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    Cadavres

    Franck Garot

     

     

    Il a entassé les cadavres. Il les a comptés : quatre cent vingt-cinq. Pourtant, il avait dit un par jour, pas plus. Un moyen comme un autre de compter les jours qui passent depuis cette catastrophe. Quatre cent vingt-cinq donc, en à peine cent jours. Il serait cependant bien incapable de dire exactement le nombre de jours. Quatre-vingt-quinze, quatre-vingt-dix-huit, cent seize peut-être. Qui sait ? Ce dont il est sûr, c’est qu’il a passé les cinquante-huit jours. Tiens, cinquante-huit, comme mon âge, avait-il noté. D’ailleurs, c’est depuis ce cinquante-huitième jour qu’il a accéléré la cadence. Il en était déjà à trois cadavres quotidiens. Quatre, puis cinq, huit maintenant. Sans aucun remords. Dans ses moments - rares - de lucidité, il avoue avoir un peu honte. Puis qui s’en soucie ? Un de plus, un de moins... Sauf qu’on ne peut plus circuler dans le garage. Le sol se recouvre d’une couche poisseuse et noirâtre : la chape boit le rouge qui s’échappe des cadavres et qui sèche lentement. L’odeur devient intenable. Les centaines de cadavres, ça prend de la place, fussent-ils des cadavres de bouteilles. Les litrons de rouge qu’il s’enfile chaque jour depuis son licenciement.

    Cette mise à la porte, il l’avait vécue comme la fin du monde, son monde. Trente ans de boîte, ça pesait pas lourd face aux trente pour cent de marge qu’exigeaient les actionnaires. Il a vidé ses comptes, oh pas grand-chose, juste de quoi acheter huit cent sept litres de vin, qu’il prévoit de boire. Trois mois qu’il picole tout seul comme un con dans son vieux pavillon qu’il ne tardera pas à perdre, comme le reste. Enfin, s’il n’a pas crevé avant. Parce qu’à ce rythme, ça ne traînera pas. Il pense à ces salopards qui viendraient saisir sa baraque. La tronche qu’ils feraient quand ils verraient ces cadavres, quand ils comprendraient qu’il faudrait les apporter au container de recyclage à l’entrée du lotissement. Et quelle tronche ils feraient en voyant le sien, de cadavre, pendu au-dessus de cette montagne de verre ! Ah, les cons ! crie-t-il, avant que la toux n’interrompe ses pensées alcoolisées. Et d’ouvrir une autre bouteille pour boire à la santé des cons.


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    L’appel du Duchemin

    Benoit Camus

     

     

    Duchemins de tous les pays, unissons-nous ! Oui, unissons nos forces, il n’est que temps ! Car une fois de plus, ils nous ont roulés dans la farine ! Nous les Duchemins abusés, les Duchemins floués, les Duchemins trompés mais… nous, les Duchemins indignés ! L’heure est venue pour eux de rendre des comptes.

    Marre de leurs promesses non tenues ! Celle-là sera la dernière ! Depuis des mois, ils nous prédisent le grand soir. Depuis des mois, proclamations et slogans se succèdent. Faites-nous confiance, vous allez voir ce que vous allez voir ! ont-ils martelé à longueur de propagande. Et comme d’habitude, nous y avons cru. Ce bouleversement adviendrait puisqu’ils l’affirmaient avec aplomb. Comment pourraient-ils se dédire après un tel ramdam ? Pauvres naïfs que nous sommes !

    Le grand soir, tant vanté, s’est conclu par un flop. Même pas le moindre avis de tempête, pour faire illusion. Non !  Rien ! Bernique ! Peau de balle ! Et nous voilà, cocus éternels. La faute à la crise ! nous expliquent-ils à présent. La sempiternelle antienne, qu’ils nous resservent, rebattue à chacune de leur volte-face. On n’a pas les moyens ! Les caisses sont vides ! Ça coûte trop cher ! Mais le prétexte a vécu ! Non, messieurs les potentats, nous ne marchons plus ! Non, messieurs les dirigeants, nous ne nous satisferons pas de la lente éradication que vous tentez de nous imposer. Nous ne nous contenterons pas de vos pauvres mesurettes de réchauffement climatique, d’épuisement des sols, d’empoisonnement de l’air et des eaux. Non, non et non. Nous voulons de l’efficace, du drastique et du radical. Ici et maintenant ! Et c’est ensemble, main dans la main, que nous les Duchemins nous nous dresserons et vous contraindrons à respecter vos engagements. Parce que cette fois, vous ne vous en sortirez pas par de vaines excuses. Vous êtes au pied du mur, messieurs les nantis ! Pas d’échappatoire ! Et d’ores et déjà, nous réclamons, exigeons, ordonnons, et ce dans les plus brefs délais, l’application des mesures propres à instaurer les conditions efficaces d’une fin du monde digne de ce nom. Alors bougez-vous les fesses ou on fait tout sauter !


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  • Cirque Romashov

     

    Un cirque fabuleux

    Claude Romashov

     

     

     

    Ils se pressent sur les gradins, enveloppés de couvertures, car il fait vraiment froid dans l’enceinte de ce cirque à ciel ouvert. La soirée est gracieusement offerte par le CIO (Comité d’Intervention Originel) celui même qui est en charge de la recherche des personnes disparues.

    Les mères de famille tentent de calmer les gosses surexcités, les amoureux s’enlacent et les lumières vacillent. Tout ressemble à du bricolage, mais les organisateurs ont bénéficié d’un délai trop court pour préparer la scène du spectacle. 

    Après de longues minutes d’attente. Un Monsieur Déloyal vêtu d’un costume à rayures entre sur la piste.

    - Bienvenue à vous, cher public. Le spectacle que vous allez voir vous entrainera aux confins du rêve et de la féerie. Nos artistes vont vous présenter leurs plus grands numéros. Ceux d’avant et aussi des nouveautés qui vous laisseront sans voix. Émotions et frissons seront au rendez-vous pour vous faire passer une soirée inoubliable. Mais tout d’abord, si vous êtes d’accord, faisons la joie des enfants qui sont nos trésors les plus précieux : Plaaace… aux clowns.

    Les clowns sont propulsés sur la piste. Vêtus d’oripeaux et le chapeau mou. Ils tombent dans des postures ridicules, se relèvent sur des jambes élastiques si drôlement qu’ils provoquent l’hilarité générale. Tout le monde aime les clowns. Imaginez donc le monde politique sans eux, a plaisanté le bonimenteur sous les sifflets !

    - Ils tombent un peu trop souvent tu ne trouves pas, demande la jeune femme à son compagnon.

    Elle est d’aspect gracile avec un visage grave.

    - Mais non, ils s’éclatent et amusent les enfants. Regarde celui qui ajuste son gros nez rouge.

    - Éclater c’est le mot juste. C’est son vrai nez qui ne tient pas. Et il tire un peu la jambe. Non vraiment ces clowns sont tristes, en tout cas moi, ils ne me font pas rire.

    L’auguste récite des chiffres à l’envers sous les quolibets du public. Des larmes s’écoulent de son chapeau. Il l’essore et cueille une rose imaginaire qu’il tend à une écuyère debout sur sa monture. La fleur s’effeuille instantanément entre ses doigts. Il prend un air si désolé que la jeune acrobate l’enlève sur son cheval. Un cœur énorme se dessine sur la poitrine du clown blanc. La poésie reprend ses droits. Le monde ne va donc pas mal finalement. 

    Déloyal refait son apparition.

    - On applaudit très fort nos amis et nous accueillons maintenant le grand magicien Ajax.

    C’est un magicien qui a eu son heure de gloire, il y a bien longtemps. Des vivats s’élèvent de la foule bon enfant. Une fumée colorée enveloppe l’homme qui tient à bout de bras un globe terrestre.  Elle se dissipe lentement et la terre apparaît cabossée aux pôles.

    - Je vais la redresser notre bonne vieille planète. L’éclat de rire fait vibrer les gradins. Une assistante ouvre un meuble, vérifie sous les yeux attentionnés des spectateurs qu’il n’y a pas de trappe ou de cache dérobée. Le magicien place avec mille précautions son globe à la triste figure sur une étagère. Une assistante court-vêtue vérifie les cadenas des serrures et recouvre le tout d’une étoffe rouge et or. Un roulement de tambour et la terre réapparaît fraîchement repeinte et toute ronde dans les mains du magicien. L’illusion est parfaite.

    Le public applaudit à tout rompre, certains même, essuient quelques larmes. Le sol qu’ils foulent depuis maintenant une centaine de jours est racorni et noir. Des fumerolles s’élèvent des failles creusées en pleine rue et sur les pentes verdoyantes des collines qui entourent la ville, toute forme de vie a disparu.

    Le magicien joue au ballon avec sa terre de baudruche. Elle est si légère et baigne dans sa lumière tendre et bleue.

    - Joli spectacle n’est-ce pas mes amis, éructe Mr Déloyal à la fin du numéro en louchant sur les courbes alléchantes de la jeune assistante. Je vous présente maintenant le clou du spectacle. Mesdames et Messieurs, faites un triomphe à la ménagerie. Un numéro mémorable avec des lions et des tigres. Oui, rassurez-vous la faune existe et n’est pas près de s’éteindre n’en déplaise aux verts de rage qui contestent les statistiques de nos scientifiques sur le terrain.

    - Quel terrain ? Murmure la jeune femme. Tiens les fauves ont l’air correctement nourris, contrairement à nous !

    En effet, la nourriture devient rare et il ne reste plus de rations pour les faibles.

    Les lions, les tigres se bousculent sur la piste. Le dompteur, un homme de belle allure enflamme des cercles qui illuminent les gradins. Les fauves agitent leurs têtes anormalement développées et s’élancent dans les cercles enflammés. Ils feulent et crachent leurs dents. Dents porte-bonheur pensent les naïfs qui cherchent à les récupérer au bord de l’arène.

    - Attention, c’est dangereux, aboie le bonimenteur, réapparu par miracle tandis que le dompteur pousse les félins hydrocéphales dans leurs cages. Ne vous aventurez pas sur la piste, les animaux sont souvent incontrôlables depuis… Vous savez bien…

    Mais les bêtes subitement atones rentrent docilement dans les cages.

    Des acrobates s’élancent sans filet. Les chevaux montés par de fringants écuyers aux habits chatoyants font un dernier le tour de piste. Les clowns reviennent saluer. Le public applaudit debout la prestation des artistes qui ont tout donné pour assurer un beau spectacle.

    Monsieur Déloyal, s’éponge le front, soulagé de la réaction du troupeau des survivants, prend la parole pour la clôture de la soirée.

    - N’oubliez pas, la semaine prochaine le comité organise l’élection de Miss Survivor, nous vous attendons nombreuses Mesdemoiselles et cher public, le cirque FINDEUR vous souhaite une excellente nuit.

    Les lumières vacillent de plus en plus. Il fait très froid maintenant. La foule descend des gradins en silence. Chacun va reprendre sa misérable place dans un monde qui n’existe plus. Le monde impossible à recréer le temps d’une représentation.

    - Nous n’aurions pas du venir murmure la jeune femme à l’oreille de son compagnon. Ce cirque fait de briques et de brocs est d’une tristesse infinie, tout comme celui de nos vies désormais.

    - Allons, ma douce, ne perds pas espoir. La semaine prochaine si tu veux nous irons écouter la prophétie des illuminés de la montagne sacrée. Ceux qui pensent qu’un vaisseau providentiel sauvera le peuple des élus !

    - Désolé, mon pauvre ami ! Malgré les images mentales des temps heureux que je me projette en continu, tu n’arriveras pas à me redonner le sourire.

     


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    Trou noir

    Claudine Créac’h

     

     

    Cela faisait une bonne vingtaine de jours que je n’avais vu personne. Ni parlé. Les écrans seuls brillaient, la télé et l’ordinateur éclaboussaient de leur lumière glauque les murs et le plafond de mon appartement du quatrième étage. Les livres s’étalaient sur le sol. J’attendais le feu purificateur qui  dévasterait notre monde pourri. Même, je comptais sur lui pour le sale boulot.

    Je ne saurais dire pourquoi, à vingt heures et trente cinq minutes, j’ai eu un hallucinant désir de partager ce dernier moment. Et puis, j’hésitais une fois de plus entre pavé de saumon et nouilles à la sauce tomate. Marre du surgelé et du lyophilisé. J’ai ressenti le désir  extravagant de croquer dans un hot dog brûlant, gruyère-moutarde, et de boire une bière. J’ai marché longtemps, au hasard, dans les rues, en me demandant quel bar choisir pour mon dernier repas. 

    Quand on tourne à l’angle de la rue de Paris, on voit clignoter l’enseigne du Betty’s Bar et ses reflets rouges se tortiller dans le fleuve. Le rade était éclairé, il y avait du bruit, de la vie, de la chaleur et des gens qui parlaient pour se sentir vivants, pour s’accrocher aux mots comme à une bouée. J’ai poussé la porte. Le néon verdâtre figeait les clients dans une lueur maladive. Ils étaient une dizaine dans le rade. La ville est petite et je les connaissais tous : vieux copains d’école, de caté, de centres de loisirs, devenus les piliers du Betty’s Bar. Betty trônait derrière le comptoir, dans sa robe rouge tendue à craquer. Fil de Fer agitait ses mains osseuses en écoutant un blues mortifère. D’un signe de tête, j’ai salué Gégé, Quinze Grammes et sa  blonde. Mimi Crépon philosophait, soudée à sa table, beaujolisée jusqu’au trognon, le délirium au bord des lèvres. Elle appelait l’apocalypse.

    - Je t’attends charogne. Enfin, je vais revoir mon Gino. Je vais le retrouver, t’entends ? Vous entendez tous, je vais retrouver Gino. Betty, un verre ! 

    Betty servait. Moi, assommé, saoulé de bruits et de mouvements, j’avais du mal à remettre mes mots en ordre de marche. Je devais abandonner le monde de l’introspection pour celui de la parole. Le vacarme me clouait sur place. Les matamores du Betty’s Bar buvaient à la fin du monde dans une avalanche de chants, de rires, de cris, de sifflements du percolateur, de blues.

    Je me suis installé à une table, au plus profond du bar. J’ai commandé un hot-dog, une bière blonde. Un deuxième hot-dog et une deuxième bière. A 11 heures, la fée clochette s’est agitée au-dessus de la porte et la fille est entrée. Elle semblait paumée. Elle portait un pull à grosses mailles noires et rouges, sur un jean délavé. Elle a traversé le bar sans un regard, s’est attablée sans une parole, elle s’est fait servir une bière en montrant le verre posé devant moi.  C’était une fille Tanagra comme dans ce film d’anticipation, cheveux roux, visage d’une telle pâleur qu’il semblait luminescent, les yeux bleus transparents. Elle ne bougeait pas, ne souriait pas. Ses yeux étaient un puits de tristesse immobile. Je ne pouvais la quitter du regard. Me voyait-elle ?

    Il s’est passé quelque chose d’incroyable. Pour elle, dans ce bistrot minable, j’ai eu envie de renaître, d’arracher ma vieille peau. J’avais honte de ce que j’étais, de mon studio vétuste, des surgelés, de ma solitude, de ma timidité corrosive, de la peur embusquée, des cheveux en bataille, des sous-vêtements négligés. Changer ! Mais, assis devant mon verre, en regardant mes mains moites, j’ai compris que je demeurerai le même, l’enfant mal aimé, le pauvre type terrorisé par la vie, suant de peur. Jamais mes mains ne caresseraient une nuque de femme. 

    Au comptoir, un type a dit « C’est presque l’heure ».  J’ai pensé « Tant mieux » et aussi que ce serait merveilleux d’être atomisé avec elle, de devenir une particule de rien qui s’accrocherait à une particule de rien de la fille et que nos particules de rien danseraient soudées l’une à l’autre au milieu du brasier.

    Mimi priait à voix basse pour retrouver Gino. Les autres gueulaient. Gégé a regardé sa montre. Il a tapé avec une cuillère sur le bord de son verre, a crié d’une voix arrogante embrumée d’alcool « On y est les gars ! A ma montre, 21 décembre, 23 heures, 59 minutes et 56 secondes. 57. 58. 59… ».

    Tout s’est mis à tourner, la lumière s’est éteinte, rallumée, éteinte à nouveau. Il y a eu des cris. Les mailles du pull de la fille semblaient de métal et jetaient des flammes rouges autour d’elle. Betty a hurlé « Pas de panique, c’est les plombs qui ont sauté. Ça arrive souvent. L’installation date de Billy et il y a vingt ans qu’il est au trou, Billy ». Elle est allée au compteur et la lumière est revenue.

    Gégé examinait, incrédule, le cadran lumineux de sa montre.

    - 22 décembre, 2 secondes. C’est dingue, j’ai pas lâché ma montre du regard. On a perdu trois secondes.

    Mimi pleurait, la tête sur ses bras repliés. Quinze Grammes embrassait sa blonde à pleine bouche. J’étais debout, collé contre la fille. Sa voix se mêlait au blues.

    - Tu danses bien.

    J’ai glissé ma main sous la masse cuivrée de sa chevelure.


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    L’amateur d’art

    Jacqueline Dewerdt

     

     

    Sur son vélo, Nono, il parlait pas. Qu’est-ce qu’on était bien sur les routes ! On a même poussé jusqu’en Belgique. C’est son pays, à Nono, la Belgique. Maintenant, je le sais. On était heureux. Libres comme l’air. Pas trop de soucis mécaniques. Toujours un endroit où crécher. Moi, à la pause, je racontais mes salades. Faut toujours que je fasse des commentaires sur ce que je vois. Surtout sur les gens. De temps en temps, ça m’arrivait de tailler une bavette avec un quidam qui m’était sympathique. Ça faisait du bien et souvent ça rapportait quelque chose à béqueter. Nono levait un sourcil ou se raclait la gorge. Je comprenais. Quand il me tournait le dos, je me taisais. Les copains, faut les respecter.

    La pluie d’été ne nous a pas empêchés de pédaler. La pluie, ça rafraîchit les idées, je disais. La première fois que j’ai dit ça, Nono, il s’est tapoté la tempe plusieurs fois et il m’a fait un clin d’œil. Bon, moi ce que j’en disais, c’était pour occuper le temps. On était d’accord pour continuer le voyage. Je sais pas s’il avait fait ses classes dans un club cycliste en Belgique ou quoi, mais il m’a montré un bon truc pour pas avoir froid. Il a pris des journaux, il me les a glissés entre mon marcel et ma chemise. Je me demandais ce qu’il me voulait à me tripoter comme ça tout d’un coup. Il a raison, ça fait une bonne couche isolante. Tu ligotes bien ton sac-poubelle par-dessus tout le reste, et tu restes au chaud.

    L’automne est arrivé, il a continué à pleuvoir. On n’a pas tenu longtemps. On a eu froid aux pieds. Les journaux dans les godasses, avec la flotte, ça fait de la pâte à papier. On a arrêté de pédaler. Ça s’est fait un peu par hasard, mais pas tout à fait. On était quelque part du côté de Lens. C’est mon coin par là-bas. Dans les anciens corons, il y a encore pas mal de maisons murées. Il y aurait de quoi loger des dizaines de familles. Je sais pas s’ils vont les démolir ou les rénover, mais en attendant, c’est pas trop compliqué de s’y glisser. À condition d’être discrets.

    On s’en est trouvé une à l’abri des regards et petit à petit on s’est mis à l’aise. Les vélos sont prêts à repartir. Mais c’est pas demain la veille parce que depuis, quel déluge. Un temps, j’ai même pensé que c’était encore un coup du grand horloger céleste qui voulait punir l’humanité pour ses péchés. Des relents du catéchisme, ça te colle ces trucs-là. Je l’avais dit à Nono avant même que les journaux se mettent à parler d’une chose et d’une seule : les Mayas ont prévu la fin du monde et vous êtes priés d’y croire, bande de crétins. J’y ai jamais cru. Et quand bien même, moi, ça me fait ni chaud ni froid. Chienne de vie.

    On est au courant de tout par les journaux, parce que Nono, les journaux, il aime ça. Et ça isole les murs des maisons aussi bien que les côtelettes des cyclistes. Il a vite repéré les poubelles de quelques intellectuels pas loin d’ici. C’est pas des bouteilles plastiques qu’ils jettent, c’est que des journaux ! Nono s’en fiche que ce soit des vieilles nouvelles. Il les lit et après, il les cloue au mur, en couches superposées, bien entrecroisées comme il faut. C’est moi qui lui trouve les clous. Vous ne vous imaginez pas comme c’est facile de trouver des clous, il en traîne partout. Un jour, j’ai dégoté un chantier de démolition. Trêve des confiseurs, personne à l’horizon. J’ai ramené du bois pour faire du feu et plein de clous pour fixer les journaux. Qu’est-ce que tu dis de ça, Nono ?

    Il n’a pas levé son sourcil comme d’habitude, il n’a pas levé le pouce, il n’a pas secoué les épaules. Non, il a tapoté le mur avec son index :

    Écoute ça.

    Oh ! Y’a quelqu’un ? Nono ? Je peux vous dire que ma mâchoire s’est décrochée et que ma salive est partie de travers. J’étouffais. J’ai cru que j’avais avalé ma langue. Le temps que je retrouve mes esprits et que j’arrête de tousser, Nono a attendu patiemment, le doigt toujours pointé sur une photo du journal.

    Écoute bien. Ça, c’est un mec. Écoute bien ce qu’il a dit, c’est écrit là : « Il faut trouver un moyen de distribuer l’argent. Nous avons besoin de l’art comme du pain de l’esprit ». 

    « Be-soin-de-l’art-comme-du-pain-de-l’esprit. »

    L’index soulignait chaque syllabe. J’ai pourtant pas bien saisi ce qu’il voulait dire le mec. J’essayais d’intégrer le fait que Nono s’était mis à parler. Je regardais autour de nous, histoire de vérifier qu’il n’y avait pas quelqu’un d’autre dans le gourbi. Nono continuait à lire l’article à voix basse. En tout cas, je peux vous confirmer, vu son accent, Nono, il est belge. Flamand. Je me suis approché pour relire la phrase écrite en gros sous la photo du mec. Ouais, c’est bien, c’est intéressant. Mais bon, il le dit et puis après ? J’ai demandé :

    C’est qui, ce mec ?

    Voisin de quand j’étais môme. Fils du boulanger. On était à l’école ensemble.  Maintenant, tu vois comme moi, directeur de l’opéra de Madrid. Le pain de l’esprit ! Ouais !


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    Au cœur de l’apocalypse

    Claude Bachelier

     

     

    Bien cher ami,

    J’espère que ma lettre vous trouvera en bonne santé, physique autant que morale. Pour ma part, le physique va plutôt bien : à quatre-vingt-quatorze ans, je ne peux pas demander l’impossible. Par contre, pour le moral, ça, c’est autre chose. Vous savez que j’ai toujours été quelqu’un d’optimiste, mais pour le coup, depuis l’élection du nouveau Président, j’ai, comme on dit un peu familièrement, « le moral dans les chaussettes. »

    En effet, depuis que le cardinal Henri de Brignan a été élu Président de la République, tout est bouleversé. Permettez-moi de vous décrire en détail la situation. Sans toutefois trop m’appesantir.

    Le premier geste politique du nouveau Président a été de nommer l’iman Cheik Abdul El Rackary Premier Ministre. Ce dernier a composé son gouvernement avec uniquement des personnalités toutes issues du monde religieux : cinq catholiques, dont le ministre de l’Éducation Nationale ; quatre musulmans, dont le ministre de l’Intérieur ; quatre juifs dont le ministre des Affaires Etrangères ; deux protestants, dont le ministre de l’Économie ; un témoin de Jéhovah, ministre de la Santé ; un mormon, ministre du Commerce et un sikh ministre des Armées. Et bien sûr, pas la moindre femme.

    Vous me direz avec raison que ce n’est pas vraiment une surprise, de Brignan l’avait annoncé bien avant d’être élu. Et, hélas, personne ne peut nier qu’il a été élu dès le premier tour avec plus de 65% des voix.

    Cela dit, et sans être mauvais perdant, cette élection, exclusivement via internet, me paraît suspecte. D’abord parce que ce sont des entreprises américaines liées au Tea Party et à la Congrégation Saint Nicolas du Chardonnet qui les ont mises en place, organisées et contrôlées. Ensuite, parce que ce sont des chaines de télévision contrôlées par Civitas qui ont annoncé les résultats, deux heures avant la fin du scrutin.

    Mais, de toute façon, triche ou pas, l’époque est à la religion : les églises, les mosquées, les temples, les synagogues ne désemplissent pas. Il y a même une liste d’attente longue comme le bras pour aller à Lourdes. Sans parler de celle pour se rendre à La Mecque. Et ce phénomène, hélas, n’est pas que français. Tous les pays se sont donnés des gouvernements religieux, y compris l’Albanie, c’est dire ! Gouvernements élus à de fortes majorités, via internet, comme il se doit ! Je n’explique pas ce phénomène. Je me souviens quand même qu’il a commencé au début du siècle. Il y a deux ans, j’avais signé des pétitions et même défilé à plusieurs reprises pour dénoncer une directive de la Commission Européenne imposant le vote électronique dans tous les pays de l’Union Européenne. Mais pétitions et manifestations n’ont servi à rien, d’autant qu’elles n’ont pas rencontré les succès escomptés par leurs organisateurs.

    Cette épidémie de religiosité est planétaire, vous le savez, j’imagine. Après l’Amérique du Nord – les Etats Unis sont dirigés par un mormon, le Canada par un sikh et le Mexique par un prêtre issu de l’Opus Dei – c’est l’Amérique du Sud qui s’est abandonnée dans les bras des catholiques et des évangélistes, imitée en cela par l’Amérique Centrale. Même chose en Asie, livrée aux bouddhistes de toutes obédiences. Quant à la Russie, il y a belle lurette que l’Église orthodoxe avait placé ses pions en la  personne d’un ancien officier du KGB qui s’est effacé lorsqu’elle lui en a donné l’ordre.

    En Afrique, tous les pays sont dirigés par des évêques ou des imans. La seule différence avec les autres pays, c’est que les religieux qui n’ont pas été élus accusent ceux qui l’ont été d’avoir organisé des fraudes massives. Encore que tous n’ont pas été élus puisque la pratique du coup d’état est encore bien pratiquée là-bas. De ce côté-là, rien de nouveau sous le soleil.

    Le paradoxe – mais en est-il vraiment un ? – est que seuls les États qui ont échappé à ce tsunami religieux sont les États communistes : la Chine, le Vietnam, la Corée du Nord et Cuba, là où vous résidez.

    À partir de ce constat, certains chez nous affirment que la Démocratie ne fait pas le poids face aux religions. Il est vrai que même la France, malgré la loi de 1905, a été submergée.

    D’ailleurs, à peine nommé, le gouvernement a organisé un référendum où deux questions étaient posées : « voulez vous que la Loi de séparation entre les églises et l’État soit abrogée ? » et « acceptez-vous la nouvelle Constitution qui fonde la VIe République ? »

    Le « oui » l’a emporté dans les deux cas à plus de 80%. Donc, maintenant, la France est devenue la fille ainée des religions !

    Au début, on était plutôt dans le « tout le monde il est beau, tout le monde, il est gentil. » Mais cela n’a pas duré : dès la mise en place de la nouvelle Constitution, tous les syndicats, tous les partis politiques, toutes les associations ont été dissous. Sauf celles et ceux qui, selon les nouvelles autorités, « pensent bien. »
    De nouvelles pièces d’identité ont été imposées sur lesquelles doit obligatoirement figurer l’appartenance à une communauté religieuse. Comme par hasard, ceux qui se déclarent « sans religion » mettent un temps infini à recevoir le document pourtant indispensable, car les contrôles dans la rue par les policiers du service dit des « bonnes mœurs » sont permanents et tatillons. Ceux qui ne peuvent prouver leur identité sont emmenés au poste, manu militari !

    Les fonctionnaires sans appartenance religieuse ont été licenciés, y compris les universitaires, les diplomates, les militaires ou les magistrats.

    Toutes les bibliothèques ont été purgées de leurs ouvrages jugés licencieux par tout ce que notre pays compte de grenouilles de bénitier, regroupées dans le « Conseil Supérieur de la Litterrature. » Rien que la dénomination de ce groupuscule fait froid dans le dos. Ce conseil n’a pas encore fixé la date des futurs autodafés, mais je ne doute pas que cela ne devrait pas tarder.

    Chaque entreprise, y compris les plus petites, est tenue de laisser à ses salariés le temps nécessaire pour leurs prières quotidiennes. Les cantines publiques – il n’en reste qu’une centaine sur tout le territoire – ou privées se doivent de tenir compte des différents interdits religieux pour composer les repas.
    Toutes les fêtes nationales, du type 14 juillet ou 11 novembre ont été supprimées au profit des fêtes religieuses. D’ailleurs, les jours de congé religieux ont explosé, chaque église voulant avoir les siens propres. Étant entendu cependant qu’un musulman ne pourrait être en congé pour Noël ou qu’un catholique ne pourrait l’être pour l’Aït Al-Kabïr. Ce qui n’est pas sans désorganiser nombre d’entreprises et de commerces.

    Les femmes, bien sûr, ont été renvoyées dans leurs cuisines. Elles peuvent encore voter, mais le mari se doit de contrôler le vote. Le mari, car seul le mariage est reconnu, toutes autres formes d’union entre homme et femme est prohibée. Quant à la contraception, elle est rigoureusement interdite, et je n’évoque même pas l’avortement, redevenu un péché mortel et comme tel voué aux gémonies célestes et poursuivi devant des tribunaux religieux ! Il est inutile de préciser que les homosexuels sont particulièrement pourchassés et tous les mariages qui les concernaient ont été annulés. 

    La liste est encore fort longue de tous ces bouleversements. Et je préfère en rester là, je ne voudrais pas vous importuner avec cette liste à la Prévert.

    Vu mon grand âge, personne ne peut me faire un trou là où j’en ai déjà un. Vous voudrez bien excuser cette familiarité, mais elle me rappelle trop cette liberté de ton de ma jeunesse, celle où l’on pouvait chanter la carmagnole ou les filles de Camaret ou lever le poing au ciel sans qu’un cureton ou un ayatollah ne vienne me faire sa morale ou m’envoyer dans un camp de rééducation religieuse.

    Malraux aurait dit que « le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas ». À supposer qu’il l’ait vraiment dit, il ne pouvait imaginer combien il avait raison et surtout l’ampleur que cela prendrait !

    Tout ça pour vous dire, mon cher ami, que je compte demander l’asile politique aux autorités politiques de Cuba et que je compte bien avoir votre aide pour faire aboutir ma demande.

     

    Bien à vous.

    Votre dévoué,

    VH


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    Jackpot

    Alain Emery

     

     

    Cette fois, j’ai eu de la chance : je suis sorti juste à temps de prison pour la fin du monde. Parce qu’on dira ce qu’on voudra mais je connais peu de combines qui rapporte autant avec si peu. Quand on arrive à conjuguer la trouille et la connerie, c’est le jackpot assuré.

    Au fond, si je suis là, aujourd’hui, allongé sur une des plus belles plages du monde où ne sont autorisés à se vautrer que les gagnants du loto et les évadés fiscaux, je n’ai pas de mérite. Je dois tout à ma bonne étoile. C’est dans le journal et par hasard que j’ai découvert l’article qui précisait que l’Apocalypse n’épargnerait que quelques endroits sur le globe, pour la plupart inconnus. Et moi, futé comme je suis, j’ai dit : Et pourquoi pas mon grenier ? C’est ni plus ni moins une idée de génie. Je n’ai pas peur des mots. Du reste non plus, d’ailleurs. Parce qu’il en faut, de l’audace, pour monter une arnaque pareille. Surtout quand il s’agit de faire croire à des types pleins aux as que s’ils me confient une partie de leur oseille et qu’ils se planquent à l’heure dite dans mon grenier, à condition d’y rester au moins deux semaines, ils échapperont au carnage. C’est énorme. C’est d’ailleurs pour ça que ça fonctionne au petit poil. La preuve : j’en ai plumé 86. Attention, sans leur faire de mal. Je suis un véritable escroc. Je laisse aux fanatiques religieux et aux courtiers en bourse le soin de pousser les braves gens au suicide. Je ne saigne pas, je ponctionne : je leur ai laissé à tous assez de pognon pour se refaire après le 21 décembre… J’avais vraiment tout calculé. Enfin presque. Dans la précipitation, j’avais omis qu’avec tout ce beau monde, on dépassait les sept tonnes de barbaque. C’est beaucoup pour un grenier du début du siècle. J’étais déjà planqué ici, échoué sur le sable, quand j’ai appris la nouvelle. J’aimerais pouvoir jurer qu’ils n’ont pas souffert mais j’en doute. Pour un pro de mon gabarit, c’est toujours un coup dur de se planter à ce point-là mais j’essaie de relativiser. Après tout, comparé aux Mayas...


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     En plein dans le mille ! 
    Au dixseptième jour après la fin du monde, force est de constater que du côté de Calipso nous sommes toujours là et tout prêt d’entrer dans une nouvelle ère avec la parution aujourd’hui du millième numéro. Notre pigeon voyageur, chargé d’annoncer l’évènement s’est hélas envolé un peu tardivement hier soir et tous les invités n’auront malheureusement pas le temps de prendre leurs dispositions pour participer à la fête. C’est pourquoi cette page restera ouverte les prochains jours pour celles et ceux qui auront envie d’ajouter leur grain de sel. (merci de passer par assocalipso@free.fr).
    Mille mercis aux poètes, nouvellistes, chroniqueurs, illustrateurs et commentateurs qui viennent ici partager leurs passions. Merci aux centaines de milliers de visiteurs anonymes qui ont fait une pause café à Calipso au cours de ces dernières années.
     
     
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      Danielle Akakpo 
     
     
     
    Aujourd’hui 7 janvier…
    Au fil des mots et des photos
    Au revers d'une image convenue
    A rebours d'une idée reçue
     
    A point nommé tambour battant
    Au bout des rimes et des contre rimes
    Au fond des bouteilles lancées à la mer
     
    Au fil des mots et des photos
    … Calipso a mis dans le mille

    Merci Patrick pour ton café dans lequel il fait bon s'exprimer.
    Ysiad
     
     
     
    Quand ils l'eurent fait mille fois, la nymphe Calypso retint Ulysse par le bras, s'agrippa à son cou et lui souffla dans l'oreille : "Encore !"
    Oui, encore !!! Benoit Camus
       
           
    Hiver
    Claude Romashov
     
    Le vent furibond
    Secoue des arbres spectres
    Aux branches noires.
     
    Le gel a figé
    L’étendue morne des champs
    Nuées de corbeaux.
     
    Dentelles de givre
    Fleurs gravées sur la vitre
    Souffle de buée.
     
    Le chat enroulé
    Ferme ses yeux d’ambre
    Chaleur du foyer.
     
           
           
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    Au loin la deux millième...
    Promesse de belles nouvelles et de merveilleuses rencontres littéraires...  Martine              
     
    
     
      
    Millième ?
    Millième !
    Mille, millénaire, fin du monde ?
    Que non, que non ! Nous sommes dans les cent premiers jours après.
    Vive Calipso et ses écrivains ;  belles écritures,  coups de griffes,  humour et  sérieux, tout y est. Vive Calipso et son concours qui m’a donné confiance et m’a encouragée à continuer à écrire. Vive Calipso et son barman, son dynamisme, ses illustrations toujours si belles, bien choisies en harmonie avec les textes.
    Toutes mes félicitations à l’occasion de la naissance de Zonaires.
    Bon anniversaire et belle année à tous. Jacqueline Dewerdt
       
     
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    Calipso, c'est la vedette ! Poupoupidou !
      Claudine Créac'h 
     
     
     
     
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      "Un bouquet d'anniversaire spécial pour Calipso qui nous incite si souvent à chausser nos pataugas et nos crampons pour partir en voyage ! " Laurence Marconi
     
     
    Calypso, MILLE nuits déja !
    - C'est la nouvelle SCHEHERAZADE...   
    Jean-Claude Touray
     
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    Castor Tillon 
     
     
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    Voici mon humble obole pour fêter Calipso et te dire mille mercis, à toi qui donnes à foison ! Sylvie Dubin

     


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    Feu l’humanité

    Jordy Grosborne

     

    La nuit est tombée et la majeure partie des fenêtres de l'immeuble sont closes. Les appartements qu'elles cachent semblent inhabités. Une seule baie témoigne d'une activité humaine et semble veiller sur la noirceur du monde en rayonnant d'oranges arabesques au rythme d'une vieille lampe à pétrole.Jamais cette lumière ne s'éteint, car un vieil homme y est attentif, nuit et jour, au point de ne savoir qui veille sur qui. Leur flamme réciproque vacille, tremble, s'effiloche dans un trait à la blancheur cadavérique et repart contre toute attente dans un bel élan cuivré. "Tant qu'elle éclaire, je vois. Je vois et je vis", susurre l'homme dans un souffle dont la flamme s'empare, s'enroulant autour avec toute la tendresse dont un vieux couple peut faire preuve, et comme s'il s'agissait du dernier. Mais ce soir, il est inquiet pour l'astre illuminant son univers. Peur que cette flamme ne chavire, que la veilleuse ne s'endorme et l'abandonne seul dans le noir. Il a entendu parler de la fin du monde et redoute le désastre. Oh ce ne sont pas ces prédications ridicules qu'il craint, il craint ceux qui les croient. Sa lampe a besoin de combustible, et elle a besoin de son regard à lui, de son attention de chaque instant pour perdurer. La fin du monde… Foutaises ! À son âge, on a connu tant de mondes, et tant de fins. Il y a parfois plus à s'effrayer des commencements que des fins, des avancées que des immobilismes, des opinons communes que des sans opinion, des joies galvaudées que des tristesses sincères, de la jeunesse folle que de la vieillesse endolorie, de son voisin indifférent que d'un soldat sans conviction. La fin du monde est chaque jour, quelque part, pour quelqu'un, sans que cela n'enraye en rien la marche de la masse. Son monde à lui c'est cette flamme, à laquelle il parle chaque jour pour préserver sa mémoire. Il lui raconte leur rencontre, un soir de 1914, lorsqu'un homme le découvrit bébé, abandonné à la seule lueur bienveillante d'une lampe. La guerre qui s'ensuivit fut la fin du monde, mais le monde a survécu, et lui aussi. L'enfant criait dès qu'il faisait noir, alors on posait la lampe allumée devant ses yeux et il s'endormait, comme si la flamme lui parlait d'un autre monde qui ne s'écroulait pas. C'est à la lumière de cette lampe qu'il écoutait dans la cave les messages de cet homme d'au-delà de la Manche qui lui expliquait un quart de siècle plus tard que, même si un monde s'était effondré, un autre était là, prêt à naître dans un sanglot long, à l'automne. La lanterne brillait de mille éclats le jour de son mariage, posée sur une marche de l'autel. Elle pleurait d'étincelles lorsque sa femme mourut, non sans lui avoir murmuré qu'elle serait toujours dans le feu de la lanterne pour lui réchauffer l'âme. Cette flamme est son amie, son épouse, son enfance : elle est lui, elle est l'humanité tout entière et il en est le gardien.

    Sa flamme l'a toujours protégé, mais,aujourd'hui, devant ses placards vides de pétrole et d'allumettes, il redoute avoir manqué à ses devoirs. Il prend pourtant tout le soin possible à tenir ses comptes dans son cahier à la reliure de cuir, mais sa mémoire peine désormais à suivre et, ce soir, il a oublié de faire des réserves. "Un oubli, un seul oubli durant toutes ces années", maugrée-t-il. Il glisse vers la fenêtre. Le froid est vif dehors et il n'attend que sa sortie pour le saisir. Il est si fatigué, si seul, si vieux... L'abattement le gagne, mais son épouse murmure des mots complices à sa conscience, alors, il acquiesce. La flamme doit perdurer, pour l'humanité. Il enfile une pelisse, saisit écharpe et chapeau et sort affronter ses semblables. Juste quelques allumettes et un peu de pétrole, c'est tout ce qu'il faut à son bonheur. Heureusement l'épicerie d'à côté est encore ouverte, mais les mètres sont des kilomètres à son âge. Il s'y engouffre finalement, grelottant. "J'ai la berlue", marmonne-t-il. Devant lui, les étagères sont quasiment vides. Seules restent des décorations de Noël surréalistes au milieu de ce néant. Mais point de nourriture ni, surtout, d'allumettes ou de pétrole. Voilà ce qu'il redoutait. La bêtise a fait son œuvre et les gens ont fait des réserves à n'en plus finir dans la crainte du dernier jour ! Un homme vient vers lui, le prend par le bras. "Faut rentrer chez vous, Monsieur. La fin de monde, il semblerait que cela soit vrai. Vous n'écoutez pas les infos ?" Non, il n'écoute pas les infos. Il regarde et discute avec sa flamme. Il observe le monde qui l'entoure. C'est bien suffisant pour apprendre ce qu'il y a d'important à savoir. Le vieux secoue la tête, essaie de se libérer le bras, mais l'autre ne le lâche pas. "Mettez-vous à l'abri ! Un volcan a explosé en Islande…". Mais le vieux se sort de l'étreinte et déjà il se dirige vers une station-service plus loin espérant que la meute de catastrophistes n'aura pas fait razzia de tout. Un volcan, les cons. Ca sert à ça un volcan, ça dort, ça se réveille, puis ça dort, puis ça se réveille. Ca a le cœur qui bat quoi, pas la fin du monde pour autant, sauf si le monde se limite à des pistes d'aéroports. Il arrive les pieds gourds à la station, mais des pancartes "à sec" l'accueillent violemment. "Ce n'est pas possible !". Une grande enseigne clignote encore à quelques dizaines de mètres. Une rafale de vent emporte son chapeau, et la neige commence à tomber. Il regarde son galurin tourbillonner et disparaître de sa vue. Ses derniers cheveux blancs ne le protègent pas et ses dents claquent. Son cœur brûle. Il arrive enfin devant la porte, mais un vigile ferme brusquement la grille. "Y a plus rien, M'sieur, tout a été vendu, ça sert à rien de rester là. Faut rentrer chez vous. La fin du monde... Mettez-vous plutôt à l'abri !". Le vieil homme trépigne. "Mais qu'est-ce que ça va changer d'être chez moi si c'est la fin du monde !  Je veux juste quelques gouttes de pétrole, et des allumettes, s'il vous plait, Monsieur". Mais le vigile déguerpit, monte dans sa voiture et démarre en trombe, laissant le vieil homme à quai, hésitant entre poursuivre ses recherches, plus loin, ou retourner récupérer la lanterne dont la flamme doit se contorsionner en l'attendant. Leur empreinte à tous deux est pourtant si dérisoire sur la face du monde au milieu des rides et saillies profondes qu'infligent ses concitoyens.

    Soudain, son cœur se serre violemment dans sa poitrine. Il suspend sa respiration,attentif à chaque battement, mais la douleur s'éloigne déjà. Ce n'est pas encore pour cette fois, pense-t-il.  La lampe, elle… Il rebrousse chemin et va la chercher. Il l'emmènera avec lui, sous son manteau. Elle lui tiendra chaud et il la protègera du vent. Il la montrera aux gens. Ils ne pourront quand même pas lui refuser un peu d'aide quand ils la verront. Sa lumière est si douce, si chaude, elle est toute son histoire, elle est lui, elle est eux. Ils ne peuvent pas se détourner d'eux-mêmes indéfiniment !

    Il arrive enfin chez lui, les poumons asphyxiés, la gorge desséchée. La fièvre dévore ses yeux. La lampe luit toujours, mais la belle flamme a laissé place à une flammèche rabougrie menaçant de s'éteindre au moindre soupir. Il prend délicatement la lanterne, l'enveloppe sous un pan du manteau et retourne dans la rue. Les gens s'écartent de lui, tournent la tête, tout à leur peur ou à leur indifférence. Ils s'éloignent de ce qu'ils croient être un vieux fou qui ferait mieux de se terrer chez lui et d'attendre. C'est la fin du monde quoi ! Sa vue se brouille, il parle à sa lampe avec des mots qu'elle seule comprend. "On en a vu d'autres, t'inquiète pas…". Il croit marcher, mais n'avance plus que de quelques centimètres. Il s'agrippe aux manches, implore, parle du passé, de la mémoire, supplie l'humanité derrière les visages fermés de se regarder en face. En appelle à la raison ! Il s'arrête devant la devanture d'un magasin dont les écrans passent des images de liesse dans des villages islandais. L'éruption cataclysmique est déjà terminée. Des cris de joie montent des gorges qui l'entourent. Il joint les mains, interpelle les passants, "Maintenant vous pouvez m'aider ! ", mais ils sont déjà tout à leur bonheur et fidèle à une indifférence qui s'accommode autant de la peur que de l'allégresse. Un nouveau bandeau défile au bas des écrans. "Soyez vigilants" Il y aurait eu des cas de grippe h1n1 dans un hôpital du nord de la France. Des témoignages d'experts se succèdent. Le vieil homme croit y voir des anciens vulcanologues… Tout n'est pas perdu, vous avez bien fait de faire des réserves !

    Il ne sent presque plus la chaleur de la lanterne contre son cœur. Il entrouvre son manteau délicatement, dos au vent, regarde la flamme. Elle n'est déjà plus qu'un petit feu follet au-dessus d'une tombe. Alors ses yeux brillent ! Comment ne pas y avoir pensé plus tôt ? Il s'accroupit les genoux dans la neige. Il entend très loin des gens s'offusquer de son attitude. D'autres s'inquiètent… "Il a toussé, non ? Vous, vous ne l'avez pas entendu tousser, vous ?" Déjà les pas s'accélèrent, cherchent à s'échapper. "Tu as pensé à acheter des masques, chérie ? Non ? Mais à quoi penses-tu !" Et déjà les pieds de se dépêcher, les jambes de se bousculer, les bras de se pousser, les voix de s'insulter, les regards de se défier, les raisons de déraisonner. Le vieil homme est le seul être immobile et calme au milieu de cette cohue. Il ouvre la lanterne, approche un pan encore sec de sa chemise et attend, inquiet. Enfin, le feu accepte l'offrande et lèche goulument le tissu, tel un homme affamé se jetterait sur la nourriture. Il remonte le long de la manche, s'attaque à la doublure du manteau. Le vieil homme sent l'immense chaleur l'envelopper tout entier avant que son cœur ne s'éteigne tranquillement. Il s'offre au feu, s'unit à lui. Ils n'ont toujours fait qu'un, il ne pouvait en être autrement. Maintenant, et pour quelques minutes encore, il est la flamme qui illumine feu l'humanité.


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    Le corbeau

    Liliane Ludwig

     

     

    En ouvrant son cabinet comme chaque matin depuis vingt cinq ans, Madame Buducnost (qui signifie « avenir » en tchèque) eut un mauvais pressentiment. Ignorant son estomac noué, elle consulta son agenda :cinq clients seulement aujourd’hui. Elle pourrait rentrer tôt pour des emplettes rapides. Noël était proche et elle devait acheter les derniers cadeaux.

    Elle arracha la page de son calendrier feuille à feuille.

    On y est : 21 décembre 2012, pas de quoi en faire une histoire…  Mais tout de même. Ce matin, en ouvrant la porte du garage, Madame Buducnost avait entendu un croassement inhabituel. Il était revenu. Sa tâche jaune clair sur le haut du bec, près de l’œil gauche le rendait facilement reconnaissable. Son avertissement lugubre avait déjà donné l’alerte par le passé : une tempête de trois jours, la désintégration du World Trade Center et le tsunami au large de Sumatra.

    Oui mais, me diriez-vous, combien de fois pouvait-on entendre un corbeau sans craindre un fléau ? Et vous auriez raison.

    Mais les Mayas avaient annoncé la fin du monde et c’était pour aujourd’hui. Les spécialistes avaient-ils bien compris ? Les envolées lyriques ne manquaient pas et les imaginations s’emballaient, se débridaient et partaient au grand galop depuis plusieurs mois.

    Madame Buducnost avait consulté l’oracle de Belline, le pendule et les cartes. Rien. Aucun présage, aucun signe, aucune image. Du flan tout ça, rien que du flan.

    Déjà 9h, l’heure de la première consultation. Une femme rigide et hautaine voulait plumer son mari. Son divorce pour faute allait être prononcé et elle n’avait pas l’intention de commencer à se salir les mains. Elle espérait rencontrer un autre compte en banque fourni et l’épouser rapidement. Elle ne pouvait pas le savoir, mais Madame Buducnost ne voyait rien.

    - Bien sûr, votre mari regrettera son incartade russe.

    Que dire d’autre ?

    - Dans une croisière en Islande, vous rencontrerez un homme marié. Sa femme est assez malade et vous aurez une liaison. Il vous demandera en mariage d’ici 2 ans. Voilà, je ne vois rien de plus. Cela fera 40 euros.

    Satisfaite, la bourgeoise refusa la monnaie du billet de 50 euros. Elle laissa la place à une employée de la mairie, dont le contrat finissait dans un mois. Sera-t-il renouvelé ? Malgré le silence de la boule et des cartes, Madame Buducnost lui assura que le contrat serait renouvelé. Dites aux gens ce qu’ils veulent entendre et ils feront en sorte que cela se produise.

    - Vous aurez une prolongation d’un an. Soyez prudente, une femme vous veut du mal au travail. Ça ne durera pas. Elle aura un autre poste d’ici 3 mois, dans un autre service. Un homme vous apprécie, mais il n’ose pas vous le faire savoir.  Il travaille aussi dans votre entourage.

    Les généralités ne mangent pas de pain.

    - Au moins, ce que vous me dites signifie que ce n’est pas la fin du monde aujourd’hui.

    - Qui sait !? En tout cas, aujourd’hui, je vous fais un prix, c’est mon cadeau de Noël. 20 euros, ça suffira.

    Lorsque que le troisième consultant vint lui demander s’il devait accepter un contrat sur un chantier à 100kms de chez lui, la voyante le rassura. Après 6 mois de chômage, non seulement il devait accepter mais ce serait un tremplin pour un autre boulot. Il pourrait devoir déménager d’ici un an mais ce ne serait pas difficile.

    - Aujourd’hui c’est gratuit, c’est mon cadeau de Noël.

    Elle expédia le pauvre le homme, heureux d’avoir eu un bel avenir à l’œil.

    Perplexe, Madame Buducnost attendit 30 minutes le prochain client. Plus de doute, ce retard était le signe qu’il fallait annuler les RDV du jour. Elle accrocha un mot griffonné sur une feuille de papier pour ces deux derniers consultants. Continuer serait indécent. Le corbeau avait-il annoncé la perte de ses dons ?

    Le froid avait blanchi la campagne, figé la nature et le soleil ne parvenait pas à réchauffer les murs des maisons.

    22 décembre 2012. Le journal local titrait « Décès brutal d’une voyante réputée ».  L’article expliquait comment un chauffard pressé avait perdu le contrôle de son véhicule et percuté violemment celui de la conductrice qui avait quitté son cabinet plus tôt que prévu. Le chauffard était à l’hôpital mais ses jours n’étaient pas en danger.


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