• Les cent premiers jours après la fin du monde, 96

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    Giboulées

    Patrick Ledent

     

     

    Près de cent jours plus tard, je n’y pense presque plus. Encore un peu le soir, avant de m’endormir. Alors, je regarde le ciel qui n’a pas changé – qui semble ne pas vouloir changer –, et je me dis que je me suis montré bien crédule. Je fais mine de me donner quelques gifles, pas bien méchantes, comme un père bienveillant qui gronde son fils en secouant l’index. J’exorcise ainsi, à ma façon, les fessées et les coups qui ont fait de mon enfance et de mon adolescence cette nuit de quinze ans où la souffrance et la peur ne toléraient qu’elles-mêmes.

    Aujourd’hui, tous les meubles ont retrouvé leur place. Je les ai remontés de la cave où je les avais entreposés avant le solstice d’hiver et la fin du monde annoncée. Je suis revenu à l’étage. Je mange à nouveau dans la cuisine, regarde la télévision au salon et dors dans ma chambre. La nuit dernière, j’en ai même ouvert la fenêtre. Je me suis endormi dans le courant d’air tiède et parfumé qui montait du jardin.

    Le docteur a marqué son accord pour adapter les posologies, me laissant entendre que si je continuais ainsi, il se pourrait qu’à Noël, je sois complètement guéri. Nous nous en sommes réjouis. Il m’a même touché l’épaule, lui qui d’ordinaire se garde de la moindre familiarité. Son geste m’a réconforté et m’a rendu une confiance en moi qu’aucun mot, aucun discours ne m’avaient jamais inspirée.

    Je me risque au jardin. Les crocus vivent leurs derniers jours et les jonquilles assurent la relève, comme chaque année. Rien n’a changé, pas même en sous-sol, puisque les bulbes eux-mêmes répondent à l’appel du printemps. Si, même sous terre, la vie suit son cours, pourquoi n’en serait-il pas de même au ciel ? Les astres poursuivent leurs voyages et leurs révolutions. La mécanique céleste est immuable. Les Mayas se sont trompés. La menace est levée, si tant est qu’elle ait jamais pesé.

    La terre roule sous ma bêche, exhalant un parfum unique, caractéristique des premiers jours du printemps, un parfum qui me rappelle ces pluies d’été qui s’évaporent aussitôt le sol touché. La terre, trop longtemps gelée, privée d’échanges et de mouvements, redevient perméable. À chaque pelletée, elle se délite en centaines de petites boules, comme autant d’éclaboussures, qui se gorgent d’air avant de retomber et de se reformer, fertilisées, impatientes de nouveaux enfantements.

    Je pleure sous la douche. Est-ce fini, cette fois ? Vraiment fini ? Les gifles et les coups ont-ils enfin cessé ? Ce printemps est-il le bon ? J’ai la chair de poule sous le drap de bain, dans la vapeur d’eau qui achève de s’évaporer. Je n’ose pas y croire et, dans un même temps, jamais je ne me suis senti aussi proche de la délivrance.

    J’enfile mon pyjama, en équilibre sur un pied, quand un terrible craquement retentit et secoue la maison de part en part. Je tombe, empêtré dans mes jambes. Me relève, cours vers ma chambre. La fenêtre est brisée, le sol parsemé d’éclats de verre. La neige s’engouffre jusqu’à mon lit. Mes pieds saignent. L’air est glacial. Des éclairs déchirent un ciel méconnaissable et lourd, courant d’un bout à l’autre du monde comme un chien fou.

    J’arrache couette et matelas, jette le tout dans la cage d’escalier. Dévale les marches à leur suite et recommence au rez-de-chaussée. Jusqu’à la cave dont je ferme la lourde porte de métal derrière moi. Je me terre dans mon coin, recroquevillé sur le matelas et sous la couette, la tête entre les mains. Au-dessus, la maison s’effondre. Chaque brique qui tombe semble vouloir crever le béton et m’ensevelir. Papa est fou de rage. Ses poings m’atteignent jusque sous la couette, pas même amortis par la cellulose : « Maman ! Au secours ! Maman ! »

    Elle tambourine contre la porte, ajoutant au vacarme. Mais je ne peux plus bouger. Les coups m’ont brisé les os.

    – Georges, calme-toi, je t’en supplie, Georges, calme-toi ! Ouvre ! Ce n’est rien, un orage. Une giboulée, c’est déjà fini.

    Elle ne le pense pas. Tout recommence et elle le sait. D’ailleurs, ses coups contre la porte faiblissent déjà : elle n’y croit plus.


  • Commentaires

    1
    Vendredi 29 Mars 2013 à 14:48

    Un bel exercice sur la paranoïa comme une célèbre nouvelle de Frédérique Martin. Bravo le Belge !

    2
    Lza
    Samedi 23 Août 2014 à 18:01

    Vivre dans le peur, ce n'est pas vivre.

    3
    Annick D.
    Samedi 23 Août 2014 à 18:01

    Eh bien chapeau, Patrick! Du grand Ledent, sensible, humain, émouvant. Et efficace. Fais-nous en toujours des comme ça.

    4
    Jordy
    Samedi 23 Août 2014 à 18:01

    Superbe et magnifique texte. Tout en retenu, où les métaphores sont originales et ciblées et où l'émotion ne vire jamais au pathos.

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