• Les cent premiers jours après la fin du monde, 71

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    La faim du monde 5/6

    Frédéric Gaillard

     

     

     

    0h32. À l'heure prévue par les spécialistes, un étrange phénomène, à des années-lumière de celui que l'on attendait, se produisit. Le Pech, dans le grincement d'une dent qu'on arrache, s'éleva lentement dans l'air en vibrant de tous ses atomes, sa surface grouillant de silhouettes gesticulantes. Prudents, les hélicoptères se replièrent à distance raisonnable, gardant la montagne en ligne de mire. L'hypothèse d'un vaisseau alien se confirmait, mais on ne pouvait pas tirer : les personnages les plus puissants, les plus respectables, les plus fortunés, les plus connus, les plus beaux, les plus aimés de la planète étaient tous accrochés là, révélant soudain leurs visages tordus par la cupidité, la peur, l'avidité, bataillant férocement, toute dignité reniée, pour parvenir au sommet du pic. Un retardataire, acteur d'une série américaine, se fit hélitreuiller à la verticale du monolithe et se posa sans heurt à quelques mètres du but. Il mourut en hurlant, lapidé à coups d'attaché-case et de micro par la présentatrice du JT canadien et le premier ministre portugais qui arrivaient les premiers sur lui. Toute humanité semblait avoir déserté ce gros morceau de rocher.

    Ceux qui n'avaient pas pu y grimper dévalèrent en courant les pentes du cratère laissé par le départ de la montagne, espérant trouver au fond du gouffre la cité extra-terrestre promise, ou du moins un portail y conduisant à travers les étoiles. Ils n'y trouvèrent que des cailloux, le squelette d'un renard mort depuis longtemps et le reflet terreux de leur égocentrisme.

    Arrivé à quelques centaines de mètres du sol, bien avant qu'un des astronomes présents ne puisse le classer dans la catégorie des nouvelles planètes, le titanesque bloc de calcaire fit un brusque et inattendu demi-tour sur lui-même et retomba comme une tartine, côté confiture, comblant le trou qu'il venait de créer, écrasant de son poids tout ce qui s'était rué dessous ou accroché dessus. Un cri collégial fut brusquement interrompu par un craquement sinistre avant d'avoir eu le temps d'enfler dans les milliers de gorges.

    L'onde de choc fit vibrer chaque molécule de l'univers.

    Ce fut le silence. Un silence glacial, dans une nuit glacée. Même les hélicoptères avaient fui ou retenaient le souffle de leurs pales, le bourdonnement de leurs turbines. Puis un pétard explosa, il y eut une lueur, et le feu d'artifice offert par le maire, que tout le monde semblait avoir oublié, commença. Très vite, un cri de liesse fusa depuis la colline, en face, imité par des dizaines d'autres. La musique et les chants reprirent de plus belle, comme si rien ne s'était passé. Les secousses étaient terminées. La sono était réparée.

     

    à suivre...


  • Commentaires

    1
    Lza
    Samedi 23 Août 2014 à 18:02

    Ben, v'là une bonne chose de faite!

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