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    A l'approche d'été, il devient urgent de faire fructifier tout ce qui vous a mis en émoi quand le printemps est venu rompre votre quiétude hivernale. Vous allez être amenés à déclarer tout l'intérêt que vous portez à l'obscur objet de votre désir en l'invitant à partager en tout bien tout honneur les belles journées ensoleillées qui se profilent. Hélas, nous savons tous combien il est souvent difficile de négocier un tendre rendez-vous tout comme il l'est d'ourdir un guet-apens en toute galanterie. Seulement voilà, c'est là que se jouent aussi quelques uns des points les plus vifs de l'existence…

    Caprices

    par Corinne Jeanson

     

    Servante, montre-moi encore ce doux billet. "Oui, ce soir mon amante je vous attendrai à mon hôtel. Je reste votre fervent amant comme vous l'aimez tant." Ah ce soir arrive si lentement, dix-sept heures sonnent au clocher. Verse dans mon bain des senteurs suaves venues d'Orient mais point trop, qu'il respire encore mes odeurs. Ah mon dieu, cette ridule qui vient à mes paupières ! Tant de fois je l'ai pleuré, mon amant infidèle, voilà les empreintes de mes tristesses qui s'étirent à mon regard. Verse ce flacon d'huile d'Orient, que son baume estompe les douleurs passées. Ah, mon dieu, ce cheveu qui se colore de blanc ! Arrache-le vite de ma chevelure, qu'il ne voit pas combien je suis vieille. Ses belles maîtresses ornées de leur jeunesse sauront-elles s'effacer à son cœur ? S'il ne voyait que ma vieillesse et ses traces ? Ah mon dieu ma peau est encore douce, mes seins bien fermes ! Je lui plairai encore. Combien il est cruel de m'avoir abandonnée toutes ces nuits ! Je les ai bien comptées, quarante depuis notre dernière étreinte.

    "Je suis occupé" ne cessait-il de m'écrire dans ses billets froissés "soyez patiente." Ah l'inconstant, comment peut-il croire que je l'attendrais ? Bien sûr il a certains attraits qu'il est bien difficile d'oublier. Je ne parle même pas de ses étreintes qu'il a pourtant vaillantes, ni même de son corps aux courbes semblables aux marbres antiques - et vous savez, ma servante, combien je suis sensible à Rome et plus encore à la Grèce - encore moins de ses paroles qui vous laissent un goût de miel. Non je parlerai plutôt de sa prévenance, de sa galanterie, de sa présence infinie, et ses caresses qui vous rendent si belles. Ah je suis tombée en pâmoison. Oui, oui, je sais, servante, il m'échappe et cela le rend plus désirable encore. Mais enfin n'est-il pas maître de lui-même ? N'est-ce pas là sa grande valeur ? Ah je songe encore à toutes ces galantes qui semblables à moi s'éprennent de lui, ces jeunes demoiselles aux corps que l'âge n'a pas atteint, vibrant sous ses mains. Comme elles doivent s'accrocher à son bel enthousiasme ! Ah mon dieu, qu'ai-je fait en cette dernière nuit où il a partagé ma couche ? Que ne lui ai-je pas donné qu'il m'ait si longtemps dédaignée ? Il respirait à toutes mes effluves, je goûtais à ses délices chocolatés. Le frivole, j'ai parcouru toutes les collines du tendre avec lui. Ah mon dieu, je lui ai trop donné, c'est cela !

    Mais cessons ces jérémiades. Cette nuit il me revient. C'est certain, je saurais le séduire comme avant. Hélas, il exerce sur mon cœur un tel attrait que je crains bien de m'évanouir dès qu'il paraîtra. Sept mois déjà qu'il est entré dans mon âme. Sept mois que je tremble, que je gémis, que je prie. Sept mois qu'il demeure citadelle imprenable. J'aurais voulu le conquérir, tel Alexandre qui prit Tyr en sept mois. Dans un sursaut d'amour-propre, j'ai même tenté d'échapper à ses inconstances. Un ancien amant qui recevait, avant l'élu, toutes mes faveurs, soudain me déplut. Toutes ses tentatives me donnaient, bien malgré moi, à peine un frisson à la joue. J'ai goûté à d'autres nouveautés pour extraire le philtre fatal de mes veines. En vain ! Le premier au corps trop fragile, aux propos futiles m'ennuya. Je n'étreignais que ses épaules étriquées et même ses vices n'eurent pas mon agrément. Le second, époux volage, ne cherchait qu'à grimper dans mes creux, mais sans cette infinie douceur que l'ingrat savait si bien soupirer. Le troisième -oui ma servante, j'avoue je l'ai trompé trois fois avant que le coq n'ait chanté-, malgré ses savantes caresses, ne me prodiguaient que des imitations d'abandon. Ah oui, ma servante, je me suis abandonnée à mon merveilleux guerrier avec un tel enchantement que mon visage rayonnait telle Vénus sortant de l'écume. Qui pouvait me rendre son étreinte glorieuse ?

    Ah mon dieu, comme le soir est long à venir, dix-huit heures sonnent au clocher. Prends soin de mon jupon de dentelle, de l'échancrure de ma robe rouge. Quoi, un nouveau messager porteur de quelle missive ? "Très chère ce soir je ne saurais être avec vous. Un contretemps me rend indisponible à vous." Quoi, aucune autre explication ! Le perfide, me veut-il revoir morte à remettre encore notre étreinte ? Ah non, je ne me laisserai pas traiter de la sorte, puisque ce soir le roi m'avait conviée à sa table, je saurais me distraire et oublier le féroce insaisissable. Allons servante, choisis la robe d'or que je scintille à la table royale.

    Vingt-deux heures sonnent au clocher. Oui je reviens bien tôt, le dîner du roi était d'un ennui amer. Je n'ai cessé de soupirer et je n'ai rien pu manger. Tout me tournait vers mon oublieux : le moindre visage avenant me rappelait le sien, le rire du roi, les mots d'un courtisan et mêmes les rimes d'un poète, tout me rappelait à lui et tous me paraissaient de bien pâles copies. Même mon ancien amant, à la table du roi, qui soupirait à me vouloir près de lui, non vraiment, rien n'y fit. J'ai adressé à l'insensible un message griffonné à la hâte : "Très cher, je serai malgré vous à votre hôtel si particulier, ce soir à vingt-deux heures et je vous y attendrai, quoique vous ayez entrepris." Hélas, je ne saurais ainsi le rejoindre, je n'ai plus aucun amour propre et à ses genoux, je peux bien me traîner, mais quoi ses gens ne m'auraient pas laisser entrer. Hélas, ma servante, je préfère encore dormir seule dans ma couche et rêver de lui, à quoi bon chercher ailleurs l'oubli qui ne viendra pas. Ah je hais cette nuit.

    Quoi, un message de sa maison, qu'écrit-il cette fois : "Très chère, mon importun enfin quitte ma maison, si vous voulez bien encore de moi, puis-je vous rejoindre en votre demeure cette nuit ? Dites-moi, me prendrez-vous la tête ?" Quoi, il ose ! Il suppose que je vais acquiescer à sa requête ? Mais pour qui me prend-il ? Pour une de ses faciles conquêtes ? Qu'il lui suffit d'un mot pour que je reprenne nos commerces ? Vraiment, il me connaît mal, je ne suis pas une de ses ingénues, ni une de ses précieuses qui n'espèrent que lui. Ma vie est pleine de... Hélas, quel est cet émoi qui m'envahit, quel est ce tourment qui freine ma raison ? Je l'aime tant, je l'espère tant, que m'arrive-t-il ? Ah ma servante, je suis perdue, je ne saurais lui échapper. Ecris pour moi, ma main tremble trop : "Venez. Je ne vous prendrai pas la tête mais la queue."

     


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    Vous avez tourné sept fois votre langue dans la bouche avant de l'ouvrir mais vous sentez bien qu'aucune protestation n'en sortira. D'ailleurs, vous n'avez plus tout à fait votre tête. Vous avez baissé les bras et êtes pieds et poings liés. L'autre a fini par vous piquer et le voilà en train de fourrer son nez dans vos affaires...

     

    Le citron

    par Yvonne Oter

     

    J’aime les couleurs du drapeau belge car elles représentent les différents états d’esprit que l’on peut connaître au cours de toute vie humaine. Le rouge, d’abord, signe de passion brûlante, devant laquelle rien ne compte plus, n’existe plus, que son appel dévorant. Puis le jaune, or de joie délirante, de vie trépidante, que l’on saisit à pleines poignées quand la chance la place à notre portée et nous donne envie de danser, de chanter, de hurler notre bonheur à tous les échos. Le noir, enfin, teinte de mauvais augure, de morne déprime, de mal-être, de deuil et de chagrin, de vague à l’âme ou d’âme en mal d’aimer.

    Pour le moment, je vis une période couleur de drapeau belge délavé par les intempéries. Pas de grandes passions, pas d’immenses joies, pas de gros chagrins. Un petit boulot pépère, sans ennui mais sans conviction ; une vie amoureuse aussi plate qu’une ligne d’horizon à la Mer du Nord ; même pas de petite contrariété stimulante pour pimenter mon existence quotidienne : le contrôleur des impôts paraît m’avoir oubliée, le chat n’a plus de puces, mes géraniums ont bien fleuri, le prix du steak reste stable et le propriétaire a fait repeindre l’appartement sans augmenter le loyer. Ce n’est pas que je m’ennuie, ni que je pleure après les embêtements ; c’est plutôt comme si tous mes repas étaient cuisinés sans sel ni poivre. C’est fade.

    Mon seul vrai plaisir, dans mes journées insipides, c’est le soir. Après ma douche, je coupe un citron en fines tranches et je m’installe dans mon vieux fauteuil de cuir éculé où je déguste lentement, religieusement, les juteuses rondelles. Je fais glisser amoureusement le citron dans ma bouche, le déplace voluptueusement le long de chacune de mes dents, histoire que toutes profitent bien de la saveur acidulée de la pulpe, puis je la mordille délicatement pour sentir le jus imprégner avec délice chacune des papilles gustatives de mon palais. Quand le liquide parfumé me descend enfin dans la gorge, je ressens une profonde jouissance sensuelle, tellement physique que les poils de mes bras se hérissent et que mes orteils se mettraient presque au garde-à-vous. C’est le meilleur moment de la journée, quand le silence s’étend sur la ville et que la paix descend sur moi avec la nuit. Le chat peut bien faire le dégoûté et me tourner le dos pour ne pas voir " ça ", le rite du citron, c’est ma messe du soir à moi.

    Aïe ! Le zeste s’est traîtreusement calé le long d’une molaire et une douleur fulgurante autant qu’insupportable brise brusquement ma félicité béate. Ce n’est pas possible ! Je n’ai jamais eu mal aux dents de toute ma vie ! Pour vérifier l’improbable attentat à mon intégrité physique, je prends une autre tranche de citron et la lance à l’assaut de la rebelle : re-aïe ! Ah, la méchante, la traîtresse ! Je dois alors me rendre à l’évidence : ma molaire inférieure droite est en train de me lâcher !

    Oh rage (de dent !), oh désespoir ! Une sueur d’angoisse m’inonde. Bobo aux dents = visite chez le dentiste. Je n’aime pas ça. Je n’aime pas ça du tout. D’abord, je n’en connais pas, de dentiste, ce ne sont pas des gens fréquentables en société et je méprise une corporation qui ne vise qu’à faire souffrir des gens qui ne leur ont pourtant causé aucun tort. Ce sont des malades, des sadiques, des fous furieux. Je hais les dentistes. Et je devrais confier le sort de ma petite molaire innocente - mais douloureuse - aux mains d’un bourreau de pareille espèce ?

    D’accord, je devrai y passer ! D’accord, je m’y résigne ! D’accord, mais lequel choisir ? En consultant l’annuaire téléphonique, je m’aperçois qu’il y en a de pleines pages. Il faut croire que le métier de tortureur professionnel est bien lucratif ! Et ils ont des noms qui me paraissent plus rébarbatifs les uns que les autres. Je trouve même un Docteur G. Tenaille ! Ca te donne envie, tiens ça… Pas de panique, je demanderai demain à ma collègue Pascale, elle en connaît peut-être un.

    Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, ou alors pour me réveiller en sursaut à la suite d’un cauchemar épouvantable où des paires de tenailles me pourchassaient en cliquetant férocement. Ce matin, j’ai la mine grise d’une déterrée du jour.

    -Ben alors, ma poule, t’en fais une tête ! Qu’est-ce qui t’arrive ?

    -J’ai une vilaine molaire qui me fait mal et j’angoisse à l’idée de la confier à un méchant dentiste.

    -Ils ne sont pas tous méchants, les dentistes ! Tiens, le mari de ma copine Monique, il est dentiste. Et je peux t’assurer qu’il est tout plein mignon. Si ce n’était pas le mari d’une amie…

    -Je ne demande pas à ce qu’il soit mignon, l’arracheur de dents, je voudrais juste qu’il soit doux, tendre, attentionné, pour ma pauvre molaire ; qu’il me rassure, me réconforte, et surtout, qu’il m’explique bien ce qu’il va me faire subir. T’en connais un pareil, toi ?

    - J’ai ce qu’il te faut, ma vieille ! Un pas croyable, ce mec-là, que le plus dur est de garder la bouche ouverte tellement il te fait rigoler.

    - Ça m’étonnerait quand même qu’un dentiste me fasse rire ! Donne-moi quand même son numéro de téléphone. Je vais prendre rendez-vous chez ton phénomène, ça ne m’engage à rien. S’il ne me plaît pas, je fuirai courageusement, tu me connais…

    Déjà, la salle d’attente est moche. C’est pas bon signe. La bibliothèque regorge de gros volumes de littérature spécialisée dans l’art de la dentisterie. C’est pas bon signe non plus. Un praticien qui a dû étudier autant de bouquins rébarbatifs doit avoir un cerveau tellement survolté qu’il a sûrement pété un plomb ou deux en cours de route. Et puis le papier au mur est débile, les fauteuils inconfortables et les revues " gracieusement mises à la disposition " des malchanceux qui doivent poireauter datent pour le mieux de l’année dernière.

    J’essaye de faire le vide dans ma tête pour, tout le monde le sait, "décompresser à une période cruciale de votre vie". Je ne décompresse pas ! Je laisse alors mon esprit errer vers les confins ténébreux de mon subconscient. Mauvaise idée, car il me ramène vers un moment scabreux de mon enfance que mon conscient avait définitivement occulté pendant de longues années.

    J’avais cinq, six ans, et Maman m’avait emmenée chez le dentiste pour soigner une dent de lait qui prenait mauvais aspect.

    - Tu verras, c’est un monsieur très gentil : il ne te fera pas de mal.

    Maman n’avait pas pour habitude de me mentir, donc je la crus. P’tit bout d’chou perdue au fond d’un vaste fauteuil, j’eus cependant un doute en regardant la mine peu amène du médicastre.

    - Elle est gentille, au moins ? Elle se tiendra calme ?

    - Ben oui… Je suppose…

    Alors l’infâme me fit ouvrir la bouche et d’un coup, sans prévenir, y introduisit une roulette bourdonnante et fora sèchement la dent incriminée jusqu’à atteindre le nerf malade. Une horrible douleur me vrilla le cerveau jusqu’aux plus lointains neurones. Mais je ne criai pas, j’avais promis à Maman. Deux grosses larmes me coulèrent simplement le long des joues.

    - Voilà ! J’y ai mis un pansement. Je la reverrai la semaine prochaine pour terminer le travail.

    Maman n’était pas plus fière que moi en sortant. On aurait dit que c’était elle qui avait eu mal.

    - Je ne veux plus jamais aller chez le méchant monsieur !

    - Il faut pourtant bien finir de soigner ta dent.

    - Non, c’est fini, je ne veux plus ! Il est vilain tout plein, il me fera encore mal !

    - Ecoute, mon bébé, nous allons faire un marché. Je sais que tu as très envie d’un joli lapin en peluche, avec la tête qui dodeline au-dessus d’un ressort. Si tu te laisses bien soigner la semaine prochaine, je te l’offrirai en sortant de chez le dentiste. On fait comme ça ?

    - Chic, alors !

    Chaque jour, en partant à l’école, je m’arrêtais devant l’étalage de Pâques du pâtissier et contemplais le lapin, objet de ma convoitise. Chaque jour, il me semblait plus beau, plus désirable. " Plus que quatre fois dormir ! ". " Plus que deux fois… Plus qu’une fois… ". Mon cerveau, obnubilé par la promesse du lapin-récompense, avait soigneusement occulté la condition liée au cadeau.

    Le matin où Maman me conduisit chez le dentiste, tout reprit sa réalité. L’horreur s’abattit derechef sur moi.

    Je me fondis dans les profondeurs de l’immense fauteuil, pendant que l’homme de l’art me disait d’un ton faux et mielleux :

    - Ouvre grand la bouche, ma petite.

    J’ouvris largement les lèvres en prenant bien soin de garder les dents serrées l’une contre l’autre.

    - Ah, on fait sa capricieuse ! Allons, je n’ai pas de temps à perdre, moi ! Ouvre la bouche !

    - Non !

    Les choses se sont gâtées lorsque le sale type a voulu me desserrer les dents de force, avec son index. Finalement, je l’ai ouverte, la bouche, mais pour la refermer aussitôt sur le doigt inquisiteur. Il a hurlé, le sinistre praticien ! Et il s’en est souvenu longtemps de la gamine, parce que l’infection s’est mise dans la plaie, et il a dû cesser ses activités pendant un mois, qu’on a même cru qu’on allait devoir l’amputer.

    Maman ne m’a pas payé le lapin de mes rêves…

    On a essayé d’autres dentistes. Mais comme la salle d’attente avait tendance à se vider quand je poussais des cris d’égorgée pendant les séances, on demandait à Maman de m’emmener chez un collègue la prochaine fois. Parfois même sans nous faire payer…

    - Tiens, une nouvelle ! C’est à vous, belle enfant.

    Comment ? C’est déjà mon tour ? Au secours ! Je ne veux plus, moi, d’ailleurs je n’ai plus mal ! Je veux m’en aller !

    - Alors, on vient se faire torturer chez Tonton Jean-Pierre ? Racontez-moi, elle est où cette vilaine dent qui fait du mal à la madame ?

    Avant de me rendre compte de quoi que ce soit, je me retrouve à moitié couchée dans un confortable fauteuil, une lampe discrète braquée sur ma petite mâchoire, un tuyau coudé pompant avidement le peu de salive subsistant dans ma bouche desséchée par l’angoisse.

    - Alors, c’est où ?

    - Mmmgrrrblll…

    - Pour les leçons de diction, c’est chez la logopède en face ! Montrez-moi ça avec le doigt, ce sera plus simple.

    Il fait une grimace tellement comique que j’éclate de rire.

    - Non, non, non ! Quand on rigole ici, c’est la bouche ouverte ! C’est qu’elle me mordrait, celle-là…

    S’il savait, le brave homme ! Je rigole de nouveau en essayant de garder la bouche ouverte.

    - Vous m’avez l’air d’une joyeuse, vous ! Bon, passons aux choses sérieuses. Elle n’a rien de bien grave, votre molaire. A peine un soupçon de carie. On va régler ça en deux temps trois mouvements.

    Oh non ! Pas une piqûre !

    - Si je n’endors pas, vous allez avoir un mal de chien ! Alors, vous allez laisser faire Tonton Jean-Pierre et vous ne sentirez rien.

    Je laisse faire Tonton Jean-Pierre. Bien obligée puisque je suis à sa merci… Et c’est vrai que je ne sens pratiquement rien.

    Pendant que le produit agit, il prépare ses instruments qui cling-clignent à mes oreilles apeurées, puis il enclenche le mécanisme de la roulette fatidique qui se met à vibrer de manière menaçante. Ce serait épouvantable si Tonton Jean-Pierre ne se mettait pas en même temps à parodier les paroles de la chanson qui passe en sourdine à la radio.

    "A chacun sa rousse,

    A chacun son câlin,

    Rase la moustache à ton méd’cin."

    Je me bidonne dans mon fauteuil.

    Je commence à moins me marrer lorsqu’il approche la roulette de ma petite molaire adorée.

    - Mmmgrrrblll…

    - Dodo ! La dent, elle fait dodo, la dent ne va pas faire bobo ! Alors, on laisse travailler l’artiste sans râler. Non, mais !

    Mes deux mains se serrent convulsivement en un geste de prière bien inutile. Mes yeux affolés cherchent parmi les moulures du plafond un signe divin qui ajournerait le supplice.

    Bzzzzz… La fraise résonne comme un moulin à café dans mon cerveau enfiévré. Mais je n’ai pas mal ! Petit à petit, je me calme, je me détends.

    - Et voilà l’travail ! Je vais juste y poser un petit pansement que j’enlèverai la semaine prochaine pour parachever l’ouvrage d’art. On se redresse, on se rince la bouche et on dit " Merci Tonton Jean-Pierre ".

    - Merci Tonton Jean-Pierre !

    - Ne rien manger avant une heure, le temps de laisser sécher le produit.

    - Ce soir, je pourrai manger mon citron ?

    - Bien sûr, et la peau et les pépins aussi si ça vous tente. Tout est bon dans l’citron, comme disait l’autre.

    Il ne faudra pas que j’oublie de remercier Pascale de son bon conseil. Ce dentiste-là, je ne pense pas que je le mordrai. Il m’a trop fait rigoler !

     


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    Note de l'auteur. Les faits évoqués ici sont inspirés d'un fait divers qui a eu lieu à OKA (Canada), de mars à la fin de l'été 1990. Les Indiens Mohawk ont dressé une barricade pour protester contre l'agrandissement d'un golf sur des terrains dont ils revendiquaient la propriété. Le 11 juillet l'assaut fut donné par la sûreté. Un policier a été tué. Pour les besoins de l'histoire, l'action est déplacée à coté de Manhattan où se trouve une forte population d'Iroquois voltigeurs travaillant sur les gratte-ciel. La prise d'Alcatraz par deux cent indiens est également un fait réel entraînant l'émergence du "Red Power" dans les années 70.

     

    Le 19ème Trou

    par Jordy Grosborne

     

    Il me contempla un long moment, comme désolé et je crus un instant l'avoir ramené à la raison.

    - Alors j'irai au Grand au-delà en brave, les armes à la main, fier de ne pas avoir oublié ! Et j'emporterai quelques scalps de cette vermine blanche !

    Je tapai avec rage dans un caillou qui s'écrasa dans un tintement sur le tonneau.

    - Mais redescend sur terre, merde ! Ce n'est pas John Wayne et les tuniques bleues en face ! Ce n'est pas Wounded Knee Creek non plus et Custer est mort il y a des lustres !

    Je me retournai vers les hommes peints comme mon frère, prêts à subir l'assaut de l'acier brûlant. Certains se regardaient, incrédules, lançant de temps en temps des regards à leurs femmes inquiètes et silencieuses. D'autres serraient la crosse de leur fusil, prêt à en découdre avec des démons vieux de près d'un siècle.

    - Alors vous avez tous oublié que tuer l'homme blanc était un déshonneur ? Un nouveau massacre n'arrangera rien. Parlementons ! Consultons le grand conseil…

    - Mais va donc le voir le conseil ! reprit mon frère avec rage, se redressant comme pour donner un coup de tête aux étoiles. Va discutailler ! Les blancs ne t'ont pas assez berné ? Leur signature ne vaut rien ! Tu ne sais rien de la vie ici toi ! Regarde ce qu'ils ont fait de nous. Des animaux parqués dans des zoos. Bientôt, les enfants viendront nous visiter comme ils vont photographier les singes. Alors va parler, nous on garde nos terres. Au moins serons-nous des animaux libres ! Scanda-t-il enfin à l'intention des guerriers.

    Une clameur monta ponctuée de coups de feu qui zébrèrent le ciel. Je les laissai à leur folie et me dirigeai vers la salle du conseil en courant. Au loin, le mégaphone de la police crépitait de menaces. Garder sa liberté ! Qu'en fera-t-il en prison… Ou six pieds sous terre ! J'étais furieux. Contre mon frère, contre les blancs et contre moi. Et s'il disait vrai ? Suis-je vraiment encore indien ?

    J'eus l'idée de voir la femme de mon frère. Peut-être pourrait-elle le ramener à la raison… Elle n'était pas vers les barricades et je la savais opposée aux violences et aux discours de son mari. Je la trouvai devant leur cabane, tentant de raisonner son fils, peint, tenant le petit arc fait de mes mains offert pour ses sept ans l'hiver dernier. Elle eut un léger sourire en m'apercevant.

    - Ah ! Grande Cime ! Ton frère est devenu complètement fou !

    Je la réconfortai et demandai les raisons de ce coup de sang. Nous fûmes obligés de hausser la voix pour couvrir les chants ancestraux planant au-dessus des barricades.

    - Les hommes des affaires Indiennes et les propriétaires du golf sont venus ce matin, elle dit en me faisant entrer, traînant son fils à bout de bras. Il fallait les voir lever leurs jambes de pantalon à cinq cent dollars pour ne pas les tacher dans la boue, ajouta-t-elle en riant. Ils ont dit au conseil que les terres ne nous appartenaient plus, que nous devions partir. Le conseil a sorti les actes de propriété. Les autres ont voulu les acheter de suite, exhibant quelques billets verts de leurs poches Une bouchée de pain ! Un crachat !

    - 60 Florins de pacotille, murmurai-je pour moi. Rien ne changera donc jamais…

    Elle fit asseoir le petit pour lui nettoyer le torse de ses œuvres picturales.

    - Le conseil a refusé et les autres sont repartis furieux, continua-t-elle, menaçant de nous traîner devant les tribunaux. Ton frère était au bar à midi et a entendu des voisins dire qu'il aurait peut-être fallu vendre, pour faire du commerce, gagner de l'argent, vivre mieux …

    Je fis la moue et elle me posa la main sur le bras.

    - Ne les juge pas trop vite ! Beaucoup n'en peuvent plus de cette misère. Regarde autour de toi. Nous vivons mieux car tu nous aides… Et parfois sans le dire à ton frère ! Mais tous n'ont pas un voltigeur dans la famille, et pour eux les fins de mois difficiles ressemblent au début du mois suivant. Et on nous crache tellement de fric et de confort à la télé… Alors nous aussi on aimerait bien… Tu comprends ?

    Je ne répondis pas.

    - Ton frère n'a pas supporté d'entendre de tels propos. Tu sais comme il est, surtout lorsqu'il a bu…

    Oui, je savais, mais cette fois il n'avait peut-être pas tort.

    - … Il s'est précipité ici comme un fou en répétant "Pas cette fois !". Et il est reparti avec le fusil… Et… Et le visage et le torse peint… finit-elle dans un sanglot.

    Je lui assurai en quittant la maison que je ferais mon possible. Les flammes avaient encore grignoté une partie du ciel. Des bisons, les blancs en ont massacré des milliers, alors un de plus…

    La salle du conseil était en effervescence. Les discussions allaient bon train mais ils ne parvenaient pas à se mettre d'accord. Combien de morts faudra-t-il pour nous rendre compte que nos divisions nous ont autant exterminé que les blancs ? Ils se turent dès mon entrée et je restai un instant à les observer assis autour de la grande table avant de les saluer tour à tour, m'excusant rapidement de cette intrusion inopinée pendant la réunion.

    - N'en veux pas à ton frère, c'est un brave ! commença le plus ancien. Nous ne voulons plus être humiliés de la sorte et ne donnerons plus une seule parcelle de nos terres. Nous avons acquis de longue les mêmes droits que tout autre citoyen américain.

    Tous acquiescèrent en silence.

    - Grande Cime, me dit celui qui était l'ami de Grand-père, je n'aime pas les discours stériles et je dis que ton Grand-père peut être fier de ses descendants. Nous avons déjà accepté trop de choses. Beaucoup d'entre nous, comme toi, travaillent sur leurs gratte-ciel, d'autres ont étudié dans leurs universités et on leur refuse les postes à responsabilités. Pourquoi devrions-nous toujours hurler pour nous faire entendre alors qu'un murmure suffit à l'homme blanc pour nous faire obéir ? Mon fils est revenu mutilé de leur Vietnam. Ton père est mort sous les balles allemandes ! Pour qui ont-ils conquis la liberté ? Pourquoi faire ? Construire un golf sur nos terres ?

    Je ne répondis pas tout de suite, contemplant les photos aux murs relatant notre histoire tels les fresques d'antan ! Il y avait celle de mon père en uniforme. Je m'arrêtai aussi sur celle de mon frère lors de la prise d'Alcatraz en 1969. Un sourire éclatant, porté en triomphe par deux cent autres indiens sur le mur d'enceinte.

    Un des membres du conseil avait suivi mon regard.

    - Il faut parfois des actes de ce genre pour se faire entendre, déclama-t-il gravement.

    - C'était il y a vingt et un ans ! Précisai-je en secouant la tête. C'était le Red Power ! Nous avons acquis tant de droits depuis, récupéré des terres, gagné des centaines de procès devant la commission des réclamations indiennes. Le combat n'est plus les armes à la main. Celui-là nous l'avons déjà perdu. Il est devant les tribunaux, devant les caméras par des manifestations pacifiques. Gagnons l'opinion publique, allons devant la Commission…

    Des coups de feu et des cris m'interrompirent. Je fus le premier à comprendre. Mon frère…

    Je me précipitai au dehors et courus à perdre haleine vers les barricades. Nos guerriers avaient attaqué. Alors que j'arrivais quelques minutes plus tard, ils revenaient déjà en désordre. Personne ne semblait blessé. Les coups de feu avaient été tirés en l'air. Sauf un, pensai-je, en voyant deux des nôtres porter mon frère. Ils l'allongèrent délicatement le dos contre son tonneau. La tache rouge sur le torse n'avait rien à voir avec la peinture, mais beaucoup avec la guerre. Je m'accroupis à ses cotés, les genoux dans la boue et lui pris doucement le pouls. On m'expliqua vaguement sa tentative de monter sur une voiture de police. Une prise de guerre, un nouveau trône ! Un jeune flic a pris peur… Il a tiré !

    Sans un mot, je reposai le poignet de mon frère parti rejoindre nos glorieux ancêtres. Un Bison blessé au point d'en mourir. Je restai assis devant lui. Trop de colère pour pleurer, trop de peine pour hurler, juste une chute interminable dans la douleur. Je lui fermai les yeux et ôtai un peu de peinture accroché à sa joue, sentant à peine les tapes amicales des guerriers dépités rentrer chez eux. Une fois seul, je posai ma tête sur ses genoux, comme quand j'étais gamin, et respirai l'odeur de notre terre.

     

    On l'enterra à la place de leur 18ème trou, avec les honneurs dus aux guerriers morts au combat.

    Moi, je suis resté bien longtemps après les chants, assis à côté de sa tombe. A côté du trou creusé dans notre terre. Un de trop.

    Et la balle qui était venue mourir dans ce 19ème trou au milieu du torse de mon frère, n'était pas blanche, mais d'un calibre 45 !

    Fin

     


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    Note de l'auteur. Les faits évoqués ici sont inspirés d'un fait divers qui a eu lieu à OKA (Canada), de mars à la fin de l'été 1990. Les Indiens Mohawk ont dressé une barricade pour protester contre l'agrandissement d'un golf sur des terrains dont ils revendiquaient la propriété. Le 11 juillet l'assaut fut donné par la sûreté. Un policier a été tué. Pour les besoins de l'histoire, l'action est déplacée à coté de Manhattan où se trouve une forte population d'Iroquois voltigeurs travaillant sur les gratte-ciel. La prise d'Alcatraz par deux cent indiens est également un fait réel entraînant l'émergence du "Red Power" dans les années 70.

     

    Le 19ème Trou

    par  Jordy Grosborne 

     

    Je remis le casque, pris la masse et tapai sans réfléchir.

    Après trois heures de martelage, le soleil était haut dans le ciel et nous mangions un morceau au seul endroit à peu près calme de Manhattan… A cent vingt-cinq mètres au-dessus du sol, une fesse et les jambes dans le vide. Mon portable sonna et Enrique manqua de faire du trapèze entre les sangles. Il continuait de râler pendant que je répondais. Un flot de paroles m'assourdit. C'était mon frère.

    - Faut que tu viennes à la réserve ! Nos chers voisins blancs veulent encore nous voler nos terres ! Fumiers, va ! Tu comprends ? Nous arracher un petit bout du jardinet qu'ils nous ont royalement laissé ! Ah ! Mais c'est fini, ça ! On ne les laissera plus toucher à nos racines, crois moi…

    Je n'avais pas eu le temps d'en placer une qu'il avait déjà raccroché. Je contemplai le téléphone, incrédule. Mon frère ne brillait pas par son sens de la mesure, mais quand même ! Je laissai le Mexicain à son sandwich et repris le travail pour prendre de l'avance. Il se passait quelque chose de grave et je devais voir les miens ce soir. Les mots de mon frère me hantèrent toute la journée. " "Les blancs veulent encore nous voler nos terres"

    Des blancs, j'en avais pleins à mes pieds, et en dix ans parmi eux, j'avais appris à les connaître… Mieux qu'ils n'aient cherché à nous connaître en un siècle ! Mais après tout, un bourreau lit-il la biographie d'un condamné avant de l'exécuter ? Je savais qu'il leur en fallait toujours plus. Avoir et non plus être ! Certains d'entre eux étaient des amis, et surtout, ma femme Helena était blanche elle aussi.

    Elle travaillait au Bureau des Affaires Indiennes et on s'était rencontré dans la réserve. Toute à sa jeunesse, fraîchement sortie de l'Université, elle voulait changer les mœurs "arranger les querelles de voisinage" comme elle disait. Des voisins bien gourmands, avalant nos terres et nous en recrachant les reliefs. C'est elle qui avait fait éclater le scandale. Certaines de ses amitiés dans la presse se firent une joie de faire écho à l'affaire. Acte gratuit d'humanité ou avidité au vu des tirages énormes que cela entraînait… Après tout peu importe. Les quotidiens affichaient les photos des collègues d'Helena déposant des caisses "d'eau de feu" dans les réserves, ce qui entraîna une vague de pseudos-démissions au Bureau. Malgré l'interdiction, s'il y a bien quelque chose qu'on trouve chez nous, c'est l'alcool… Et pourtant on n'en fabrique pas ! Les blancs se faisaient du fric, les Indiens, fragilisés par leurs conditions de vie déplorables s'échappaient de la boue par l'ivresse et certains devenaient violents, justifiant ainsi qu'on les parque loin des villes. Bien sur, Helena n'a pas tout changé et la corruption existe toujours, mais ce n'est plus aussi simple qu'avant. Et elle a au moins changé le destin d'un indien… Le reflet de mon peuple dans son iris m'avait conquis et je l'avais suivie à New York.

    Mon frère n'a jamais accepté ce départ…Et moins encore mon mariage ! Mon frère s'appelle Bison Blessé, car un bison blessé fonce sans réfléchir, n'écoutant que sa douleur et sa haine. Oh ! Vu nos âges, seuls les livres nous ont permis de savoir à quoi ressemblaient ces animaux mythiques. Mais il portait bien son nom. Il a toujours considéré mes actes comme une trahison envers mon âme de Mowhak, pour le confort, par mépris des miens aussi. Combien de fois ai-je entrepris de lui faire réaliser qu'il fallait s'intégrer pour être entendu ? Lui a toujours préféré faire le coup de poing dans les bars, refuser le compromis conseillé parfois par les blancs. Comment revendiquer la tolérance si on ne tolère pas soi même !

    Je passai la journée à broyer du noir. Le soleil déclina enfin, jusqu'à s'empaler, comme au matin, sur l'Empire State Building. J'aime ce moment où les toits des gratte-ciel, barrières de bétons, veulent empêcher le soleil de disparaître et d'éclairer d'autres cieux que les nôtres.

    Je saluai Enrique qui terminait sa journée six poutrelles en dessous. Il m'avoua tout sourire que, ce soir, il allait à la réunion des anciens du Vietnam. Hum ! Enrique Mendez n'avait bien sûr jamais fait le Vietnam ! Tout comme il n'était pas alcoolique hier et n'aurait pas le cancer demain ! Mais les membres de sa famille, du moins ceux encore en vie, étaient restés coincés au Mexique, victimes de passeurs peu scrupuleux. Alors il trompait sa solitude dans les groupes de discussions… Et il n'en manquait pas ! La solitude est une femme jalouse prenant bien soin de ses innombrables amants !

    Un quart d'heure plus tard, je posai le pied sur l'asphalte et fus agressé par la chaleur, le bruit et les regards accrochés sur mon dos. Je passai rapidement un coup de fil à ma femme pour lui demander si elle avait eu vent de quelque chose. Après plusieurs minutes à consulter ses dossiers, elle trouva enfin la mèche reliée tout droit au tonneau de poudre. Une industrie de l'armement, voisine de notre réserve, exigeait la construction d'un golf privé pour "l'épanouissement de ses cadres". Seul petit problème, le 18ème trou était sur nos terres et ils ne se contenteraient pas de 17 !

    Je raccrochai, abasourdi. Tout ça pour un ridicule petit trou où viendra mourir une ridicule petite balle blanche !

    Je récupérai la voiture et plongeai dans les bouchons avec une boule au ventre. Une heure après j'étais sorti de New-York. Le décor changeait et mes phares n'éclairaient plus qu'un ruban d'asphalte vide. J'allumai une clope en repensant aux histoires racontées par Grand-Père, notre mémoire, lors des veillées. Il nous contait les massacres, les tromperies… La fuite incessante pour trouver de nouveaux territoires qui se réduisaient comme peau de chagrin. Et aujourd'hui encore… Ce golf ! Mais où sont les barbares ? J'étais écœuré. Je jetai le mégot par la fenêtre ouverte et observai les étincelles se perdre dans le rétroviseur. Après deux heures à gamberger, j'arrivai enfin en vue de la réserve. Je ne mis pas longtemps à comprendre l'ampleur du désastre ! La route était bloquée. D'un coté des dizaines de voitures de la police fédérale… De l'autre, des barricades dressées à hauteur d'homme avec les moyens du bord. Au milieu, trois cent mètres d'incertitude et d'histoire striée de lumières rouges et bleues ! J'ai dû faire un détour qui a fait mal à l'accélérateur. "L'enfer" du décor surgit dans les phares. La voiture grinçait sur la route défoncée, mais je ne levai pas le pied. Je longeai les meubles brisés, les matelas jonchant le sol, les chaises empilées, à sa recherche…

    Et je l'aperçus enfin! Bison Blessé, plus à vif que jamais. Mon frère, debout sur un tonneau, nuque offerte au bras armé du peuple blanc, haranguait nos guerriers devant lui. Son visage et son torse étaient peints de vieux souvenirs et il brandissait un fusil au-dessus de sa tête. Je stoppai net la voiture et bondis dans la lumière des phares.

    - Bordel, mais c'est quoi ce cirque ? gueulai-je les bras tendus devant moi.

    Les guerriers s'écartèrent en silence, nous laissant face à face. Derrière j'entendais le souffle court des familles qui accouraient. Mon frère me toisa d'un regard méprisant.

    - Je défends nos terres, Grande Cime ! hurla-t-il. Je défends l'âme de nos ancêtres… Et des tiens ! A moins que l'argent des blancs n'ait scalpé ta mémoire !

    - Arrête avec ça, dis-je en secouant la tête, abattu, ça n'a rien à voir avec…

    - Ils veulent faire un golf, petit frère ! coupa-t-il en se baissant. Tu entends ? Un golf ! Sur nos terres ! Détourner notre rivière !

    Il se leva brusquement face aux flics et tira en l'air en hurlant.

    - Ce sont NOS TERRES ! Toutes vos sales villes sont sur NOTRE territoire ! Vous n'aurez pas celle- là ! Vous n'aviez rien en arrivant ! Vous avez tout grignoté, croqué, avalé… Mais c'est FINIII…

    - ARRETTEEUH ! braillai-je en posant mes mains sur le tonneau, à ses pieds.

    Il s'accroupit sur son trône de fortune et me tapota le torse avec le canon du fusil.

    - Qu'est-ce que tu veux ! souffla-t-il. Dis-moi ce qu'un citoyen américain vendant son travail à nos bourreaux et vivant avec leur fille peut comprendre à tout ça ! Tu n'es plus indien… Et à voir la couleur de ta peau, tu n'es pas blanc non plus… Tu n'es plus rien !

    Je plongeai les yeux dans les siens en écartant le fusil du revers de la main.

    - Dois-je rappeler que c'est leur argent, gagné par mes mains, qui vous nourrit toi et ta famille? Quel exemple es-tu pour les enfants ? Tu veux leur offrir un monde de violence et de sang ? Tu ne gagneras pas ! Les blancs nous ont presque éradiqués au siècle dernier, ils peuvent finir le travail aujourd'hui. Je suis indien autant que toi et je connais notre histoire ! La cime où je travaille leur appartient, certes, mais mes racines sont toujours dans nos terres. Toi, on te regarde gesticuler, un peu gêné ! Tu n'es qu'un pauvre pantin ridicule, comme ceux que montrait Buffalo Bill dans son Wild West Show. Moi, on m'écoute. Qu'espères-tu avec tes peintures, tes barricades…Qu'Hollywood te filme et te vende en dollars ? demandai-je en embrassant la scène de désolation autour de nous d'un ample geste du bras. Tu crois être mieux entendu dans le crépitement des flammes ? Penses-tu vraiment rendre service à notre peuple en le faisant passer pour une bande de sauvages peinturlurés ? Tu te feras tuer… terminai-je doucement, la voix brisée.

    à suivre…

     


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    Note de l'auteur. Les faits évoqués ici sont inspirés d'un fait divers qui a eu lieu à OKA (Canada), de mars à la fin de l'été 1990. Les Indiens Mohawk ont dressé une barricade pour protester contre l'agrandissement d'un golf sur des terrains dont ils revendiquaient la propriété. Le 11 juillet l'assaut fut donné par la sûreté. Un policier a été tué. Pour les besoins de l'histoire, l'action est déplacée à coté de Manhattan où se trouve une forte population d'Iroquois voltigeurs travaillant sur les gratte-ciel. La prise d'Alcatraz par deux cent indiens est également un fait réel entraînant l'émergence du "Red Power" dans les années 70.

     

    Le 19ème Trou

    par Jordy Grosborne 

     

    "Les animaux ne sont pas sauvages, ils sont seulement libres. Nous aussi l’étions à votre arrivée. Vous nous avez traités de sauvages, vous nous avez appelés barbares… Mais nous étions seulement libres" Leon Shenandoah

     

    - Soixante Florins, laissai-je échapper entre mes dents serrées. Chaque jour, juché sur mon perchoir d'acier, je contemplais Manhattan et répétais cette obscénité. Soixante Florins de perles, quincailleries, verroteries… Pacotilles !

    Les artères qui parcouraient cet épiderme d'asphalte s'étendaient à mes pieds. Cette peau grise, nauséabonde et stérile, avait irrémédiablement sclérosé nos territoires, étouffant nos vies. J'observais la multitude de petites poussières pressées se rendre au travail : s'enrichir d'argent pour mieux s'appauvrir d'humanité.

    Tout gamin, Grand-père m'emmenait dans les coins reculés de la réserve, là où l'humus odorant remplace la boue de nos chemins. Sous la lumière tamisée par les branches, il y avait une fourmilière que l'enfance me rendait gigantesque. J'ai appris le monde en l'observant, compris les notions d'individu, de collectivité, de travail… Chaque jour les mêmes gestes inlassablement répétés, les mêmes besoins comblés, les mêmes chemins empruntés…

    - Regarde, Grande Cime, regarde bien, disait mon Grand-Père les yeux pétillant de malice. La société de nos voisins blancs est pareille à cette fourmilière.

    Grande Cime, c'était mon nom indien, car j'aimais monter tout en haut des arbres. Là où les branches ne voilent plus la grandeur du ciel. Et j'y restais des heures, non pour dominer le monde, mais simplement mieux le connaître.

    - Mais… Ces fourmis ne ressemblent pas à l'homme. Elles ne pensent pas ? Avais-je demandé.

    - Ne te laisse pas abuser par les apparences, m'a-t-il alors confié. Vois comme elles s'agitent. Vois ces vies de stress, d'accumulation de biens servant à quelques-unes au détriment des autres, où il n'y a pas de temps… Juste des horaires.

    Je me souviens avoir alors écarquillé grand les yeux pour y englober toute la fourmilière. A cet instant seulement, j'ai compris les sages paroles de Grand-père. Nous rions encore en sortant de la forêt, car nous, nous pouvions prendre le temps d'observer sans pour autant mourir de faim, et même… Nous étions heureux.

    Mais aujourd'hui, je sais que Grand-père se trompait. Ce ne sont pas des fourmis qui s'agitent sous moi, suivant chaque jour les mêmes chemins invisibles. Elles, elles n'ont que des gestes désintéressés au profit de la fourmilière toute entière. Ces poussières ne pensent et n'aspirent qu'à être des poussières plus grandes que les autres. Pas très étonnant qu'elles soient presque toutes devenues des moutons…

    Mais qu'est ce que vous voulez à la fin ? Pensai-je en regardant le soleil levant transpercé par la pointe de l'Empire State Building. Manger sur la tête du Grand-Esprit ? A vouloir dominer le monde, la tête dans les étoiles, il s'en trouve toujours un qui vous coupe l'herbe sous le pied.

    Grand-père répétait sans cesse "Même la cime du plus grand des arbres n'oublie pas que ce sont les racines qui le font vivre".

    Je tapai violemment sur l'acier, sans espérer en récupérer un jour l'écho.

    - Que marmonnes-tu encore l'Indien ? grommela le gars de la poutrelle du dessous.

    J'inclinai la tête sur le côté. Je voyais juste le casque orange flottant dans le vide. J'ôtai le mien et me passai lentement la main sur le visage. Les premières gouttes de sueur perlaient ! Dans deux heures ce sera la fournaise et je dégoulinerai. En dessous, ils vont croire qu'il pleut. Je dirai que je dansais…

    - Tu sais, criai-je au casque orange, je suis citoyen américain, comme toi, le Mexicain ! Mais si tu tiens à me "désintégrer", appelle moi l'Iroquois ! Ou mieux, le Mohawk !

    Il ne répondit pas tout de suite, laissant passer une violente bourrasque qui fit chanter la charpente métallique et pleurer les câbles.

    - Un indien est un indien, non ? Finit-il par dire.

    - Ben voyons ! Comme un bon Indien est un Indien mort ! Répliquai-je amèrement.

    Il posa sa masse, visiblement irrité, et leva la tête à s'en briser les cervicales pour me voir.

    - Ne dis pas de conneries ! Ton peuple n'a pas le monopole de la souffrance…

    Il laissa passer quelques secondes avant d'ajouter :

    - …Un jour, je te raconterai l'histoire des Mendez !

    Je levai les mains pour calmer le jeu, mais il était lancé.

    - Je vous ai toujours respecté, toi et ton peuple, continua-t-il en baissant le ton. Tu sais très bien ce que j'ai voulu dire. Vous avez une culture, un mode de vie…

    Je le coupai d'un geste.

    - Alors selon toi, les miens vivaient dans des tipis et chassaient le bison sur les grandes plaines ?

    Un hélico nous survola. Mendez l'observa se poser sur un Building sans dire un mot.

    - C'est toujours ainsi qu'on vous a dépeint ! Lâcha-t-il enfin en haussant les épaules.

    - Erreur ! Ça c'étaient les Sioux ! Entre autres…Nous, nous vivions dans des cabanes proches des forêts et cultivions la terre. Nos vêtements, notre langue, nos coutumes nous sont propres.

    Enrique Mendez n'était pas un mauvais bougre. C'était même quelqu'un de bien. Comment lui en vouloir de ces amalgames dont il a été abreuvé. Ça me rappelait un livre dévoré au sommet de mon arbre étant gosse. Les Souvenirs d'un chef sioux, d'Ours Debout. Dans les années trente, il s'étonnait qu'aucun film, aucune pièce de théâtre traitant des indiens ne soit réaliste. On lui a juste répondu que le public n'y voyait aucune différence, alors pourquoi se tracasser. Aujourd'hui encore, nos "voisins" prennent plus de soin à décrire les dinosaures !

    - Tu as raison, soupirai-je, mon peuple n'a pas le monopole de la souffrance, mais au moins les Mexicains ont-ils toujours été considérés comme des êtres humains à part entière, avec des droits, aussi infimes soient-ils. Pas comme des animaux traqués, affamés et massacrés en toute impunité !

    Il fit un grand geste du bras en signe d'excuse, reprit sa masse et le martèlement sur les rivets résonna plus violemment encore. Je souris en le voyant vérifier frénétiquement les sangles de sécurité. Que pouvait-on ressentir quand on était sujet au vertige ? En bas, les poussières disparaissaient peu à peu sous une masse grisâtre de gaz carbonique concentré.

    On continua le travail sans mot dire pendant une petite demi-heure avant que je n'interpelle Enrique. Je dû hurler à plusieurs reprises pour couvrir le tumulte.

    - ENRIQUEEE !!! Gueulai-je finalement.

    Il chercha d'où venait le murmure, la masse en suspend dans l'air moite et releva la tête.

    - Sais-tu pourquoi on appelle ça Manhattan ? Braillai-je en englobant la grisaille du bras.

    La masse toujours en l'air il haussa les épaules.

    - Toutes les terres que tu vois à perte de vue appartenaient à la tribu des Indiens Manhatten. Ils ont tout vendu aux hollandais pour soixante Florin de verroteries ! Au début, ils étaient simplement des voisins… Maintenant, ils sont propriétaires et nous cantonnent dans des chambres de bonne.

    Il pivota la tête sur 180° pour contempler la ville.

    - C'est certain, lâcha-t-il enfin pensif, ils se sont bien fait avoir tes ancêtres !

    On s'est tous fait avoir, pensai-je. Les méchants indiens et les bons cow-boys, les méchants Viêt-Cong et les bons GI's… Et aujourd'hui les méchants Irakiens… Faudra-t-il toujours fabriquer des méchants pour que les Américains se sentent gentils ? Créer le diable pour croire en dieu ?

    à suivre…


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    9 mars 2011, jour du 701 au café, l'histoire continue…

    In the Sky

    par  Sylvie Dubin

      

    Elle n’avait pas la moindre idée de la façon dont elle traiterait le sujet. En vérité, il faut le dire, elle n’avait pas la moindre idée tout court. En découvrant la consigne - Réinventez le monde -  elle avait ressenti cette crispation de l’âme qu’on éprouve parfois dans les grandes émotions et qui nous rend soudain absents. Elle se sentait indifférente à tout, au-dessus ou en dessous de tout, flottant dans une sorte de néant. Autour d’elle, les autres candidats bourdonnaient, visiblement très inspirés. La plupart lévitaient déjà. Pourquoi diable ne décollait-elle pas ? L’enjeu, sans doute. Elle était pourtant la meilleure, la plus brillante : elle était Lucie. L’orgueil la ramena à elle, et à la panique.

    Quand on avait annoncé sur toutes les ondes de l’INVERSU qu’Il organisait un concours de créativité, on avait cru d’abord à un canular. Mais les dirigeants confirmèrent l’incroyable nouvelle. Mieux : toutes les œuvres en compétition, même les recalées, seraient réalisées dans Son atelier. Il faut bien entendre cela : toutes viendraient à l’existence ! Lucie s’était interrogée sur le but de cette manœuvre bien peu dans la manière du Maître. Était-Il en panne d’inspiration ? Préparait-Il Sa succession ? Quoi qu’il en soit, Lucie voulait se faire remarquer de Lui. Les concurrents avaient été triés sur le volet. Quand elle montra sa nomination à ses parents, ils entortillèrent leurs fluides l’un à l’autre, ce qui était toujours chez eux un signe de grande perplexité - et les Yfer s’emmêlaient souvent les fluides devant leur fille unique. "Qu’as-tu été inventer ?" demandèrent-ils inquiets. "Mais rien encore !", répliqua Lucie. "C’est pas malin", avaient-ils soupiré en chœur dans un grand bruit de câbles grésillants.

    Il n’y avait que sept heures d’épreuve, il ne fallait pas mollir. Elle avait déjà laissé passer trop de temps. Elle devait retrouver la maîtrise d’elle-même et de son génie. De la méthode. Souffler, respirer. Se rassembler en son centre. Feindre d’accepter ce néant indéterminé – pléonasme stupide à bien y penser. Au commencement, Lucie accepta donc le vide en elle, se laissa planer au-dessus de la surface des choses. Et soudain, la lumière se fit ! La solution était là, depuis le début, à sa portée. Et la solution était simple : elle devait rompre avec le style du Maître, avec ses œuvres régulières, immobiles, immenses, muettes et éternelles. Depuis toujours, les imaginations étaient tétanisées par le respect et on se contentait de Le répéter, plus ou moins habilement selon les talents. Elle regarda ses compétiteurs. À sa droite, on travaillait un chiligone noir sur un fond noir pour tenter d’exprimer encore le concept d’infini ; à sa gauche, on osait le blanc tout blanc, signe d’Absolu. L’art est difficile. Se réjouissant à la vue de ces vaines et serviles inventions, Lucie résolut avec quelque malice d’aller à l’envers. L’impur, le bancal, le mouvant, l’essentiellement imparfait : voilà l’impensé, voilà l’inédit ! Et parce que les autres jonglaient avec les Idées pures et stables, elle se tourna vers le sale et le précaire. La matière. Ce qu’elle créerait, elle, Lucie, serait comme le caillou dans la chaussure ou le grumeau dans l’idéale fluidité d’une pâte. Réinventez le monde demandait le Maître ? Lucie savait maintenant comment faire cela.

    À la fin de la quatrième heure, elle avait déjà formé une espèce de sphère aplatie à ses deux pôles qu’elle planta de guingois sur un axe – et qui ne pourrait donc jamais tourner rond. Elle avait appuyé ici pour faire un creux, ajouté là une bosse, de sorte que la boule était chaotique à souhait. Elle avait mêlé le dur au mou, l’horizontal au vertical, le clair à l’obscur, elle avait rendu son œuvre absolument indéchiffrable. Puis elle fabriqua dans des matériaux jamais vus une série de petits objets aux formes et tailles diverses qu’elle répartit sur cette boule innommable, sans ordre ni mesure, et qui se mirent à pulluler, les uns dans le liquide, les autres en suspension, un certain nombre enfin sur la croûte elle-même : cinquième heure. Elle vit que cela était bon. Son monde était beau de cette beauté nouvelle des choses enfin fragiles qui peuvent finir un jour. À la sixième heure, elle se reposa, certaine de surprendre le Maître, de s’en faire aimer peut-être. Alors elle se mit à rêver.

    Elle ne vit rien des sourires narquois des autres artistes autour d’elle. Ils avaient pris note de sa léthargie, s’en étaient réjoui intérieurement car ils redoutaient cette concurrente dont ils connaissaient le talent. Ils l’avaient surveillée du coin de l’œil, suivant avec inquiétude les premiers signes de transes créatives. Quand il fut évident que Lucie tenait une idée, que cette idée la transportait, ils sentirent tous que leur cœur se mettait à bondir dans leur gorge. Et tous furent tentés : ne pouvaient-ils copier un peu l’idée de Lucie ? Ce n’est que lorsqu’ils virent apparaître peu à peu la boule dégoûtante sous ses doigts, doucement pétrie dans des matières ignobles, qu’ils se mirent à respirer normalement. Lucie était complètement hors concours ; le libellé exigeait qu’on réinvente le monde. Ré-invente, ça signifie qu’on l’invente à nouveau, et pas qu’on invente du nouveau. Erreur d’interprétation ! Oui, Lucie n’obtiendrait pas de prix, elle serait recalée. Elle allait tomber de haut, la vaniteuse. Mais Lucie rêvait. Cependant, comme la fin de la septième heure sonnait, elle revint à elle et se rendit compte qu’il manquait quelque chose. Mais quoi ? Vite ! Quoi ? Prise de panique, elle commença en toute hâte une autre série d’objets mais n’eut pas le temps d’achever. Puis elle se dit qu’il était heureux que le gong eût sonné ; ces éléments-là risquaient de dégrader l’ensemble : trop subtiles et peu maniables.

    Le Maître apparut. Il passa dans les rangs. Tout l’INVERSU vibrait. Juste avant qu’Il parvînt à elle, Lucie souffla sur sa drôle de boule, de sorte qu’elle s’anima dans un carrousel endiablé, grouillant et coloré. Il s’arrêta devant la chose stupéfiante dont elle avait accouché dans la joie. "Le titre ?", fit le Maître. Lucie n’y avait pas songé ! Était-ce dans le règlement ? Elle réfléchit frénétiquement. "In the sky", lâcha-t-elle platement. Elle vit qu’Il était intéressé, devina même qu’Il était jaloux. Oui, c’est exactement cela : jaloux. L’œuvre de Lucie était fabuleuse, plus fabuleuse que tout ce qu’Il avait créé jusque- là, parce qu’animée. "666ème prix : Yfer ", proféra le Maître. Elle venait aussi de comprendre qu’Il n’aimait pas les femelles.

    Alors, comme Il lui tournait le dos, elle introduisit subrepticement deux des petits bipèdes inaboutis qu’elle avait d’abord mis au rebut. On n’y avait vu que du feu mais le ver était dans la pomme. Ces poupées étaient les plus disgracieuses qu’on pût imaginer ; elles gâteraient irrémédiablement l’ensemble. Puisqu’Il ne l’avait pas distinguée, puisqu’Il l’avait même humiliée en lui donnant ce rang minable, alors qu’Il eût pu aussi bien, plus charitablement, la disqualifier, elle Lui offrait avec une joie maline cette œuvre empoisonnée. Car Lucie avait vu en un éclair, comme si elle eût été douée de préscience, tout le parti qu’elle pouvait tirer de son abaissement. Son intelligence aiguë, mise, depuis sa naissance, au service du Maître, se retournerait désormais contre Lui. Dépit de femme, vengeance d’artiste. Il avait promis à tous les concouristes de voir leur maquette réalisées grandeur nature ? Parfait ! Ses ouvriers allaient produire celle-ci qui ferait parler d’elle pour les siècles des siècles. S’Il avait osé faire croire à tous qu’en pétrissant cette boule, elle avait déchu à Ses yeux, Il venait aussi, en la rejetant, de faire une sacrée boulette…

    Lucie rangea calmement son matériel et confia son monde aux appariteurs du Maître. "Terrible", chuchota l’un d’eux en le tenant devant lui à bout de bras, avec une mimique d’effroi. "Terr…", commença l’autre. Mais Lucie les regarda et ses yeux foudroyaient. Tous deux se turent.

     


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    Je vous laisse pour quelques jours en compagnie d'un auteur qui aime les histoires et ceux qui, en les écrivant, nous les livrent…

     

    L’Histoire d’une Histoire : les livres

    par Claude Bachelier

     

    C’est l’histoire d’une histoire, celle que le Papet veut écrire à sa Petite Lumière et à son Petit Bonheur. Le cérémonial est toujours le même : le Papet s’installe à son bureau, prend des feuilles blanches et un beau stylo, avec une plume en or. Quand le Papet écrit des mots sur une feuille, il s’amuse à regarder le mouvement de la plume. Ce n’est pas facile, facile, car la plume monte, descend, tourne, retourne. On dirait une danseuse se dit-il, mais une danseuse avec un tutu noir comme son stylo et des chaussons en or, comme sa plume.

    Voilà, le Papet est prêt. Prêt à écrire une histoire pour le Petit Bonheur et la Petite Lumière. Il ferme les yeux, se concentre, cherche les mots. Ces mots qui une fois encore lui échappent. Pourtant, des mots, il y en a des milliers, des millions même. Et s’il y en avait des milliards ? Des milliards de mots et le Papet n’est pas fichu d’en trouver quelques uns pour écrire une histoire pour le Petit Bonheur et la Petite Lumière !! C’est de la folie, ça ! Le Papet sent la colère monter en lui. Il regarde tous les livres de sa grande bibliothèque. Son œil est noir, menaçant. Mais les livres ne bougent pas. Aidez moi, leur demande t’il, aidez moi, vous me devez bien ça !

    Et c’est vrai qu’ils devraient lui donner un coup de main au Papet. Non seulement parce qu’il les aime, ses bouquins, mais aussi parce qu’il les connaît tous. Ou presque tous. Il faut dire que le Papet, en plus d’être amoureux de la mer et du ciel, il est amoureux des livres. De tous les livres, pour ce qu’ils sont comme objets ; pour ce qu’ils représentent comme symbole de vie et de liberté. Mais pas un amoureux transi qui les regarderait sans les toucher. Oh non , pas du tout. Lui, ses bouquins, il les touche, les caresse ; il les effleure, les frôle ; il les sent, les respire. Il connaît leur place sur les étagères. D’ailleurs, personne d’autre que lui n’a le droit de les toucher, même pour le ménage. Un livre, dit-il, c’est comme une bouteille de bon vin dans une cave, un peu de poussière ne peut pas lui faire de mal. Mais au plus profond de lui, le Papet espère qu’un jour, le Petit Soleil, le Petit Bonheur et la Petite Lumière viendront les découvrir et les aimer.

    Mais toujours aucun signe des livres, pas un signe, pas un geste, pas une page qui ne se tourne, un reliure qui ne brille plus que d’habitude. Rien, rien que le silence, rien que cette immobilité un peu lâche de ceux qu’il voulait ses amis.

    Il faut dire que le Papet, il en a passé du temps avec eux. Du temps à les rechercher dans les librairies, à les choisir parmi des milliers d’autres. Du temps, pour certains à séparer chaque feuillet, délicatement avec un coupe-papier, pour pouvoir lire chaque page. Les progrès de l’imprimerie étant ce qu’ils sont, de tels livres n’existent pratiquement plus aujourd’hui, sans compter qu’il faut aller toujours plus vite et que l’impatience a remplacé l’élégance d’un geste d’amour et de respect. Le Papet n’en a nul regret et encore moins nulle nostalgie, mais un jour, il en parlera au Petit Bonheur et à la Petite Lumière. Sans doute, aura t’il en face de lui quatre grands yeux étonnés. Mais il se fait fort de trouver les mots pour leur expliquer. Enfin, en espérant que ce sera plus facile que pour leur écrire cette histoire…

    Alors, le Papet revient à la recherche des mots. Il ne regarde plus ses livres qu’ils l’ont abandonné. Assis à son bureau, il voit le ciel, la montagne, la forêt. L’idéal, pense-t-il, serait en plus de voir la mer.

    - Eh, Papet, tu ne peux quand même pas tout avoir !

    Tiens, la petite voix intérieure. Il y avait longtemps qu’elle ne s’était manifestée.

    - Bien sûr que je ne peux pas tout avoir mais, il n’empêche, ce serait quand même super génial comme on dit !!

    Il savait bien, le Papet, qu’il n’aurait jamais le dernier mot avec la petite voix intérieure. Aussi, se remit il aussitôt à la recherche des mots pour l’histoire qu’il doit écrire à sa Petite Lumière et à son Petit Bonheur.

    Il regarde ses livres du coin de l’œil. Mais ceux-ci restent de papier, inébranlables dans leur indifférence.

    Aussi loin qu’il remonte dans le temps, le Papet a toujours aimé les livres, a toujours aimé les lire, s’en imprégner, s’en faire le narrateur ou le héros. A la bibliothèque de son école, seuls les premiers de la classe pouvaient lire avant les autres les livres que les enseignants désignaient comme étant les plus intéressants. Donc, tout le gratin de la classe s’empressait de s’instruire selon les recommandations officielles. Sans être un cancre patenté, le Papet ne figurait pas dans cette élite provisoire. Heureusement pour lui, il était totalement indifférent à cette répartition certifiée conforme. S’il lui arrivait de subir, durant la classe, des regards hautains ou des quolibets méprisants, la récréation et quelques baffes lui permettaient d’exercer un droit de poursuite légitime face aux petits génies du moment. Mais surtout, cela permit au Papet de lire des bouquins que personne ou presque n’ouvrait. C’est ainsi qu’il découvrit Jack London, Joseph Kessel, Jules Verne, Henri de Monfreid et bien d’autres encore. Ce sont ces auteurs là qui lui ont donné le goût de l’aventure, qui lui ont fait aimer la mer, les montagnes. Il a découvert avec eux ce qu’étaient les pistes poussiéreuses, les chercheurs d’or, les trafiquants d’armes de la Mer Rouge, les îles mystérieuses du Pacifique.

    Et le Papet de planter là son stylo, ses feuilles blanches et son bureau. Le voilà de nouveau parti sur les berges du Yukon à la recherche des pépites d’or qui feront sa fortune ; le voilà parti sur les pistes des déserts de la Corne d’Afrique avec une cargaison d’armes pour les seigneurs de la guerre ; le voilà parti, à bride abattue dans les steppes d’Asie centrale, à la rencontre des Mongols…

    - Eh, Papet, reviens sur terre, lui dit un peu sèchement la petite voix intérieure, tu as passé l’âge de faire le fou, et n’oublie pas l’histoire que tu dois écrire au…

    - Je sais, je sais l’interrompit le Papet. Fiche moi la paix.

    Pour un peu, il serait devenu grossier, le Papet. Non seulement, elle le stoppait dans une des plus belles évasions qui soit, mais en plus, elle lui rappelait son âge, à lui. Comme s’il ne le savait pas !!! Et alors, est ce parce que sa jeunesse était loin derrière lui qu’il n’avait plus le droit de s’évader ?

    - Ne m’en veux pas, Papet, lui dit elle, confuse. Je ne voulais pas te blesser.

    C’est bien joli les excuses, c’est bien pratique aussi, mais il faudrait mieux réfléchir avant de dire n’importe quoi ! Le Papet était plus agacé que blessé d’ailleurs. Il savait son âge mieux que personne. Mais l’idée qu’on puisse l’invoquer pour, en quelque sorte, lui interdire de rêver le révoltait au delà de tout. Et, cerise sur le gâteau, sa petite voix intérieure, sensée bien le connaître, semblait vouloir le ranger dans la catégorie des gens sérieux, ceux qui ne lisent que des chiffres ou des règlements et qui jamais ne rêvent ou ne s’évadent tant ils sont sérieux, eux ! Assurément, le Papet ne fait pas partie de cette catégorie là, même s’il est quelqu’un de très sérieux, mais lui, ne se prend jamais au sérieux…

    Le voilà donc de nouveau à son bureau, le stylo à la main, un stylo d’où aucun mot ne venait. Et tous ces bouquins, muets et inutiles !

    Il les regarda pourtant de nouveau, encore plus attentivement. Il s’amuse un instant à en lire les titres sur la tranche. Il lui faut à chaque fois pencher la tête à droite, puis à gauche, puis de nouveau à droite, parfois même ne pas là pencher du tout. Les livres sont ainsi faits que pour lire le titre ou le nom de l’auteur, il faut se livrer à une gymnastique de la tête qui nous fait ressembler à un pantin désarticulé.

    Malgré la petite voix intérieure qui doit faire le guet quelque part, le Papet se laisse de nouveau envahir par le souvenir des aventures qu’il vivait à travers les livres, par procuration en quelque sorte. Il ne sait plus très bien où il est, le Papet. Est il à son bureau, ou bien parcourt il le vaste monde avec tous ces gens qui, un jour, lui ont ouvert la porte d’un monde sans limites et sans frontières ? Est il dans ce monde qu’ils ont raconté ou inventé et que lui, le Papet, a tellement imaginé qu’il connaît la moindre parcelle des déserts de Somalie, du moindre caillou des rives du Yukon ou de la vitesse des vents qui balaient les côtes des îles lointaines du Pacifique.

    Qu’est ce que c’est beau un rêve, se dit-il, quand ce rêve est né de l’imagination ou de la mémoire d’un homme, et que cet homme, avec des mots, avec des phrases est capable de le transformer en une histoire où le rêve donnera à l’adolescent l’envie du grand large ou des grands espaces.

    La petite voix intérieure n’aura nul besoin de le rappeler à l’ordre. Le Papet sait maintenant l’histoire qu’il va écrire au Petit Bonheur et à la Petite Lumière. Ce sera une histoire où les personnages seront des livres et les livres des personnages. Ce sera une histoire où les rêves deviennent des livres par la magie des mots et les livres des rêves par la magie de l’imagination. Ce sera une histoire qui leur dira qu’il y a des livres plein de vie, plein de rêves et que cette vie, que ces rêves sont les clefs de la liberté sans lesquelles aucune porte ne peut s’ouvrir. Cette histoire leur dira d’aller chercher dans tous ses livres, mais aussi dans tous les autres, ce qui donne à la vie ce goût inimitable, la liberté.


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    Une nouvelle de Corinne Jeanson

     

    Wen-K'i se leva sans bruit, ouvrit la porte de la véranda. Le lac, au petit matin, s'estompait sous les brumes blanches. Silence. Suspension. Les arbres frileux plongeaient leurs chevelures rousses dans les eaux arrêtées. Le châle de Wen-K'i ne suffisait pas à la réchauffer et elle goûtait au froid du matin comme elle avait jadis goûté aux blessures de l'amour. Une main serra son coude. Je l'avais vue, tremblante, se pencher au-dessus de la balustrade, sans bruit, je m'étais approché, vibrant à ses pensées. Nos yeux étaient sans mélancolie, sans regret, sans espoir non plus. Nous attendions le moment où les existences glissaient, où la vie apparaissait en ultime vainqueur. Il y a longtemps, nous aurions pu nous comporter en maîtres des jours et des nuits. Ce matin d'automne, nous nous dressions au-dessus des eaux endormies et nous réalisions, après tant d'années, que le vertige nous avait toujours habités. Sans que nous ayons besoin de parler, nous savions, l'un et l'autre, que notre route aboutissait à ce même plan, douloureusement insensé, et qu'au même instant nos pensées renonçaient. Nous nous tenions debout, surplombant le lac, ma main pressant le coude de Wen-K'i.

    Une servante nous aperçut. Je lâchais le bras de Wen-k'i. Elle porta une table basse sous le prunier et nous servit du thé. Elle s'éloigna aussi vite qu'elle avait fait tous ces gestes. Nous demeurions, seuls, sur la terrasse, les brumes se dissipaient et la lumière chassait le fond de la nuit. Nous nous taisions. Je pensais que demain je partirais. Je savais que derrière les monts de la Belle Endormie se nichait un ermitage où vivait un vieil homme. Une ferme entourée d'un jardin était abandonnée près de là. J'y resterais le temps qu'il conviendrait à lire et à écrire. C'était ce que je finis par expliquer à Wen-K'i, d'un air détaché et persuasif. Elle sourit et avoua que le pavillon du lac était en quelque sorte sa ferme. Bientôt, elle y resterait seule, elle aussi, avec ses servantes, renonçant à recevoir quiconque. Elle rectifia : ce n'était pas un renoncement. Ses désirs, qui l'avaient protégée jusque là, s'effaceraient et un apaisement nouveau s'installerait. Elle n'en était pas encore très sûre mais elle le sentait.
    Les jeunes filles se levèrent et l'une d'elles plongea nue dans le lac. Elle nagea calmement et bientôt se hissa de nouveau sur le ponton de la terrasse. Le jeune homme qui sortait de la chambre de Wen-K'i s'approcha et l'enveloppa pour la sécher dans un linge blanc. Ils riaient tous les deux, oublieux. Lorsque Wen-K'i porta à ses lèvres la tasse de thé, je remarquai une ride nouvelle au coin de sa bouche. Sur la Belle Endormie, les cyprès et les pins fixaient le monde dans une pause éternelle et contemplative. Demain, je serais là-bas. J'ai oublié ce que fut le reste de la journée : la peau douce comme le jade de Wen-K'i, le parfum de ses cheveux et la hardiesse de sa nuque. Rien d'autre n'avait d'importance.

    Le matin de mon départ, Wen-K'i m'avait tendu un rouleau calligraphié retenu par un lien de soie : "Tu le liras lorsque tu seras arrivé dans ton monastère." J'attendis trois soirs avant de me décider à dénouer le lien. Je tentai de calmer mes émotions en faisant brûler de l'encens. Je déroulai lentement le rouleau, retenant encore l'instant de la découverte. Je commençai ma lecture. "A mon aimé". Je me souvins d'une question qu'elle m'avait posée il y avait bien longtemps : "As-tu déjà livré toute ton âme à quelqu'un ?" Je n'avais pas su répondre. Avec ses textes, calligraphiés de sa main, Wen-K'i me livrait toute son âme.

    Depuis, je vis dans cette ferme au bord d'un plateau enlacé aux monts de la Belle Endormie. Je contemple le paysage, le vide empli de ce décor. Peut-être une vieille Chinoise fardée se penche-t-elle encore sur le miroir du lac, celui-là même qui a emporté son dernier amant. Le jeune homme aux cheveux courts, debout dans la barque, venait d'enlever la nièce adorée aux longs cheveux de soie. La vieille courtisane dormait dans sa chambre close quand les jeunes gens se sont éloignés, silencieux et criant dans leur tête des mots insensés, des aveux spontanés. N'était-ce pas d'ailleurs le battement strident de leur trahison qui l'avait éveillée ? Elle s‘était glissée sur la natte, avait tiré la baie opaque et là-bas, sur le miroir gris, la barque les emportait au loin. Wen-K'i n'avait pas gémi. Sa vieillesse, en rides arrondies, pareilles aux vagues frangées sur le lac, apprivoisait ce sentiment étrange : le renoncement que certains nomment sagesse. Aux portes de la vie, aux dernières bornes, elle allongeait le bras pour dessiner dans le vide de l'air -pas tout à fait le vide- le visage de son aimé.

    Retournerai-je un jour à la maison du lac ?

                                                                                   Fin


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    Une nouvelle de Corinne Jeanson

     

    Je me souvenais de l'entrée du restaurant Jen. Derrière, on se retrouvait dans un long corridor bordé de loggias. C'était là que se cachait la maison des courtisanes. Le soir, les lampes et les bougies scintillaient partout. Les filles maquillées, aux vêtements chamarrés, se penchaient à la balustrade près des avant-toits et attendaient d'être choisies par les clients. Dans ces nuits, l'alcool de riz épaississait nos propos, qui se voulaient logiques mais qui, dans ce lieu, étaient absurdes, indécents. Wen-K'i, que mon oncle tenait par la taille, balançait son corps au son de la musique. Elle se moquait de nous et nous rappelait que nous délirions bien plus dans le flot de nos paroles que dans les couches humides. J'oubliais un instant ce qui m'entraînait si souvent dans ce lieu, je reculais l'instant de la volupté partagée avec d'autres corps que le sien.

    Un jour d'hiver, mon oncle tomba malade. Rien de grave, mais il fut alité toute une semaine. Dans la journée, je faisais prendre de ses nouvelles. C'était un prétexte pour me rendre, le soir venu, à la maison de courtisanes et rencontrer Wen-K'i. Sur la loggia, elle tendit les mains et me parla sans que je l'entendisse tout à fait. Je lui parlais de la santé de mon oncle et je répondais au hasard à ses questions. Elle ne remarqua pas mon trouble ou feignit de l'ignorer. Nos rencontres avaient toujours revêtu cette réserve et bien que l'émotion fût présente, nous n'en parlions pas. Je repensais au poète : "Il n'y a là qu'une vérité mais en voulant la dire, j'en ai oublié les mots." Je regardais Wen-K'i se courber pour cueillir une orchidée dans le jardin d'hiver et le mouvement de sa main flottait à l'infini, depuis le ciel jusqu'à la terre. La fleur pourtant était déjà coupée et la main la tenait. Wen-K'i m'avait toujours beaucoup parlé et peu écouté. Ce n'était pas qu'elle ne prêtât pas attention à mes paroles, mais naturellement, en sa présence, je parlais peu. Par ses paroles, Wen-k'i tissait un voile entre nous et moi, en oubliant les mots, j'épaississais ce voile. Nous avions involontairement créé les conditions pour ne jamais écouter nos désirs. Ce soir-là, Wen-K'i était une déesse. Diaphane, incertaine. Cette transparence venait plus du velouté de sa peau, que de sa chair. Les plis de sa robe accentuaient les formes pleines de son corps. Elle avait déchaussé ses sandales et j'admirais la courbure de son pied parfait, l'ombre des doigts, de la plante, posée là sur le sol. Cette nuit-là, ce sont nos corps qui tombèrent les premiers sur sa couche, nos âmes au loin se perdirent. Nous avons jeté des cris de désir et de désespoir au cœur des ténèbres. Jamais l'amour n'atteignit sa profondeur ailleurs qu'en ce lieu et ce temps interdits.
    Mon oncle guérit vite et je m'empressais de quitter la ville, sur un de mes bateaux. Je décidais de naviguer dans les villes coloniales de la Mer de Chine, pour m'enrichir. Pour oublier. Lorsque je revins, Wen-K'i me reçut sans laisser paraître de trouble, sans me questionner. J'en conclus qu'elle avait oublié. Je disparus quelque temps de la maison des courtisanes. Lorsque j'y revins, j'étais marié, je me fréquentais par conséquent très rarement le lieu des plaisirs.
    A la mort de mon oncle, Wen-K'i reçut en legs le pavillon du lac et une petite concession de sel. Elle décida de quitter la maison des courtisanes et de se retirer dans ce paysage minéral et aquatique. Elle avait trente ans. Durant quinze ans, elle avait vécu dans la maison des prostituées. Jamais son teint ne s'était fané et ses gestes, son attitude avaient conservé toute leur spontanéité. C'en était inconvenant à force d'innocence. Lorsqu'elle rejoignit la maison du lac, une petite cour l'accompagna depuis la ville pour fêter sa nouvelle vie. Chaque été, certains faisaient le pèlerinage jusqu'à elle. Je n'y venais qu'un seul été. Je lui annonçais la naissance de mon premier fils. Elle me regarda et je soupçon-nais une immense tristesse planer dans son regard qu'elle détourna tout aussitôt pour goûter au thé vert posé dans la tasse en porcelaine blanche sur le guéridon de la véranda. Je scrutai tous ses gestes et je compris bien plus tard que je l'avais blessée. J'oubliais Wen-K'i. Mes années de marchand, mes années d'époux et de père de famille, m'éloignaient d'elle. Il m'arrivait de voir son regard lorsque je me tenais assis dans un train qui me conduisait à Shanghai, de m'endormir en entendant sa voix me souhaiter le bonsoir, de sentir son odeur dans un jardin de Hangzou, d'oublier qui j'étais.
    A mon arrivée impromptue, ce matin d'automne, Wen-K'i resta silencieuse. Tant d'années avaient passé sans que nous ayons pu, ou voulu, nous revoir. En me retrouvant, elle replongeait dans des temps, des lieux, des circonstances qui avaient construit sa mémoire. Elle intériorisait tous les moments anciens de sa vie, traversait sa jeunesse comme le passant franchit le fleuve en marchant sur l'arche d'un pont. Elle me voyait très loin sur l'autre rivage de sa vie. J'inventais, pour la vieille dame qu'elle devenait, des histoires sur le soleil, le fleuve bleu, l'ancienne maison des courtisanes pour tenter de déchirer son silence troublant. Le soir allait tomber quand un groupe de jeunes gens rejoignit le pavillon. Deux jeunes filles approchaient, habillées à la mode Song, en jupe longue et veste croisée courte. De loin, ces deux jeunes filles -l'une d'elle était la nièce de Wen-K'i- rappelaient les fées de jadis. Wen-K'i aurait été leur mère. Leur cou vierge brillait sous le soleil descendant. Un jeune homme les suivait, en pantalon retombant sur ses chausses. Il avançait sans bruit, n'écoutait pas leurs discours ponctués de rires. Il baissait les yeux mais près de Wen-K'i, ses paupières lourdes battirent et, noir, son regard frappa celui de Wen-k'i, immobile et pâle. La soirée passa sur la terrasse, face au lac aux couleurs changeantes, le grand miroir des plaisirs comme Wen-K'i l'avait surnommé. Wen-K'i et le jeune homme parlaient à peine. Je me joignis à l'insouciance des jeunes filles qui racontaient dans le détail leur journée de baignade. Je leur contais les histoires du fleuve et de la ville. La nuit et ses étoiles s'installèrent tout à fait au-dessus du lac. Les vagues restaient blanches sous l'éclairage des lampions mais frappées de noirceur dans les profondeurs. Le thé embaumait quand les servantes le servirent une dernière fois. Les jeunes filles se turent. Nous nous retirâmes tous. Wen-K'i prit la main du jeune homme qui la suivit dans leur chambre. Dans quelques instants, ils reposeraient sur la même couche. La nuit apaisante les entraînerait dans les mondes liquides du plaisir. Je me représentais le jeune homme dans le lit de Wen-K'i. Avait-il vingt ans ? Ses cheveux noirs étaient coupés courts. Sur le bord de mon lit, je balançais mon corps à jamais renonçant.
    Je me réveillais à l'aube. L'aube. Le lac était laiteux, liquoreux à m'écœurer. J'irais demain dans les montagnes, à l'abri des incertitudes des berges. Uniquement le ciel à portée de main. Dans sa chambre, Wen-K'i s'éveillait et elle tendait son bras vers la place du jeune homme. Ce geste la rassurait -elle était encore capable d'émotions- et l'inquiétait -jusqu'à quand s'endormirait-il près d'elle ? Longtemps avant cette nuit, ou peut-être était-ce hier, le jeune homme étendait son bras au petit jour pour la caresser. Elle blottissait alors son corps chaud contre le sien mais elle gardait la tête en creux dans les rêves. Ce matin, le jeune homme aux traits lisses s'étendait dans son sommeil insensible aux gestes de Wen-K'i. Sa main à elle effleurait son épaule, s'arrêta un instant sur sa chevelure, se retint et se referma sur le vide. La vie affirmait son pouvoir, les emprisonnait l'un dans sa jeunesse, l'autre dans la courbure de sa vieillesse. Wen-K'i tâtait son visage. Depuis quelques mois, elle répétait sa découverte : le visage amolli, tiraillé de rides fines, le ventre affaibli. Tout cela avait-il encore de l'importance ? Le jeune homme partirait et ce serait la dernière passion. Elle avait murmuré ce mot pour lui donner corps. Le jour, ils parlaient l'un près de l'autre, pressaient leurs lèvres, leurs promenades étaient des prétextes à des mouvements amoureux. Pourtant leurs regards ne s'arrêtaient jamais dans le regard de l'autre, leurs mains ne tremblaient pas tout à fait et leurs bouches cassaient leurs aveux. L'impossible planait sur leur rencontre et la passion de leurs corps ne parvenait pas à briser l'interdit. Depuis vingt ans, depuis son arrivée au lac, Wen-K'i répétait la même impossible rencontre. Elle ne savait pas qu'elle cherchait à travers ces jeunes hommes celui qu'elle avait connu une nuit dans la maison des courtisanes. Je ne le savais pas non plus.

                                                                                       à suivre…


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    Une nouvelle de Corinne Jeanson

     

    J'avançais dans le sous-bois. Je n'avais jamais su distinguer l'odeur des mousses et des herbes médicinales. J'avais passé ma vie dans les villes et je connaissais bien mieux les parfums artificiels des courtisanes et celui, âpre et tout aussi envoûtant, des eaux boueuses du fleuve. Le fleuve, je venais de le quitter, abandonnant la route empruntée par les voitures à bœufs et les paysans qui allaient charger dans les barques plates leurs sacs de grains. Je marchais dans les sentiers sous les feuillus, longeant le flanc des monts.
    Encore une heure de marche et je rejoindrais la maison du lac. J'avais demandé à mes gens d'attendre le lendemain pour monter mes bagages. Je voulais surprendre ma vieille amie. Personne ne l'avait prévenue de mon arrivée et je riais à demi, comme un jeune amoureux, si bien que je rougissais et tendais l'oreille de crainte qu'un voyeur ne surprît mes radotages. Car enfin mes cheveux étaient blancs, mes yeux plissaient en rides infernales, mes mains tremblaient et ce n'était pas de désir mais bien de vieillesse. J'avais pris la précaution de tailler un bâton dans la branche noueuse d'un noyer pour aider mes pas. Bien que le voyeur eût pu à coup sûr reconnaître les marques de l'implacable vieillesse, je n'étais pas très sûr moi-même qu'elle régnât désormais : l'air embaumait tout autant que dans ma prime jeunesse et mon cœur battait tout aussi fort, quoique ce ne fut pas seulement d'un tendre épanchement. Surtout, ma tête s'emplissait de sourires émerveillés pour peu que le ciel ait surgi entre les feuillages denses ou qu'un oiseau, dérangé à mon passage, s'envolât d'un coup, lançant son cri charmant. Il faisait chaud malgré septembre. J'épongeais mon front avec la large manche en soie de ma tunique. "Maître, vous ne devriez pas quitter votre fonction, que ferez-vous si vous renoncez à marchander sur le fleuve ?" J'avais ri en hochant la tête, sans répondre à la question naïve de mon assistant. Depuis plusieurs mois, j'avais cédé à d'autres marchands mes bateaux à voile, l'un après l'autre. J'avais goûté tous les délices de ce monde de marchands et il ne restait au bord de mes lèvres qu'une fadeur flétrie. Mes maîtres et les ancêtres avaient obtenu de moi ce qu'ils attendaient : raison, fortune et descendance. Je pouvais m'appartenir. A l'aube de ma vieillesse, j'avais enfin renoncé. La première étape était cette visite.

    Le sous-bois s'éclaircissait et le chemin descendait en pente douce, bientôt j'apercevrais le lac aux reflets de jade. Voilà qu'il apparaissait déjà, son silence m'avait toujours surpris : il miroitait, morne comme la sagesse -avais-je pensé dans ma jeunesse. Il inquiétait le passant que j'étais, en cet endroit surtout où la berge tombait tout en roches et en terre noires. Une brume rose s'élevait en cette fin d'après-midi et adoucissait les contours rugueux, brouillait les herbages de la prairie qui descendait jusqu'à l'autre rive, plus apaisante où la maison était posée. Le chemin d'ailleurs se perdait dans les herbes grasses et je craignais de glisser dans cette terre trop riche. Je m'arrêtais un instant, pour reprendre mon souffle et mon équilibre -prétextant que je voulais contempler ce paysage ombré. Au loin, deux traits bruns étaient en mouvement : un buffle d'eau tirait une herse, guidé par un enfant. J'avais l'esprit serein, le cœur heureux, je n'espérais rien, même la mort n'était plus une inquiétude et vieillir était devenu une habitude après avoir été une idée embarrassante.

    Je repris mon chemin. A l'ombre rouge des mûriers, j'entrevis la terrasse en bois qui avançait son promontoire laqué jusque dans les eaux du lac. Le clapotis se mêlait à des voix de femmes. Elles étaient cinq, à marcher, à s'asseoir, près de la maison du lac. Trois se tenaient debout auprès d'une balance à levier, à peser des boules de jade. Les deux autres étaient assises et je reconnus Wen k'i. Elle écoutait une jeune lectrice lui lire des poèmes anciens. On entendit les cloches du monastère dans le lointain. Wen k'i se leva à ce moment et me reconnut. A chaque rencontre, je tremblais en découvrant sa silhouette. Tout comme le lac aux eaux trop calmes, Wen k'i, visage serein et sourire doux, m'avait longtemps inquiété. Elle avançait jusqu'à moi, flottant dans ses vêtements amples, rouge brun, aux accents de sa bouche.

    Les émotions revenaient comme en ce temps où je la découvris, étendue dans les coussins en satin de soie de la maison des courtisanes. Ce jour-là, elle jouait avec un chat qui mordillait ses bras nus sans qu'elle n'osât le gronder bien que les larmes lui vinrent aux yeux. La patronne retira le maléfique animal, craignant pour la beauté de sa protégée. Les mains gracieuses de Wen k'i se refermèrent sur le vide, regrettant la boule douce et cruelle qui avait veiné de marques rouges ses bras graciles. Je pénétrais pour la première fois dans la maison des courtisanes, lieu réservé aux hommes fortunés, accompagné de mon oncle qui avait décidé de compléter l'éducation paternelle trop stricte à son avis, en me dévoyant à ses propres vices. De disciple docile, je devins vite aussi peu vertueux que lui et j'aurais bien passé toutes mes nuits dans ce lieu. L'odeur qui régnait là surtout m'entêtait. Tout le jour, les plis de mes vêtements la conservaient et me rappelaient à lui. Ma peau se chargeait des douceurs de la veille et se souvenait des corps lisses réservés aux caresses, préservés des tempêtes du dehors. Mon oncle fréquentait le lieu interdit le plus somptueux de la ville. Nous retrouvions dans le grand salon les marchands et les notables et parfois de riches étudiants qui n'en finissaient plus d'accumuler les années d'études et les nuits de débauche. Dans cette pièce soyeuse, embrumée par l'opium que quelques uns goûtaient sans excès, les conversations croisaient les parfums et les gestes tendres. De temps en temps un couple se dirigeait vers les chambres, séparées du grand salon par un jardin d'hiver. La patronne veillait à la réputation de sa maison et ne tolérait aucun geste déplacé en présence de ses invités, comme elle nous appelait. Elle semblait ignorer pour quoi nous étions là et le monde des chambres lui était étranger.

    Dans le salon d'apparat, dès notre arrivée, Wen k'i s'était blottie contre mon oncle. Ses yeux avaient croisé les miens. A peine. Ce n'était pas certain. Chaque jour, ou presque, je me mis à fréquenter la maison des courtisanes. Les conversations rappelaient celles des clubs britanniques que j'avais fréquentés lors d'un bref séjour à Hong Kong. Ici, la présence des femmes adoucissait l'âpreté des propos, nous en mesurions leur fugacité.

                                                                                         à suivre...


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