nous nous précipiterons dans le lit de notre autre maître qui dort profondément. Très profondément.


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    C'est à une balade dans la Sérénissime Cité des Doges que nous vous convions aujourd'hui. Mais attention,  prenez soin de tempérer votre enthousiasme, la belle Venise est un miroir à deux faces.

     

    Place San Marco

    par Claude Bachelier

     

    C’est dingue, il est onze heures du soir et je suis assis sur une chaise au milieu de la place San Marco ! Je l’ai empruntée, entre guillemets, à la terrasse du Florian. J’y ai vidé pas mal de verres avec quelques fêtards. Il paraît que l’alcool, ça donne de la force et du courage. Conneries que tout ça ! L’alcool, ça rend malade, ça rend idiot, ça fait dégueuler, c’est tout ! De toutes façons, moi ce soir, du courage, j’en ai à revendre ! C’est bien d’ailleurs la première fois que j’en ai autant ! Alors, l’alcool, c’était juste pour la frime. Juste pour claquer quelques billets, pour avoir l’air d’être quelqu’un. Ca fait chic de sortir de sa poche une liasse de billets, ça impressionne. Et à chaque fois que je prenais le fric dans la poche de mon manteau, je touchais le revolver, comme pour me rappeler ce pourquoi j’étais là.

    Il fait frisquet et malgré cela, il y a encore des gens qui se baladent. Y’a pas mal de couples, des amoureux, peut être des jeunes mariés. C’est beau l’amour quand ça débute… J’ai l’impression que l’alcool me chauffe un peu la peau et si je ne me retenais pas, j’enlèverai mon manteau et ma chemise. C’est signe que je dois avoir un petit coup dans le nez. Mais je me les garde, mes fringues, j’ai pas envie d’attraper la crève. Je veux mourir en bonne santé !

    Je dois avoir l’air couillon, assis au milieu de la place. Là-bas, sous les arcades, j’entends des rires de filles chatouillées. Vous avez raison, jeunes gens, amusez vous !

    Dans ma poche, je caresse le revolver. Caresser n’est pas vraiment le mot. Non, je l’effleure plus que je ne le touche. C’était le revolver d’ordonnance de mon grand-père. Quand il me l’a donné, il m’a dit qu’il n’avait jamais servi à autre chose qu’à des tirs d’entraînement. En tout cas, jamais pour tuer ou pour blesser.

    Qu’est ce que t’en penses, toi, Pépé, toi qui détestais les armes et tous ceux qui les portent, tous les traîneurs de sabre et autres jean-foutre? Qu’est ce que t’en penses de me voir là ? Sûr que tu me dirais " j’vas t’dire ", que tu me raconterais ta vie qui n’a pas toujours été drôle. Que tu me parlerais de la mienne qui n’a pas été si mauvaise, et que tu connais bien puisque c’est toi qui m’as élevé… Je vais t’dire… Je vais t’dire… Tu me dirais quoi, Pépé ? Hein, tu m’dirais quoi ? Que la vie est belle, que j’ai du fric, des femmes, que je peux tout avoir ? Des conneries, Pépé, des conneries ! Et puis non, tu m’dirais pas ça, c’est pas ton genre !

    Remarque, c’est vrai, je n’ai pas vraiment été malheureux dans ma vie. Sauf quand tu es parti, que cette saloperie de cancer te bouffait de l’intérieur et que tu as préféré te balancer sous un train. C’est vrai aussi que tu les as toujours aimé les trains, surtout ceux qui partaient de Montparnasse et qui nous emmenaient tous les deux vers l’océan. Qu’est ce que tu l’aimais l’océan, Pépé ! Et les bateaux donc ! T’as jamais compris pourquoi ces cons de l’armée t’avaient collé comme ordonnance d’un général alors que tu aurais été aussi bien comme loufiat d’un amiral ! Va savoir, Pépé, va savoir ! Et puis, si tu avais été dans la marine plutôt que dans l’infanterie, tu n’aurais pas connu ta femme, et je ne serai pas là….

    C’est vrai que j’ai été malheureux quand tu es mort, mais pour être honnête avec toi, Pépé, je crois que j’ai encore été plus malheureux quand elle m’a quitté.

    Tu te rends compte, ça faisant plus de vingt ans qu’on était ensemble ! On avait deux gamins qui se débrouillaient bien dans leurs études. On avait plein d’argent qu’on venait de gagner au loto, et puis tout d’un coup, hop, elle m’annonce qu’elle s’en va avec un autre type. D’accord, on n’était pas vraiment pareils, elle était plutôt ronde et je suis maigre comme un clou ; c’était une intello et suis du genre manuel ; elle était de gauche et moi, je n’ai jamais été nulle part !... Mais quand même !

    Il y a des gens qui passent à côté de moi. Je les entends chuchoter et ricaner. Je leur demande rien, à ces cons ! Passez votre chemin et foutez moi la paix !

    Dans une demi heure, je prendrai mon pistolet, et pan !…A minuit tapant. Ça aura de la gueule, non ? Ça va les bluffer mes gamins, ça va surprendre leurs petits conformismes. Est ce qu’ils regretteront seulement de m’avoir laissé tomber comme une vieille chaussette ? J’en suis même pas sûr.

    Pourtant, ils ont toujours eu un père et une mère, eux ! Alors que moi, je n’ai jamais connu ça : mon père, un marin de passage et ma mère qui s’est tuée dans un accident ! J’avais deux mois ! Mes grands parents m’ont recueilli et élevé. Mais je ne sais pas ce que c’est de dire papa ou maman. Maintenant que je sais que je vais tourner la page, je sais aussi que je ne me suis jamais fait à l’idée de ne pas avoir de parents, de ne pas être comme les autres. Ceux qui en ont eu, qui ont été aimés par eux ne savent pas ce que c’est que la solitude.

    Avec elle, avec mon ex, je n’étais pas seul, c’est sûr. Mais cette femme que j’aimais – ah oui, bon dieu, je l’aimais !- ne pouvait combler le vide. Personne ne pouvait.

    Je croyais qu’on s’entendait plutôt bien : des conneries tout ça ! Quand elle est partie, elle m’a dit que cela faisait plus de dix ans qu’elle le connaissait, le gus en question !

    En tout cas, il y a vingt six ans tout juste, nous étions ici, à Venise, tous les deux, en voyage de noces. C’était encore l’époque où Venise était encore à la mode pour les jeunes mariés. Aujourd’hui, ils filent aux Maldives ou à Tahiti et divorcent juste en rentrant.

    Qu’est ce qu’on était heureux ! On avait trouvé un petit hôtel, juste en plein centre. On n’arrêtait pas de faire l’amour, même que parfois des voisins tapaient contre les murs et nous regardaient le lendemain matin d’un air entendu. Une fois, on l’a fait dans une ruelle, sous la pluie. La tête hilare du carabinier, le doigt sur la bouche, mais qui nous a laissé faire !…

    Je me suis baladé toute la journée dans la ville, essayant de retrouver un passé lointain. La basilique, les musées, les gondoles n’ont pas bougé, mais je n’ai rien revu de ce que je cherchais.

    On n’avait pas beaucoup d’argent à cette époque, et pourtant, je crois qu’on était bien ensemble. Depuis qu’on a gagné tout ce fric au loto, tout est parti de travers. Comme si ce loto avait été comme un détonateur. Parce qu’elle est partie à cause de ça, à cause de tout cet argent, ça, c’est sûr. Putain, que c’est dur de vivre seul, même avec plein d’argent. C’est vrai que j’ai pu m’acheter plein de trucs, un appart, des bagnoles, des voyages. Et même des femmes ! Je n’étais pas tout à fait idiot, elles couchaient avec moi pour mon compte en banque, pas pour autre chose : jamais aucune d’elle ne parlait d’avenir. Même avec un minimum d’amour, on parle forcément d’avenir un jour ou l’autre.

    Il n’est pas encore tout à fait minuit, encore quelques minutes. Je commence à avoir froid. Ou peur, je sais pas trop. Les deux sans doute. Je dois avoir l’air con, planté au milieu de la place San Marco. Mais de toutes façons, il n’y a pratiquement plus personne, comme si le brouillard qui descend avait chassé les derniers fêtards. Ah si, je vois encore un petit groupe, assis sur les marches. Ça discute fort, mais je ne comprends rien à ce qu’ils disent. De toutes façons, je m’en fous !

    Ca me rappelle, Pépé, que tu ne voulais pas que je dise " j’m’en fou ". Pour toi, avoir rien à foutre de quoi que ce soit était une saloperie, une façon comme une autre de ne pas se mouiller. Si tu revenais, tu verrais que le " j’m’en fous " a remplacé tout le reste, et comme le reste c’était déjà pas grand chose….

    Je suis lucide. Je vais mourir et je n’ai plus peur. Ou si peu. Si ça se trouve, je vais retrouver des gens que je connais, des gens que j’ai aimés, toi Pépé, par exemple. Oh, ça, ce serait super. Te retrouver, et repartir tous les deux vers l’océan. Le regarder de nouveau le soir, assis sur la grève. Putain, Pépé, ce serait bien, tu me raconterais toutes ces histoires de marins, de pirates, de trésors à découvrir, de filles à enlever ! Toutes ces histoires que tu inventais au fur et à mesure que tu me les racontais ! Oh Pépé, attends moi, attends moi le temps que je prenne ton pétard, que je monte sur cette chaise et que je fasse le grand saut.

    Je n’ai pas peur, un peu froid tout au plus. Et le goût de l’acier, c’est vraiment dégueulasse….

     


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  • Julius

    On ne le dira jamais assez : si les cabinets d'aisance sont des lieux protégés par la loi sur la propriété individuelle, ce sont également des lieux de résistance à l'opression ; les occupations clandestines n'y sont pas rares et des activités ambiguës, souvent liées à des querelles intestitnes, s'y développent outrageusement.

    C'est pourquoi, nous avons décidé de rendre public ce témoignage recueilli auprès d'une personnalité de premier plan afin que tout un chacun sache comment sont réglées en notre beau pays les atteintes à l'ordre établi.

     

    Julius

    par Jean Calbrix

     

    Julius ne se plains pas, non. Il est dans cette prison dorée qu'est le château de Versailles. Il porte un bel habit de laquais comme nombre de ses semblables et il est astreint à résidence dans les communs sous les combles ou dans un couloir. Il ne connaît rien de la splendeur des lustres de cristal et des lambris décorés d'or sous lesquels la noblesse se pavane. Il est confiné dans un périmètre à ne pas dépasser. Il besogne, obtempère aux ordres sèchement aboyés par les maîtres d'hôtels et se tient en faction des heures durant pour qu'enfin le carrosse de Madame la comtesse apparaisse et qu'il ouvre la portière en tendant son bras en guise d'accoudoir. Il ne connaît plus la faim, il y a assez de miettes sur les tables desservies. Et même si le cuisinier veille à ce que ces miettes lui reviennent, il grappille derrière son dos. Et là aujourd'hui, il s'est emparé d'une belle grappe de raisin bien mûre, trop mûre, et s'en gave sous l'escalier à se péter la panse.

    Bien sûr, il lui arrive de regretter sa vie de berger dans sa Provence du côté de Manosque, vie faite de brimades de la part du maître, de quignons de pain rassi et de morceaux de lard rance, mais vie pleine d'étoiles et de grand air. Madame la comtesse, en visitant ses gens, l'avait repéré, gamin en guenilles au visage gris de poussière avec deux yeux immenses qui avaient absorbé le ciel. Alors, Madame la comtesse était repartie à Versailles avec armes et bagages et le petit berger.

    Son festin achevé, Julius va se remettre en faction le long du mur dans le couloir. Deux heures plus tard, on lui tend une missive à porter d'urgence à la marquise de Pontamousson. Il a l'habitude, c'est à la limite du périmètre autorisé. Mais cette fois-ci, une porte est hermétiquement close sur son chemin. Il réfléchit un petit moment, puis décide de contourner l'obstacle en empruntant un couloir parallèle. Il s'inquiète, il commence à ressentir des douleurs intestinales, mais il va de l'avant. Plus il avance, plus les salles sont grandes et richement décorées. Il rencontre un majordome auquel il demande sa route. Celui-ci le toise et lui fait un geste signifiant qu'il doit s'écarter de son chemin. Julius se méprend et croit que le majordome lui indique une direction. Son mal de ventre s'amplifie, mais il continue à aller de l'avant. Chaque fois qu'il voit des perruques poudrées à l'horizon, il se cache derrière un meuble ou une tenture.

    Cette fois, la douleur intestinale le tarabuste. Il y a urgence de déféquer. Il ouvre une porte et là, miracle, il aperçoit au milieu de la pièce une superbe chaise d'aisance. Il a juste le temps d'enlever ses hauts-de-chausses ; il se vide brutalement du contenu de son colon soumis aux insupportables contactions du sympathique.

    C'est alors que la grande porte s'ouvre devant lui, et que, le roi poursuivi par une cohorte de courtisans, pénètre dans la pièce. La surprise de part et d'autre est totale. Il y a un grand silence, puis des exclamations indignées et des rires. Le roi frappe sur le sol avec sa longue canne à pommeau d'or. Le silence se réinstalle instantanément et le roi déclare : "Garde, qu'on emmène ce drôle à la Conciergerie et qu'on le juge sur-le-champ".

    Julius fut décapité en place de Grève pour crime de lèse-majesté. Nul ne peut impunément violer le trône royal et mêler les divins excréments de sa Majesté à de la basse merde roturière.

     


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    Cette nouvelle n'est pas sans nous rappeler les savoureuses "scènes de ménage" d'Yvonne Oter dans la série qu'elle nous avait concoctée l'été dernier avec "La femme popote". Cette reprise de flambeau ne manquera pas de réjouir les amateurs de l'art ménager tout comme celles et ceux qui aiment en découdre avec l'équipement domestique.

     

    Complainte de la machine à coudre

    par Danielle Akakpo

     

    Aïe, aïe, aïe, la voilà qui approche du coin noir où elle m’a remisée, entre un radio cassette CD et un fer à repasser hors d’usage. Vous ne pouvez pas savoir comme je m’ennuie dans ce bureau où elle passe pourtant des heures, hélas sans un regard pour moi. Voilà sa main qui saisit ma poignée : pas de doute, elle va me mettre en route. Cela doit bien faire deux mois… non trois ou peut-être… oui quatre qu’elle ne m’a pas installée en pleine lumière sur la table de la salle à manger. Je la soupçonne d’avoir cousu des ourlets à la main le soir devant la télévision, pire d’avoir eu recours au ruban thermocollant. Qu’a-t-elle l’intention de faire aujourd’hui ? Surprise, surprise ! Des rideaux, peut-être ? A cette idée, le fou-rire me prend : la dernière tentative s’est soldée par une crise de nerfs de madame et les rideaux ont rejoint le sac poubelle vite fait bien fait ! Eh bien non, c’est un ourlet de pantalon pour monsieur qui me vaut de sortir de l’ombre. Parce que monsieur le vaut bien ? Je ferais mieux de garder mes bons mots, parce qu’à moi cet ourlet va valoir une séance de GROS mots, de grincements de dents et d’injures bien que je ne sois pour rien dans les déboires de mon utilisatrice.

    Elle commence évidemment par la préparation de la canette. En général, elle ne s’en tire pas trop mal, sauf lorsque le fil s’enroule à côté Aujourd’hui, il ne se passe… rien, absolument rien ! Madame peste : "Ça commence bien, panne de courant ! "Moi je me marre. Et si tu appuyais sur le bouton de mise en marche, étourdie ? Ça y est, elle a trouvé. Et ça s’enroule bien !

    Passé le stade de la canette, arrive celui de l’enfilage de l’aiguille. L’exercice s’avère le plus souvent laborieux, s’accompagne d’une gymnastique de la paire de lunettes, avec, sans, avec, sans et de gentillesses du genre : "Saleté d’aiguille, on dirait que le chas se rétrécit à plaisir ! " Miracle ! Aujourd’hui, elle en est déjà au stade du positionnement du tissu. C’est parti. Elle a appuyé sur la pédale ! Pique, pique, pique, ça marche, ça court… jusqu’à ce que le fil casse : "Cochonnerie de machine ! "Attention, ne m’insulte pas. Rappelle-toi que je suis un cadeau de ta chère tante Jeannette, si attentionnée, si généreuse ; alors s’il te plaît, pour les cadeaux de tante Jeannette, manifeste un minimum de respect !

    Et pique et pique et pique et… crac ! "Bon sang de bonsoir, elle le fait exprès cette vieille carcasse, à ce rythme-là, j’en ai pour la journée !" Vieille carcasse toi-même – tu n’es plus un perdreau de l’année que je sache – et comme tu ne me ménages pas, j’aurais tort de me gêner ! Ce n’est pas ma faute si le fil casse. Achètes-en de meilleure qualité ou cesse de t’exciter comme un toutou à qui on essaierait de voler son os!

    Et pique et pique et pique… "Flûte et zut et" – je vous passe le reste, j’en rougis ! –, "la chameau m’a fait des points de toutes les tailles ; j’avais pourtant réglé sur deux, elle ne vaut plus rien cette diablesse, si ça continue, elle va finir à la déchèterie!"! Chameau, diablesse ? C’est encore moi qui trinque ! Dis, ma belle ; tu ne sais pas qu’il faut appuyer de façon régulière sur la pédale, éviter les à-coups. Heureusement que tu as cessé de conduire parce que massacrer les pédales de frein ou d’embrayage comme tu le fais avec la mienne, c’est la mort assurée pour la bagnole, peut-être pas seulement pour elle d’ailleurs !

    Et pourtant, souviens-toi, vingt-cinq ans auparavant, quand je suis arrivée chez toi, comme tu m’as accueillie avec ravissement et soignée aux petits oignons ! Tu avais décidé de travailler à mi-temps, les filles étaient encore petites, ça te plaisait de pouponner la cadette et d’aller à la sortie de l’école récupérer l’aînée. Seulement, il fallait les occuper ces après-midi pendant la sieste de la petitoune. Souviens-toi, les patrons-modèles, la coupe et la confection des petites robes, des jupettes en tissu fleuri, les volants, les fronces, les smocks, les surjets, la broderie. Mais si mais si, j’en suis sûre, nous avions appris à broder. Tu étais devenue une véritable experte. J’étais installée en permanence sur un support spécialement aménagé pour moi, on se faisait une petite fête tous les jours ou presque. J’étais fière de toi, de tes progrès, de tes réalisations. Toi-même, la larme à l’œil, tu disais que ta pauvre maman, couturière de métier, aurait été si heureuse si elle avait pu te voir à l’œuvre. Le temps a passé, tu m’as reléguée au rayon des antiquités, ingrate ! Et tu ne m’en ressors que pour déverser sur moi ta mauvaise humeur.

    "Ouf, terminé, pas terribles ces ourlets, mais pas question de recommencer. En marchant vite, comme disait tante Jeannette… Allez, on range. Et on ne m’y reprendra pas de sitôt !"

    En matière de remerciements, on fait mieux. Doucement, tu m’as cognée contre le pied de la table. Tu es pressée ? Je le sais, va, où tu cours. Dans le coin bien éclairé du bureau, vers ce truc lumineux qui n’a pas besoin de fil, de canette, devant lequel tu vas t’installer, sourire aux lèvres, et laisser tes doigts s’activer, tac tac tac, tac, tac tac… Tu y passes une partie de la journée, de la nuit parfois, jusqu’à ce que monsieur s’inquiète : "Tu as vu l’heure ?" Ce que tu fais, je me le demande, mais en tout cas, ça m’a l’air de vraiment te passionner.

    "Putain, Internet débloque encore! Ou est-ce ce fichu PC qui fait des siennes?"

    Tiens, l’autre machine en prend aussi pour son grade, j’en suis bien aise !  

     


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  • premiere-pierre-bis-copie-1.jpgpremiere-pierre.jpg

     

    L'aube arrive comme une intruse sur la prison. Des poings anonymes frappent les murs. Dans un obscur nuage de poussière, une femme sort de sa geôle. On la conduit au point qui la soustraira au ciel. Elle se tient droite malgré les fers. Ses yeux sont déliés et toisent le monde. Vient le moment où son regard percute celui du gardien. Un homme en pleine force. Des baisers et des promesses lui reviennent en mémoire. Elle aimait tant ce goût de fruits interdits. Elle chérissait tant cette bouche qui ne surveillait pas les mots. L'homme ne veut pas voir, ni sentir, ni goûter à rien. La lumière et l'ombre se défient. Il ordonne qu'elle se couvre. Elle s'attarde. Le fouet la brûle quarante fois. Ses jambes ne se dérobent pas. Elle garde la douleur nouée au fond de la gorge. Elle repart, les yeux grands ouverts. Sur le chemin, les passants sont nus comme des vers. Des vers affamés qui attendent une bouchée de terre. Quelques larmes soulagent leur dénuement. Aujourd'hui est jour de piété. On distribue du sang et de la cendre. Des pelletées entières d'yeux se décrispent. L'excitation fait briller les corps.

    De plus en plus d'hommes et de femmes prennent goût aux sacrifices. Ensemble, ils creusent la terre en marmonnant des prières. Des pierres aux arêtes effilées passent de mains en mains. Ces pierres-là sont précieuses. Les plus fervents se les approprient. Bénies par le Tout Puissant, elles seront brandies à la cérémonie. Consacrées pour l'expiation.

    Sur la place des pénitents, le seigneur a dressé un paravent à miroirs. Une voix prononce l'oraison.

    Elle s'est détournée de l'eau et de la terre et a vendu son âme au feu. Un serpent a fendu son hymen et enivré son cœur. Le reptile s'est gonflé d'orgueil en buvant le sang de ses entrailles. Son visage est pour toujours barbouillé de chaux et de suie. Qu'elle soit traînée à la chaîne des mourants !

    Des hommes broussailleux la jettent au sol. Elle se prosterne et tend sa croupe ceinte d'un foulard. Amoureuse prise dans la nuit du corps religieux, elle attend qu'on lui jette la première pierre.


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    Bien des gens connaissent l'histoire qui nous est contée aujourd'hui. Elle a traversé les siècles et fait maintes fois le tour du monde mais il nous faut encore et toujours la transmettre si l'on ne veut pas que la barbarie finisse par l'emporter...

     

    Un cheval rapide et doré

    par Claude Romashov

     

     

    C’est l’histoire d’un pauvre homme mal peigné qui voyageait dans le monde sur son cheval rapide et doré. Un cheval si éblouissant que les gens des territoires traversés n’avaient pas le temps d’engager la conversation avec le cavalier. D’ailleurs, ils n’en avaient aucune envie. Que dire à un homme en haillons, si sale et si mal coiffé. Ce métèque, aux dires de certains allait salir notre belle contrée avec les parasites qui encombraient sa chevelure et venaient interférer dans le transistor qui diffusait la parole unique de leur chef vénéré. Les seuls discours admis par la majorité de la population parlaient de battues gigantesques à l’encontre des étrangers. Celui-là avait de la chance d’avoir un cheval de haute volée. C’était donc cela cancanaient les groupes armés de fourches et de bâtons sur la place du pilori, il avait volé ce cheval car une crapule de cet acabit ne pouvait circuler sur une monture céleste, à moins que l’animal ne soit démoniaque. Et de plus, l’homme était sale et mendiait une ration de pain - Oh, pas pour lui mais pour son cheval disait-il - Si notre pays devenait la terre refuge de tous les mécréants, les indésirables de la planète, l’ordre et la loi ne seraient pas respectés ! Nous devons lever une armée pour contrer tous les barbares, les réduire au néant car là où leur cheval passe, l’herbe devient nauséabonde. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le pays s’arma de chars écraseurs de liberté, de lance-roquettes hurlant de bon droit. L’infanterie marcha au-devant de l’homme de l’autre monde. L’homme du monde des sous-hommes, afin de l’expédier plus mort que vif d’où ils venaient, lui et sa monture en toc. La terre verte du pays d’accueil se mit à trembler de toute la rage libérée de ses habitants. Des fissures dissidentes apparaissaient de-ci, delà mais on eut vite fait de les cautériser au fer rouge afin que le pays puisse faire bloc pour rejeter tout ce qui est étranger. Tout ce qui fait tâche et qui dérange des siècles d’arbitraire. Tout ce qui vient noircir la terre de nos ancêtres, la pureté de nos origines…

     

    L’homme arriva dans un village. Sa monture en sueur semblait boiter. Il descendit de selle pour soulager l’animal. Les gens rassemblés à l’écart se gaussèrent de lui. Il était finalement petit et faible (et si sale) ! Un grondement puis le boulet de canon superbement ajusté l’envoya voltiger dans les limbes. Son sang retomba en pluie sur les feuilles des arbres qui se mirent à noircir car c’étaient de bon vieux arbres d’ici, plantés par les paysans du coin.

     

    Depuis on peut voir, si on a les yeux ouverts, un cheval d’or aux ailes d’airain chevaucher la course des nuages. Si l’on regarde sans se laisser éblouir par le soleil qu’il laisse dans son sillage. On aperçoit alors, un petit homme accroché à sa crinière. Un homme à la peau noire, les cheveux frisottés, qui chante les libres espaces du droit d’exister.

     


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  • femme-popote3-image.jpg

     

    Bonne nouvelle pour les amateurs d'arts ménagers : Yvonne Oter nous revient avec six nouveaux épisodes de "La Femme Popote".

    Mauvaise nouvelle pour tout le monde : Madame nous fait savoir qu'elle pense en rester là sur le sujet.

     

     

    13. L’araignée.

    Petite, presque incolore et transparente, l’araignée tisse avec application, suivant les trames millénaires inscrites dans ses gènes. Elle s’est trouvé un coin bien tranquille, haut sous le plafond, pour ne pas être dérangée dans sa tâche. Et elle y déroule le fil de son piège mortel. Un coup à gauche, un coup à droite. Un coup en haut, un coup en bas. L’ouvrage prend forme et volume. Et commence à prendre vies : déjà deux mouchettes insouciantes se sont laissé engluer dans les fils à peine tissés.

    Satisfaite de voir son garde-manger se garnir, l’araignée n’en continue pas moins son labeur avec acharnement. C’est qu’il s’agit de renforcer l’ouvrage, si elle veut y piéger de plus gros insectes, bien gras, tendres et savoureux. Elle en salive d’avance et se hâte de terminer sa toile.

    Hélas ! Comme bien souvent, l’araignée propose et les dieux disposent. Une des Parques qui passait par là avisa la malheureuse et décida de trancher net le fil de son existence. Clac !

    En repliant la tête de loup télescopique, je chantonne. Encore une p… de s…. de toile d’araignée débusquée ! C’est tous les jours qu’il faut être vigilante en cette saison !

     

    14. Le frigo.

    Le frigo est mal à l’aise. Il se sent sale. Pourtant, il luit et resplendit de toute sa blancheur soigneusement entretenue. Mais lui, il sait qu’il n’est pas propre partout.

    Le frigo est dos au mur, ce qui est logique et bien pratique pour voir tout ce qui se passe dans la cuisine. Mais offre le gros inconvénient de cacher ses arrières. Qui échappent alors aux entretiens courants.

    Pourtant, qu’il aime ça, quand on le gratouille, le chatouille, le papouille dans le dos ! Quand le crissement de l’éponge à récurer le parcourt du haut de l’échine jusqu’en bas, il frémit d’aise. Et quand l’eau tiède savonneuse le rince de toutes ses impuretés, il ne se sent plus de bonheur. Cette douce chaleur le venge de tout le froid sciemment entretenu dans son intérieur.

    Aujourd’hui est le grand jour, il l’a compris. Il a été tiré vers le milieu de la pièce, a vu arriver le seau et la brosse, a senti les prémices du grand bain de dos avec excitation et impatience.

    " Mais, non ! Ce n’est pas vrai ! Il faut me débrancher avant de mettre de l’eau ! Houhou ! Au secours ! Enlevez la prise électrique ! "

    Merde, merde, merde ! Voilà le troisième frigo que je bousille en dix ans ! Et j’ai failli me faire court juter par les étincelles ! Ca aurait peut-être mieux valu, car qu’est-ce que je vais entendre ce soir quand ma douce moitié va rentrer…

     

    15. Le tuyau.

    Le tuyau d’arrosage est un grand paresseux. C’est pour cela qu’il adore l’hiver, saison où il a très peu de chance d’être dérangé. Il se love et s’enroule dans l’oisiveté et finit par s’endormir béatement, d’un sommeil sans rêves ni cauchemars. Jusqu’au printemps suivant où il lui faudra, bien malgré lui, reprendre du service.

    Cette année, l’hiver a été long, rude et froid. Des gelées persistantes ont retardé la reprise des activités au jardin. Et le tuyau d’arrosage a bénéficié de plusieurs semaines de repos supplémentaires. Aussi, est-il bien engourdi lorsqu’il est sorti pour la première fois de sa torpeur. Sans qu’on lui laisse le temps de récupérer un peu de lucidité, il est de suite mis au travail. Sans soucis de ses raideurs. Sans se préoccuper des rhumatismes qui le taraudent vu son grand âge. Sans ménagements.

    Alors, il craque, au propre comme au figuré. Il demandait juste un peu d’égards, lui, un peu de douceur. Il n’ose même pas prononcer le mot tendresse, il ne sait pas ce que c’est. Il craque. Et un gros jet d’eau fuse impromptu de la déchirure de sa peau malmenée.

    Me voilà trempée, maintenant ! La faute à ce laid vieux tuyau tout décoloré ! Bon, je vais me changer pour aller en acheter un nouveau. Mes semis de petits pois ont tellement besoin d’eau…

     

    16. Le melon.

    Le melon souffre sous la chaleur du mois de juin. Disposé avec harmonie parmi ses congénères, il offre aux chalands du marché dominical sa bonne bouille de fruit sain élevé avec amour. Et il attire l’attention des acheteurs potentiels, à un point tel que chacun veut le prendre en main et éprouver sa capacité à prendre place au repas de midi. C’est pour cela qu’il souffre.

    On le soupèse, allant jusqu’à le faire sauter dans la paume. On lui enfonce un doigt inquisiteur dans toutes ses parties. Il a même senti un ongle pointu, peint d’un rouge agressif, lui entailler la peau. Oh, les mauvaises gens, qui ne savent pas reconnaître comme il se doit un beau fruit mûr, digne de figurer à leur menu !

    Celle-ci lui semble moins sauvage, plus connaisseuse. Elle le saisit délicatement, le retourne la queue vers le bas et lui sent avec satisfaction le fondement. Avec son nez, pas avec ses doigts. Oui, oui, Madame, c’est comme cela qu’il faut faire ! C’est ainsi qu’on reconnaît un melon de qualité, qu’on juge de sa maturité et de son état de fraîcheur. Il est tout heureux de se retrouver dans le cabas d’une cliente d’aussi belle tenue morale.

    " Bon, du Porto, il m’en reste. Du jambon du pays aussi. Je la tiens, mon entrée ! "

     

    17. La roulette.

    La roulette avant droite du caddie est une rebelle. Une contestataire. Une anarchiste. Un suppôt de Satan, disent les clientes du supermarché. Elle ne peut supporter de suivre aveuglément les mouvements bien coordonnés de ses trois compagnes de galère. Les arrêts, les brusques départs, les attentes, les accélérations, les chocs contre les rayons, le poids des victuailles qui viennent lester le caddie au fil des achats lui sont insupportables.

    Alors, elle grince des dents, essaye de se défiler en faisant quelques mouvements de protestation, se roule vers l’arrière au moment de redémarrer, tourne follement dans les lignes droites. Coince dans les virages souvent mal négociés. Elle se rend ainsi tellement invivable qu’il n’est pas rare de la retrouver abandonnée au milieu d’une allée, la cliente ayant rendu les armes face à une telle mauvaise volonté.

    Jusqu’au jour où elle reçut un tel coup de pied qu’elle s’en sentit toute chamboulée. Ses velléités d’indépendance cédèrent devant l’autorité qui émanait de ce pied violent, mais ferme dans sa volonté de mâter les récalcitrants. Retournant à une docilité temporaire, elle se tint coite pendant toute la durée des achats dirigés par le pied.

    J’aime beaucoup la musique douce diffusée dans les grandes surfaces. Elle m’aide à faire les courses avec plus de sérénité.

     

    18. La cire.

    La cire, dans l’immensité de son orgueil, veut être traitée avec égard et componction. Pieusement, religieusement, sans écart de conduite inopportun. Fruit du long travail de mille ouvrières ailées et zélées, elle attend dévouement, adoration et traitement de faveur lorsqu’elle est utilisée à des travaux ménagers. Elle aimerait entendre une prière fervente avant l’ouverture du couvercle de son tabernacle. Il lui plairait que ce cérémonial s’accompagne de chants, de psaumes, d’incantations rendant grâce à sa grandeur et à son importance. Une petite génuflexion serait même la bienvenue.

    Aussi, à chaque fois, elle reçoit un choc lorsqu’elle voit s’approcher de sa surface vierge, un infâme chiffon graisseux, maculé de toutes les saletés récoltées lors des précédents usages. Une honte, un sacrilège, une offense si grave qu’il lui faudra des mois pour se remettre de l’outrage. Il n’y a plus de respect, ma pauvre dame ! Les traditions se perdent ! Où allons-nous ?

    Je me lave soigneusement les mains, car je hais l’odeur de la cire qui les imprègne. Elle me donne mal au cœur.

     


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