• Les encombrants

    Les encombrants

    Danielle Akakpo

     

    – Bon, ce matin, mission délicate. C’est pas pour rien que je vous envoie à dix. S’agit de déménager d’un immeuble deux colis encombrants...

    – Pardon chef, mais depuis quand on est déménageurs ?

    – Et depuis quand on m’interrompt pendant le briefing ? J’explique : les encombrants sont deux vieilles à déloger de chez elles, bien qu’elles n’en aient pas envie. La mère, presque centenaire, bouge plus de son lit. À cet âge-là, attention, c’est pas costaud pour deux sous, mais qui sait, ça peut griffer ; mordre c’est moins sûr. À manipuler avec précaution, sinon, y a toujours un os qui craque ou qui casse. Alors, vous vous mettez à quatre ou cinq pour la porter délicatement, l’empêcher de gesticuler, et je répète : toujours délicatement. Pas question qu’il y ait des plaintes par la suite pour un dentier brisé, un sonotone abîmé, une côte fêlée ou une robe de chambre déchirée ! Et emmitouflez-la bien dans des couvertures, que les badauds voient qu’on en prend soin.

    L’autre, c’est sa fille, pas de la première fraîcheur non plus, une handicapée, paraît-il. Alors, là aussi, prudence. À mon avis, si vous commencez par la mère, y aura pas de problème. La fille va se contenter de gueuler, de vous injurier (fermez vos oreilles), mais elle suivra sa vieille. À moins qu’elle soit débile, parce que son handicap, on me l’a pas précisé. Dans ce cas, faites-lui croire que vous les emmenez en vacances toutes les deux, à la montagne par exemple... Mais pas de casse !

    Pour en revenir aux badauds, il faudra les contenir, ils vont peut-être vouloir vous empêcher de faire votre boulot. En ce moment, c’est la croix et la bannière pour les forces de l’ordre, les gens ne nous aiment pas. Et gaffe au fourgon, manquerait plus qu’on nous l’abîme ! J’insiste vu qu’avec ces deux bonnes femmes, ça pourrait être plus risqué qu’avec un troupeau de Roms. Vu ?

    Des questions ? Boulin ?

    – Euh... chef, pourquoi on les sort de chez elles, ces deux femmes, elles y sont en danger ?

    – T’es pas réveillé ou quoi ? Elles ont pas payé leur loyer depuis des lustres. Le proprio, c’est pas le secours catholique ou le secours populaire ! Le proprio, s’il loue, c’est pour qu’on le paie, il faut bien qu’il bouffe... Et la loi, c’est la loi, la même pour tous. Ordre d’expulsion, exécution !

    Boulin suit le mouvement en traînant la patte. Il y a vraiment des jours où ses pompes lui paraissent trop lourdes à soulever, son uniforme aussi gênant qu’un carcan. Quant à son lieutenant, allez savoir si, en dépit de ses propos acerbes, il ne se murmure pas en secret : « Putain de tribunal, putain de préfecture, à trois jours près c’était le début de la trêve hivernale ! »

    Brève, 29 octobre 2014

    En PACA, l'expulsion de «Madame Yvette», 98 ans, provoque l'indignation...


  • Commentaires

    1
    Yvonne
    Mardi 4 Novembre 2014 à 08:46

    Texte court, d'autant plus percutant. On lit ce genre d'information régulièrement, on plaint les expulsés, puis on oublie et on passe à autre chose. Mais j'avoue que je ne m'étais jamais posé la question de savoir si les "déménageurs" avaient des états d'âme.

    2
    Lza
    Mardi 4 Novembre 2014 à 09:58

    Les déménageurs sont, eux aussi, des êtres humains. On devrait les remplacer par des robots qui, eux, ne se poseraient pas de telles questions. C'est vrai que ça ferait quelques chômeurs en plus...

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