• Nuit grave

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     Photo Julie Boillot

    Ce n'est pas parce que la dixième édition du concours de nouvelles Calipso fait un tabac qu'il nous faut oublier celles et ceux qui, avec une belle obstination, s'emmêlent les pinceaux, manquent le coche, gâchent leurs chances, perdent les pédales, bref, qui savent parfaitement échouer en toutes circonstances...

    Saluons le retour d'Ysiad dans :

    Comment bien foirer à Cuba

     

     

    Aujourd’hui, voyant que le soleil brille et qu’il est un peu tôt pour commencer d’hiberner, nous renouons en passant avec le slogan qui veut que « foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux », pour vous parler de Cuba, une île en forme de crocodile située en mer des Caraïbes, que Christophe Colomb a atteint, vous ne l’ignorez point, en l’an 1492, persuadé qu’il avait découvert les Indes, le petit nigaud. Colomb était un excellent navigateur mais un piètre cartographe, vous ne l’ignorez point non plus. Il était aussi un très habile menteur auprès des rois d’Espagne, car, contrairement à ce qu’il leur fit miroiter, afin qu’ils eussent l’obligeance d’abouler la somme nécessaire pour permettre à ses caravelles de cingler de nouveau vers les mers chaudes, il n’y avait pas beaucoup d’or à Cuba, seulement de tranquilles Taïnos qui, le soir venu, fumaient déjà leur tabac parfumé, entre deux gorgées bien dosées en alcool de manioc.

     

    En mettant un pied sur la plus grande île des Caraïbes, accompagnée d’une solide escorte en la personne de votre fille vaillante et dynamique, vous vous êtes, une fois de plus, mise à l’épreuve sans le savoir. Inconsciente que vous êtes ! Car enfin, il n’est pas bien malin de s’aventurer en terre de tabac, alors que vous vous êtes arrêtée de fumer voilà huit mois. Vous souffrez, cela est indéniable, tout le monde s’en fout complètement, et cela vous agace encore plus, ro-gneu gneu. Les efforts que vous déployez pour vous sevrer définitivement du poison vous conduisent à faire durant la nuit des rêves compensatoires complètement délirants, où Satan, déguisé en Steve Mc Queen, s’amuse à vous faire fumer vos clopes par les oreilles, histoire de distraire le manque épouvantable que vous ressentez durant la journée, surtout lorsqu’il vous prend l’envie d’écrire, et que vous ne pouvez plus compter sur le secours de la nicotine, seule substance capable de faire jaillir de votre cerveau quinquagénaire tant soit peu d’inspiration, re ro-gneu gneu. Autrefois, faites un peu effort de mémoire, il vous était impossible d’endurer une matinée de burlingue sans descendre au moins une fois au bas de l’immeuble vous ébrouer en compagnie du poison que vous teniez entre l’index et le majeur comme un anecdotique accessoire ; aujourd’hui, vous n’avez plus le droit de vous accorder cette récré, sous peine de voir vos bronches réduites à l’épaisseur des feuilles dont on fait les cigares, - au passage, le lecteur clément remarquera l’habile transition, pour revenir à l’île qui nous occupe.

    Donc vous ne fumez plus, vous ne supportez plus qu’on fume autour de vous, cela vous énerve et vous fait même claquer des dents. Au fil des jours de privation sacrificielle, vous êtes devenu cet être teigneux et vaguement paranoïaque qui ne tousse plus mais grogne dès qu’il renifle la moindre odeur affriolante lui rappelant l’époque bénie de son existence où la douloureuse réalité n’apparaissait qu’atténuée derrière un nuage bleuté. Bon, fini de digresser, revenons dare-dare à Cuba, zou, et puis tout ce que vous souhaitez, en foulant la terre des barbus révolutionnaires qui ont fait la gloire de leur pays et ont contribué à lui donner sa force, c’est respirer le bon air des Caraïbes, nom d’une étincelle.

    Dans cette optique, votre fille vous emmène cracher vos poumons des heures durant dans la campagne (c’est pour ton bien, M’man !), du côté de la Sierra de los Organos, où la terre, rendue boueuse après une petite pluie tropicale, est du rouge dont on fait les plus belles révolutions. Qu’elle est belle, cette terre, mon dieu mais qu’elle est belle ! Vous n’en avez jamais vue de semblable. Au terme d’une marche de quatre heures derrière le guide Ernesto au milieu des champs de tabac et d’ananas, de manioc et de maïs d’été, vous atterrissez chez un autre Ernesto, qui vous propose un jus de papaye (fraichement pressé par Ernesto junior), accompagné d’un bon cigare (roulé soigneusement par Ernesto senior), qu’il allume sous votre nez et vous tend gentiment en vous soufflant la fumée au visage, afin que vous puissiez pleinement profiter de la puissante et généreuse odeur du puro cubano hecho a mano dans des fabriques toutes proches, que vous pouvez visiter à l’heure qui vous chante, et où vous pouvez acheter tout le tabac que vous voudrez et même du russe pour un prix extrêmement modique, il vous le confirme. Ahhh. Grrrr.

     

    Mais qu’avez-vous fait pour mériter pareil châtiment durant les vacances ? Vous toussez, pâlissez. Vous voyant claquer des dents, votre fille vous saisit la main. Tiens l’coup, M’man ! Vous avez soudain tellement envie de mordre quelqu’un qu’il vous faut vous asseoir sous le bougainvillée. No fumo mas, dites-vous d’une voix mortifiée. Les Ernesto n’en croient pas leurs oreilles. Comment peut-on ne plus fumer ? C’est une blague ! Un cigarillo ? propose le deuxième Ernesto en vous mettant sous le nez un paquet de blondes, qui glissent en même temps de leur enveloppe. No, gracias, sifflez-vous, tout en vous éventant nerveusement avec le journal, la tête haute et le regard ailleurs. Seguro ? insiste-t-il en vous tendant un briquet. Si, seguro, achevez-vous à moitié crucifiée, sous l’œil attentif de votre fille. Allons, tout va merveilleusement bien, pensez-vous en vous tenant à bonne distance du groupe qui s’est mis à fumer. La balade est juste un peu foirée, avec toute cette fumée.

     

    Et n’allez pas croire que vous êtes au bout de vos peines ! Il vous faudra vous accoutumer à l’odeur du Havane, lorsque vous passerez devant les maisons colorées des pueblos, les cubains ne rechignant pas à allumer, le soir venu, un bon « puro », et même deux, tout en se balançant sur leur fauteuil à bascule. Et les femmes ne sont pas les dernières à goûter au tabac ! A croire que les histoires sur le pas des portes ne s’échangent qu’avec un Corona entre les doigts… L’île de Cuba n’est qu’un immense fumoir à ciel ouvert, il faut vous y faire. De même que les villages de France possèdent leur boulangerie, les villes cubaines sont dotées d’une « casa de tabaco » bien achalandée, dont la fraîcheur accueillante inciterait au détour, s’il n’y avait votre fille pour vous remettre dans le droit chemin…

     

    Quant aux touristes européens, on dirait qu’ils prennent leur revanche sur les directives de Bruxelles en clopant plein gaz dans les bars de la Havane. En terre de Fidel, si la liste des interdits est longue, nulle loi n’empêche le citoyen de fumer comme il le veut, tel cet homme aperçu à Trinidad, le mégot entre les lèvres, son poulet perché sur la tête, ou cet autre, assis derrière un bureau d’écolier, qui disparaît derrière un cumulus gris cendre, un verre de Cachanchara à la main (eau de vie, miel, glace, citron vert, un zeste d’eau et baste). Vous passez à côté de lui en ouvrant grand vos narines, mais déjà votre fille vous tire par la manche, elle a bien observé votre petit manège. On ne fume pas par procuration, tu le sais. S’il n’y avait que ça ! A chaque fois que vous passez devant la vitrine d’une librairie, le Che en profite pour vous décocher un sourire insolent en noir et blanc, cigare entre les dents, comme s’il vous disait : « solo vencen los que luchan y resisten ! »…

     

    Lutter, résister : c’est tout ce qu’il vous reste à faire, pensez-vous en achetant au duty free des cigares que l’on vous a commandé. Ô, torture…

     

    … Mais si par miracle, au moment de franchir la douane française, un douanier vous arrête, ouvre la valise et confisque les Havane destinés à l’entourage, alors seulement, vous pourrez considérer votre petit séjour cubain comme bien foiré !

      


  • Commentaires

    1
    Mardi 13 Septembre 2011 à 22:38

    Je ne m'appelle pas Clément, mais j'ai admiré comment tu as habilement transité. Bien joué, Ysiad. Fifille, elle est chiante, hein, mais il faut l'écouter, c'est elle qui a raison.

    Ancien fumeur repenti, j'ai bossé dans la Distribution Tabac. Autant dire que je compatis.

    C'est très drôle, c'est une belle foirade, et j'en suis désolé pour toi, mais j'espère que tu en as réussi quelques dizaines d'autres comme celle-là, pour que les glousseurs comme moi puissent jubiler.

    2
    Mercredi 14 Septembre 2011 à 22:01

    Dans 10 ans, tu n'auras plus besoin d'entrer dans un bureau de tabac. Et tu achèteras tes chewing-gums Chez Champion, comme tout le monde ^^

    3
    M le
    Samedi 23 Août 2014 à 18:16

    Le coup du chapeau-couveuse, il fallait y penser.

    4
    Julie Boillot
    Samedi 23 Août 2014 à 18:16

    Le texte est très bien mais j'admire SURTOUT cette MAGNIFIQUE PHOTO prise par quelqu'un de VRAIMENT DOUÉ!

    Je suis juste un peu déçue que tu ne parles que de la cigarette (et bien sûr des cigares) alors que pendant le voyage, il nous est arrivé bien d'autres foirades... J'attends la suite donc

    5
    M le
    Samedi 23 Août 2014 à 18:16

    ... Y penser, et surtout avoir le coup d'oeil et prendre vite la photo. Je ne vois guère que Julie Boillot pour tant de présence d'esprit.

    6
    ysiad
    Samedi 23 Août 2014 à 18:16

    Julie, tu as tout à fait raison. Il aurait fallu que j'évoque les autres foirades. Il y en a tellement que je pourrais évoquer la première, lorsque l'avion a été annulé le jour du départ et que nous avons été expédiés à coups de pied au cul (ou presque) à l'hôtel Ibis. Je vais m'y mettre, à écrire vrai.

    Merci, Castor. Mon but est un jour d'entrer dans un bureau de tabac pour acheter des chewing-gums et de me dire que les paquets de clopes que je vois ne sont rien de plus que des paquets de clopes. D'ici dix ans, je pense, ce sera le cas.

     

     

    7
    ysiad
    Samedi 23 Août 2014 à 18:16

    Tu vois Castor comme tu as raison, encore le mauvais réflexe de l'ex fumeur qui va au bureau de tabac pour s'acheter des chewing-gums... Il faudrait m'expédier sur une île déserte durant dix ans, il n'y aurait plus de tentation ni de surveillant derrière moi pour me dire ce qu'il faut faire et je retournerai à la civilisation sans envie de fumer.

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