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    Encore un peu de sel ?

    Ysiad

     

     

    « Passe moi le sel, Bébert »

     

    Et ça continue, encore et encore, et c’est pas fini, y en aura toujours derrière. Du sel, Bébert, du sel… Non. De grâce. Ne plus jamais entendre ça. D’abord moi c’est Albert, pas Bébert. Je hais qu’on m’appelle Bébert, surtout au bout de trente ans de mariage. Trente ans. Faut être dingue, tout de même. De grâce, donnez-moi la force de lutter pour ne pas l’étrangler ! Qu’est ce qu’elle a foutu, la fin du monde ? Pourquoi m’a-t-elle fait faux bond ? Je comptais pourtant sur elle, pour qu’elle me la décale de mon champ de vision, Marceline. Une bonne fois pour toutes. Ben bon.

     

    Et hop ! Le voilà, le sel, lancé façon discobole. Prends ça dans la tronche, Marceline, de la part de Bébert, et puis bonne année avec ! Flûte, elle a baissé la tête, pour une fois que je visais bien... Elle anticipe, maintenant. Pas de chance. Je te jure. La voilà qui sale, renfrognée, poignet lourd, et vas-y que je te saupoudre… Rien que ce geste me donne envie de lui filer des baffes. Peux plus la voir saler ses lentilles. Peux plus la voir du tout, d’ailleurs. Et puis avec le lard, question sel, ça devrait suffire. Ben non, faut qu’elle en rajoute une couche… Si seulement la fin du monde avait pu l’emporter, elle et tous ses maudits : Passe moi le sel, Bébert ! Bim ! Braooum ! Plus de Marceline ! Disparue, Marceline ! Engloutie dans les espaces infinis du philosophe ! Magie ! Abracadabra, trois tours de passe-passe, un petit croche-patte au bord de la falaise… Hop ! Grand bond dans le néant ! Fini, la sérénade du sel, le silence, ouais, à la place, un bon gros silence bigrement salutaire… Débarrassé d’elle à tout jamais, Albert ! Liiiiibre ! Planant au-dessus du monde les ailes déployées, sans personne pour lui mettre du sel dans les oreilles ! Plus de laisse, plus d’ordres, plus de tronche, plus rien ! Mais qu’est ce qu’elle a fichu, la fin du monde ? Elle a eu un empêchement, ou quoi ? Elle a loupé le coche ? Sa montre s’est arrêtée ? Elle a croisé un bug sur sa route ? Un dragon ? Une météorite ? Court-circuit de dernière minute ? Faille spatio-temporelle ? Dans quel couac est-elle tombée ? Y a eu un hic quelque part ? Elle a sombré où, la fin du monde ? Elle s’est égarée entre deux parallèles ? Dans quel hémisphère se cache-t-elle ? Et l’autre qui continue à saler comme une malade… Regardez-moi ça… Quelle mouche la pique ? Hou hou, fin du monde ! Rapplique ! Viens à mon secours, vite ! Fais quelque chose ! Fais en sorte que ça s’arrête ! On nous l’avait pourtant promis ! Des promesses, en veux-tu en voilà, jetées à la tête du premier imbécile, promesses à gogo, encore et toujours, la fin du monde est proche, le compte à rebours a commencé, faites vos valises pour l’au-delà, en voiture M’sieurs dames, on ferme les portières, montez par deux c’est plus facile, plus que trois jours avant la fin du monde, et puis n’oubliez pas : le changement, c’est maintenant… Promesses, belles paroles, slogans bidon : Grâce à la fin du monde, soyez définitivement débarrassé de votre conjoint!  Optez pour la fin du monde : LA solution radicale à tous vos tracas ! Tu parles ! Préposés à la passe du sel, unissez-vous ! Exigez la fin du monde ! Plus de Marceline, retrouvée morte sous un gros tas de sel, écrasée par une salière géante, tombée dans une crevasse de sel…

     

    « Y’a plus de sel, Bébert. Faut penser à la recharger, la salière… »


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    Question de temps

    Patrick Ledent

     

     

     

    Ça, quand on veut y croire, on y croit, y’a pas à dire !

    Pour eux, rien n’a changé. Courent à leur travail et courent les magasins. Vont chercher les enfants à l’école et les ramènent à la maison. Mangent en vitesse le soir et se plantent devant la télé. Gobent les infos, le film ou les variétés, et s’endorment. Puis rêvent, encore et encore. Debout ou couchés, pareil, rêvent.

    Ceux qui ne dormiront pas tout de suite feront des enfants, comme avant. Même pas gênés. Le 21 décembre 2012, tout le monde s’en tamponne. On a bien un peu paniqué avant, sans oser le dire, en silence, chacun pour soi, c’est dans l’air du temps, mais maintenant que c’est passé, on roule les mécaniques, on joue les fiers-à-bras, on la ramène au bistrot, au boulot ou ailleurs :

    - T’as eu peur, toi ? Pas moi. Penses-tu ! Ils nous avaient déjà fait le coup en 2000. Paraît que tout allait exploser : les PC ramenés à l’âge des bouliers-compteurs, les satellites de la NASA en travers de la gueule, les centrales nucléaires en mille morceaux, plus que des scorpions et quelques blattes en surface. En sous-sol, dans les bunkers, une centaine d’illuminés et autant de politiques – ce n’est pas incompatible – qui attendent de crever de soif ou de faim, c’est malin !  Au lieu de ça, le premier janvier 2000, un ciel céruléen, comme ils disent dans les livres. Ta souris qui n’a jamais aussi bien ronronné, au lit comme au tapis, pas un soupir qui ne soit sincère, pas une lettre qui manque à l’appel ; ton sexe fier comme au temps béni des fiançailles et ton disque dur qui ne saute pas un bit! Félicité de la cave au grenier. Alors, des fins du monde comme ça, moi, je ne les redoute plus, j’en redemande !

                 

    Sauf qu’ils causent, qu’ils causent, c’est tout ce qu’ils savent faire. Les innocents, ça cause toujours. Moins ça sait et plus ça cause. Le simplisme de leur raisonnement donne le tournis : on devait tous crever le 21. On est le 22 et on est toujours là. Conclusion : c’est du flan.

    Parce que le temps, évidemment, c’est le même pour tout le monde, et le centre du monde, naturellement, c’est nous. Cette foutaise ! On a fini par admettre qu’on tourne autour du soleil et sur nous-mêmes, dix mille ans tout de même, saluez la prouesse, mais on ne parvient toujours pas à concevoir la relativité ailleurs que sur le papier ! C’est Einstein qui doit se retourner dans sa tombe !

    Bref, ça me tue, leurs raccourcis. Ce que je voudrais être con comme eux pour vivre heureux, rêver d’avenir, de gosses et de lendemains qui chantent. Mais voilà, je ne peux pas. Trop humble pour ça.

    Parce que les Mayas, je ne les prends pas pour des branques, moi ! Ils en avaient dans le chou. Je ne les snobe pas comme nos savants qui tournent en rond avec leurs étoiles et qui se tapent trente ans d’études et autant d’années de recherches pour rafistoler jour après jour une cosmogonie qui bat toujours un peu plus de l’aile. Mon télescope, je ne le plante pas dans le vide en attendant de voir passer quelque chose, non, j’en cale l’objectif sur la cible : coefficient espace-temps 4.682 point 5. Oui ! À la Star Trek ! C’est là que ça se passe, pas ici. C’est écrit, gravé, voici plus de deux millénaires, dans les colonnes des temples de Tegucigalpa.

    Coefficient espace-temps 4.682,5. C’est là que tout a commencé, très précisément, au degré près et à l’heure dite, le 21 décembre 2012.

    À 0 heure précise, l’astéroïde « Gymkana 8833» a franchi les limites de la voie lactée. Depuis, mon télescope en suit la course incendiaire.

    Je le répète : ce n’est plus qu’une question de temps.


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    Peur du lendemain

    Jordy Grosborne

     

     

    Le sol s'était rapproché à grande vitesse alors que ma chute ne semblait plus vouloir finir. Les yeux écarquillés derrière mes lunettes de protection, j'avais imprimé dans mon cerveau chaque image comme devant être la dernière. "Surtout, n'ouvre pas la bouche" avait dit l'instructeur.  Ok, facile à dire, mais j'étais tellement heureux que je parvenais difficilement à cacher mes dents et à ne pas sourire jusqu'aux oreilles, juste parce que le bonheur devait physiquement se concrétiser. J'avais tiré presque à regret sur la poignée d'ouverture du parachute, sans réellement m'inquiéter de savoir si tout allait bien se passer ou non. Après tout, la fin du monde était proche, alors mourir comme ça ou autrement ne m'importait pas. Mais le parachute s'était ouvert et j'avais touché le plancher des vaches quelques minutes plus tard. De retour chez moi, je m'étais serviun cognac et, dans mon calepin, sous la rubrique "Choses à faire avant la fin du monde" j'avais barré "Saut en parachute".  Au début, je l'avoue, j'étais assez inhibé. J'avais mis quelques trucs simples sans grande ambition, mais faut dire que je venais de loin quand même. Quarante années à ne pas risquer grand-chose d'autre que de chopper la crève dans un TER, avoir un accident de chaise à roulettes au bureau ou de me tordre la patte entres deux pavés que je ne destinais même pas à un cordon de CRS, alors pensez donc ! J'ai commencé prudent. Appuyer l'intégralité de mon corps, y compris les zones non protégées, sur les sièges du fameux TER. Aller aux toilettes sans tenue spéciale dans un TGV ou sur une aire d'autoroute du sud de la France. Ne pas tourner la tête au moment de l'éternuement d'un passager ou d'un collègue de boulot. Accepter de lui serrer la main alors qu'il se plaint de la gastro de son petit dernier. Fort de mon audace nouvelle et de ma victoire sur les miasmes en tous genres, j'avais décidé de me promener en ville la nuit. D'abord le centre-ville, puis les quartiers étudiants et enfin, la banlieue. Au fur et à mesure, je prenais de l'assurance. Je me fichais bien de ce qui pouvait arriver. J'allais mourir bientôt ! La puissance que ça vous confère de ne plus avoir à vous inquiéter de la mort, dingue ! Un soir trois types ont commencé à me chercher des noises. Je ne m'étais pas démonté, leur répondant sans trembler, persuadé qu'au pire, je perdais quelques jours de vie, pas plus. Ben ça les a impressionnés au point qu'ils s'étaient barrés. Pas habitués les gars qu'un mec seul ne se dégonfle pas à leur vue. Ils avaient dû croire que j'étais un maitre kung-fu version moderne, sans les sandales, le sac de toile et le petit scarabée.Où un inspecteur Harry surarmé sous mon tee-shirt. La folie ! C'est là que j'avais eu de l'ambition. Ça avait commencé avec mon patron. Ah ça, il avait failli en avoir un, lui, d'accident de chaise à roulettes quand je lui avais dit ce que je pensais de sa gestion de la boite ! Quand il m'a viré, il croyait m'avoir piétiné, détruit. Il faisait le fier, se rengorgeant, comme s'il avait pissé plus loin que moi ! Pauvre naze ! Je lui avais rétorqué que je m'en fichais, de toute façon, il allait y rester comme tout le monde dans quelques jours, alors son boulot ! Fallait voir ses yeux incrédules quand je lui ai dit ça ! Après, j'avais enchainé direct avec mon banquier. J'avais vidé tous mes comptes. Ok, ça ne faisait pas bien lourd, mais bon, fallait voir sa tête quand je lui avais dit que j'allais tout claquer. Il m'avait dit qu'il ne fallait pas, qu'il fallait placer l'argent. Qu'on ne savait pas de quoi le lendemain serait fait. Si je le voulais, il pouvait me proposer des super produits avec des taux de rendement à 7 % nets, et il me donnait en même temps la carte d'un ami conseiller fiscal qui me permettrait de payer zéro impôt. Il m'a fait trop rire, lui. Je lui ai juste dit qu'on savait de quoi demain serait fait, alors son placement manquait particulièrement d'intérêt ! Quand j'étais sorti, j'avais filé plein de billets aux sdf qui avaient commencé à me suivre, puis aux vieux tous seuls avec leur caddy. J'ai donné de la joie plus que de l'argent, je crois... Ça m'a fait un bien fou d'aider les autres. Jamais je n'avais ressenti ça. J'étais presque triste que tout le monde meure, maintenant que je regardais les autres. Mais bon, il était trop tard pour s'apitoyer, fallait se faire plaisir. Du coup, j'avais quand même acheté une grosse voiture de sport ! Pas compliqué, j'avais fait un prêt sur 15 ans dans une autre banque ! Trop drôle. Quinze ans alors que je n'allais même pas payer la première mensualité ! Puis, j'ai commencé à m'ennuyer. Alors j'ai foncé sur les sensations fortes. Anneau de vitesse, courses de côte improvisées, descentes en rappel, vols en hélico, vol à voile, chute libre, plongées dans les grands fonds au milieu des requins, causette avec des ours, des lions… J'ai même fait un stage en accéléré pour devenir homme canon. M'en fichais, j'allais mourir bientôt !

    Puis il s'est passé un truc tout con. Impensable ! L'accident bête quoi. La fin du monde n'a pas eu lieu. Ces andouilles de Mayas s'étaient plantées. Oh, au début, je n'avais pas paniqué. "Ce n'est pas grave, je m'étais dit, quelques jours de retard, profites !" J'étais parti illico descendre quelques rapides en rafting et j'avais enchainé par une virée en montgolfière au-dessus d'une réserve de piranhas. Mais je sentais bien que ce n'était plus pareil. Les jours se suivaient, inexorablement, et ça, ce n'était pas prévu. Si on ne peut même plus faire confiance aux Mayas maintenant ! Le mois se terminait, les mensualités ont commencé à tomber. J'ai revendu la voiture de sport, mais avec une décote énorme qui a failli se faire étrangler de rire le concessionnaire. Mon banquier m'a vu revenir penaud et en a profité pour me refaire payer ma carte bleue que j'avais brûlée au camp de base de l'Annapurna. Je devais payer plein de trucs, alors j'ai vendu ma maison. Je suis allé habiter dans un studio en périphérie. De toute façon, comme j'avais plus de boulot, j'avais plus de trajets à faire non plus. Au moins étais-je préservé du Ter ! C'est quand 2013 a commencé que j'ai réalisé toute l'horreur de la situation. Je n'étais pas en danger de mort ! J'allais très bien et cela n'allait sans doute pas s'arranger avant un bon paquet d'années. L'angoisse ! Plus question dès lors de prendre le moindre risque avec ma petite santé.

    Voilà, aujourd'hui, faut plus me parler de Mayas, pas même de l'abeille, ça me fout trop le bourdon. Il ne faut plus me parler de rien d'ailleurs. De toute façon, je suis en super santé là, et je ne m'approche plus de personne, j'ai trop peur de chopper la crève. J'évite aussi les chaises à roulettes, un accident est si vite arrivé. Remarquez, le monde est quand même bien fait, finalement, car ils n'ont pas mis de roulettes sous leurs chaises à Pole – Emploi.

    Ne le dites pas aux autres, mais, maintenant que je sais que la fin du monde n'est pas pour tout de suite, j'ai de nouveau mailles à partir avec mes lendemains !


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    21 janvier 2013

    Sophie Etienbled

     

     

    Un mois après la fin du monde, faut-il dresser un bilan ?

    Sur son radeau malmené par la débâcle européenne, la France médusée regarde tomber des cieux troués d’ozone les eaux qui ne la laveront pas de la tyrannie d’un CAC 40 flottant.

    Le gouvernement rame : le pauvre, il n’avait pas prévu de manœuvrer une galère à la godille !

    Perturbée, l’opposition nouvelle a perdu sa boussole Rolex et, serpent de mer schizophrène, se mord la queue à en perdre la tête, à moins que ce ne soit le contraire.

    Du mât de misaine, grimpé en grade comme son parti, la main passée du cœur au front, un ancien pote scrute un monde d’intouchables en rêvant que la Marine chavire.

    Les Verts se noient dans la grisaille, le soleil boude les panneaux abandonnés au vent mauvais qui fait tourner à tombeaux ouverts les pales éoliennes.

    A Revin, Florange ou Petit-Couronne, les sirènes ont renoncé à chanter pour des usines mises au rebut. Les mutins ont décroché, le visage de la mort n’envahit pas que les drapeaux. 

    De Noé, d’aucuns n’ont gardé que des bouteilles impropres à la plongée et les vélibs n’ont pas de palmes.

    De l’autre côté du monde, le scénario n’est pas plus réjouissant : l’ombre de Manu Reva erre dans les clapotements déchaînés et l’eau verte des mers rimbaldiennes monte, grosse d’exils irrémédiables, tandis que des cyclones aux noms d’héroïnes s’acharnent à détruire l’espoir d’un futur.

    Il faut se rendre à la raison, que ce soit à bord de jonques, de paquebots, tankers, chalutiers ou frégates, si Google et GPS nous abandonnent, nous sommes tous des boat-people.

     

    Perplexe face au naufrage, je pense à un autre 21 janvier. En 1793, c’est une autre fin du monde qui se jouait. Sur la place de la Révolution, la tête de Louis XVI, victime expiatoire, qui tombait, c’était le symbole d’un monde injuste qu’on refusait. On voulait y croire alors à l’abolition des privilèges, à l’égalité des hommes devenus frères, à la liberté de penser !

    J’avais oublié que pour mieux changer le monde on ne s’économisait pas, on avait même créé un nouveau calendrier. Nivôse n’est pas janvier : voilà sans doute pourquoi nous sommes piégés… Nous, nous allons chercher chez les Mayas en oubliant que guerres et non-respect de la nature sont de probables causes de leur disparition !


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    Même pas en rêve...

    Emmanuelle Cart-Tanneur

     

     

    Faut pas jouer avec la naïveté des gosses. C'est nul, ça craint, c'est minable.

    Moi j'y ai cru – pas longtemps, enfin plusieurs mois quand même, peut-être même un an, depuis qu'ils ont commencé à en parler. À table, avec leurs amis, entre eux, et plus vicieusement, à moi, sans en avoir l'air, comme ça, entre deux banalités :

    Tu verras, bientôt plus rien ne sera comme avant !

    Ce sera la fin de notre monde égocentré !

    On sera prêts quand ça arrivera, et toi aussi, tu verras : ce sera une aventure extraordinaire !

    Au début j'ai cru qu'ils déliraient ; et puis j'ai bien vu qu'il n'y avait rien à faire pour lutter. Ils ont commencé les préparatifs. Accumulé des trucs dans la chambre du fond ; doublé la porte et calfeutré les fenêtres ; garni les placards de lait, de sucre et de farine... Ils ne regardaient plus la télé, passant des heures sur Internet pour décider de la meilleure façon d'anticiper l'arrivée de l'Evénement et la façon d'y survivre, après. Parce que ça allait être un cataclysme. Un bouleversement ! Enfin, c'est ce que je les ai entendus dire à mi-voix, un soir où ils me croyaient endormi. Ils appréhendaient ma réaction. Alors ils ont discuté longuement de qui allait m'en parler le premier, de comment m'annoncer les choses et de tout ce qui changerait bientôt dans ma vie.

     

    Et puis j'ai bien vu que tout le monde le savait, finalement : aux infos, à l'école, cela n'était un secret pour personne : la fin du monde approchait ! Le 21 décembre, telle était la date fatidique, celle qui marquait le basculement vers autre chose : c'était donc de ça qu'on parlait chez moi, mais de façon si énigmatique que j'ai été heureux de comprendre enfin ce qui se tramait, et fier aussi d'avoir la chance de participer à un happening aussi rare – pensez donc, la fin du monde en direct live, ce serait autre chose que les feux d'artifices du 14 juillet de la place du 30 ! Y'a juste un truc qui me chiffonnait, c'est qu'avec tout ça, on allait rater Noël ; ou bien, non, en fait, on le passerait dans les abris : finalement ce serait peut-être sympa, et ça changerait des déjeuners interminables chez Mémé.

    Je me suis documenté de mon côté, et je me suis entraîné à fabriquer des bougies avec de la croûte de Mimolette et un lacet, et à respirer à travers un masque en boîte à ?ufs. En quelques semaines, j'étais fin prêt. Et impatient que ça commence ! Les parents ne tenaient plus en place, ça courait dans tous les sens pour trouver le dernier matelas ou l'alarme radio qui manquait, et j'ai pensé qu'avec toute cette énergie dépensée il était bizarre que Maman ait grossi comme ça. Elle devait avoir anticipé et fait des réserves pour après, des fois qu'on manque. Mais bon, moi je m'inquiétais pas : depuis des semaines je planquais mon Babybel du soir sous la table et j'en avais une réserve de plusieurs dizaines. Ils seraient fiers de moi quand je leur sortirais mon stock !

     

    Décembre est arrivé, et on a été le 20. Je n'avais pas dormi de la nuit et avais guetté le lever du soleil, qui m'avait paru étonnamment normal. Mais bon, il restait plusieurs heures. Toute la journée j'ai attendu que ça arrive. Et RIEN. Pas une goutte d'eau, pas une vibration, où étaient les tsunamis et les séismes que j'attendais ?? Le soir venu, je me suis endormi, furieux et déçu, n'espérant plus qu'une chose : que la fin du monde daigne me réveiller si elle arrivait avant minuit.

     

    C'est Papa qui m'a réveillé : ça y est !! a-t-il crié en déboulant dans ma chambre.

    Ça y est ?? J'ai bondi hors de mon lit et ai couru vers la fenêtre : la rue était d'un calme mortel sous son réverbère. Papa a éclaté de rire et m'a dit : hé ! C'est par ici que ça se passe ! Je me suis retourné, et j'ai vu avancer Maman, qui tenait une chose dans ses bras et qui m'a lancé en souriant : voilà ta nouvelle petite soeur !

     

    Et voilà. On est fin décembre, et je le confirme, ma vie a changé. Mais pas comme je le voulais !!!

    Ça promettait d'être si chouette, la fin du monde. Pfff. Tu parles.

    Ils m'ont bien eu, ouais, avec leurs salades.

    Moi je vous le dis : c'est la dernière fois que je crois mes parents.


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    Les 100 jours du serpent à plumes.

    Ryko M.

         

     

    Au matin, le Créateur s'écria :

    - Ma boule ! Où est Ma boule ?

    Le serpent à plumes lui répondit en haussant les épaules :

    - Tu vas pas en faire une Histoire, de ta boulette - pff - bleue.

     

    - M'enfin ! Elle était encore là hier soir. Elle tournait autour de Mon soleil.

    - Qu'est-ce que tu racontes ? Elle y est toujours.

    - Où ça ?

    - Là.

    - Mais… ?  Elle n'est plus bleue !

     

    - Ouais, bon, je l'ai pas fait exprès. A mon tzolk'in, il était l'heure de changer l'eau des poissons...

    - Mais… Tu ne l'as pas "changée", tu l'as VIDÉE ! Plus d'eau, plus d'oxygène, plus de bleu ! Et les grouillants qui Me vénéraient, Me craignaient, Me construisaient des maisons pointues et s'entre-déchiraient en Mon nom…

    Ils ne vont pas s'en remettre !…

     

    - En effet, ils doivent être tout secs à l'heure qu'il est. Pleure pas, je vais la rebleuir, ta boule.

    - Et tu me remets des grouillants !

    - Si tu veux, mais pas autant que toi, c'était ingérable. Va pour trois milliards, c'est bien assez pour mettre de l'ambiance. Tu me donnes combien de temps ?

    - 100 jours. Pas un de plus.

    - T'es dur.

    - Te plains pas, je l'avais faite en 6 jours.

    - Faut voir le résultat…

         

    Au soir du 100e jour, le Créateur rendit visite au serpent à plumes. Celui-ci, gai comme un démon, donnait en sifflotant un dernier coup de mutation aux primates.

    - Alors cette récréation ? T'es à jour ?

    - Plus qu'à jour, mon gros lourd. Je viens de virer les dinosaures pour laisser la place aux mammifères. Dans 5 minutes t'auras les singes et tout de suite après, tes semeurs de merde.

    - Tu les as virés comment les dinos ?

    - Tout au volcan. Je n'utilise que des produits locaux, on gagne du temps. Du coup, j'ai 65 millions de révos* d'avance sur ton business-plan. Regarde, ils t'ont déjà construit des pyramides et s'apprêtent à aller sautiller sur la lune. Ça s'arrose !

    - Non, merci, j'ai arrêté les déluges. Mais dis donc… "Soixante-cinq millions"… t'es fou ! Ça va être l'heure de l'astéroïde !

    - L'astéro… Merde !

     

    Poc !

     

    Note.

    Révo = une révolution de la Terre autour du Soleil. Soit une année pour les grouillants. Quelques millièmes de seconde pour des immortels qui batifolent dans l'éternité.

     

     

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    Le banquet

    Corinne Jeanson

     

     

    Ars - J'en peux plus, de l'air !

    Her - Oui, la terrasse et son horizon valent mieux que ce banquet interminable.

    Ars - J'en peux plus, et toutes ces vierges qu'on peut à peine regarder, avec leur nouvelle morale.

    Her - C'était couru, je l'avais portant prévenu qu'il n'avait rien à y gagner.

    Ars - Ça sert à rien de prévenir, regarde Cassandre. Mais t'as raison, on aurait pas dû les accepter tous. À douze on s'en sortait bien, on n'était jamais d'accord, mais on était une famille !

    Her - C'était couru d'avance, on n'a pas les mêmes valeurs. Posèd en a avalé sa fourchette quand il lui a annoncé l'arrivée des autres.

    Ars - S'il nous avait demandé notre avis.

    Her - On aurait refusé s'il avait fait un vote démocratique.

    Ars - Ses arguments sonnaient faux. Qu'on pouvait pas se passer des nouveaux venus, que l'époque voulait ça. Encore heureux qu'ils nous aient pas interdits l'hydromel.

    Her - Quoique le vin de Diony, moi je préfère. Ah les gouttes de dieu !

    Ars - Dommage qu'il ait fait alliance avec l'autre libérateur. Ça lui vaut rien toutes ces fadaises à Diony. L'amour, l'amour, l'amour. Ils ont plus que ça à la bouche. Regarde-les tous les deux affalés sur leur couche à se demander lequel des deux est le meilleur rejeton, lequel a le père le plus puissant.

    Her - Ben, quand t'es né de la cuisse de Jupiter ou d'une Vierge...  Au fait, qu'est-ce qui se passe en bas ce soir ?

    Ars - Ils ont trouvé 8 000 pièces d'or. Pour leurs insurgés.

    Her - Au moins eux, ils font leur révolution. Nous on fait quoi ? Je te dis on est devenu des falots, des finis, dépassés qu'on est. Notre monde est foutu.

    Ars - Disons que pour les pièces d'or, je leur ai soufflé l'idée.

    Her - Beau coup, Ars !

    Ars - Silence, en principe, j'ai pas le droit, délit d'initiés. Et ça fait partie du patrimoine, encore un truc que le vieux me pardonnerait pas.

    Mag - Eh bien, les garçons, vous avez l'air maussade. T'as perdu tes ailes, Her ?

    Her - Salut Mag. On parlait des tiens. Depuis que le boss les a acceptés à nos banquets, c'est mortel.

    Mag - Petit massage des pieds pour vous détendre ? Quoique toi Her, avec tes sandales, pas facile de te délasser.

    Ars - Non, le fils passe encore, mais le père ! Et ses inspirés qui se disputent la part du gâteau.

    Her - Forcément, à chacun il a promis le meilleur : peuple élu, dernier prophète. Même son fils il l'a mis à contribution. Dieu unique ! Quelle plaisanterie !

    Ars - Sauf pour ceux d'en-bas. Parce que le paradis sur terre, c'est bien fini. Je crois que je préfère les fêtes d'Hadès, au moins on sait à quoi s'attendre avec lui.

    Her - Et surtout, sa femme est si belle, n'est-ce pas ? Si tu crois que j'ai pas vu votre manège. Méfie-toi d'Hadès, il a l'oeil. Enfin, si je pouvais prendre ta place, une seule fois !

    Ars - Ah non, y a Sid qui se pointe, y manquait plus que lui. Salut, Sid ! Ça va ? Tu viens chercher la fraicheur sur la terrasse ?

    Sid - La fraicheur est là. Inutile de la chercher. Je la porte en moi.

    Ars - Ah oui, bien sûr, en toi. Ouf, il se tire. Parce que question jouissance éternelle, on a trouvé mieux. Merde, ça crame en-bas. Regarde là et là. Putain, cette fois-ci c'est les Grecs qui foutent la pagaille.

    Her - Ça va nous l'énerver, le vieux.

    Ars - Si au moins ça pouvait le mettre en colère, qu'on roule dans la boue son peuple.

    Her - Il bougera pas le petit doigt, ils l'ont renié. Il oublie pas.

    Ars - Ouais et nous on a récupéré le nouveau dieu et ses acolytes pour que Zeus se croit magnanime en l'acceptant aux champs élyséens. Bien fini pourtant sa toute-puissance, elle a glissé à l'Est et c'est pas fini. Si encore les vierges on pouvait s'en amuser.

    Mag - Vous n'en avez pas assez de ressasser votre passé glorieux ! Vous êtes pathétiques. Regardez plus loin. Y a encore des peuples qui aspirent à vos polythéismes. Regardez. Salut Tian. Imposant non ?

    Her - Oh toi, il faut toujours que tu guettes le mâle dominant, t'es prête à te mettre à ses pieds. C’est sûr qu’avec son potentiel de pratiquants, un empire à lui tout seul, ça va les faire trembler le dieu unique et ses prophètes. Ils vont rire jaune.

    Mag - Vous savez de quoi parlaient vos dieux ce soir ? Si vous étiez restés, vous auriez pu entendre la grande nouvelle.

    Ars - Quoi encore ?

    Mag - Ils débattent sur l'idée d'accepter dans le Panthéon les dieux de HD 69830.

    Her - Quoi ? H D comme Harley Davidson ? Si ça peut m'aider à voyager loin.

    Mag - Hoshun Dakhan. Le système stellaire de la Poupe.

    Ars - Ben voyons, y manquait plus que ça. Des dieux extraterrestres. Et nous on devient quoi ? Je vous le dis on est foutu. Le temps du rêve est bien fini. Bon qu'est-ce qu'on fait, on finit la nuit chez Hadès ? Tu nous accompagnes Mag ? T'auras bien deux copines à nous présenter en bas ? Parce que si notre monde c’est fini autant profitez tout de suite du nouveau...


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    Big Bang Boum.

    Yvonne Oter

     

     

    Ils l’avaient prédit, le Big Bang Boum est arrivé. Le monde est fini, terminé, balayé, péri, annihilé : il n’y a plus que le grand rien. Le néant, le vide, la vacuité totale. Et moi au milieu.

    Je ne suis pas mort pourtant, mes cors aux pieds me font toujours autant souffrir pour que je puisse en douter. Quand on est mort, on n’a plus mal nulle part, n’est-ce pas ? Moi, j’ai mal. Je me touche, je me tâte, je suis bien là, présent au milieu de rien. J’ai beau regarder autour de moi, je ne vois que l’absence de tout ce que j’ai connu. C’est assez déstabilisant, mais, en y réfléchissant, pas trop angoissant non plus.

    Il y avait tellement de choses qui me déplaisaient dans le monde d’avant, qui me faisaient pester et râler au point de passer pour l’emmerdeur du village. En premier lieu, les p’tits cons qui polluaient mon air pur avec leurs saloperies de mobylettes pétaradantes à toute heure du jour et de la nuit. Disparus, les p’tits cons, et leurs foutus engins avec eux. Disparue, la Germaine qui m’en voulait à mort d’avoir refusé de me marier avec elle, et qui m’empoisonnait la vie à coups de cancans et de méchancetés. Disparu, le fermier avec son tracteur bruyant, ses pesticides, ses insecticides, ses engrais chimiques, ses OGM, ses turpitudes. Disparu, le curé qui vitupérait contre ceux qui aiment boire un verre au Café de la Marine, plutôt que d’assister à la messe du dimanche. Disparus, les gamins qui envoyaient leur ballon dans les potagers et s’en allaient le rechercher en piétinant tout sur leur passage. Disparues, les gamines qui couraient se plaindre qu’on leur avait lancé des regards libidineux. Mon œil ! C’était la seule manière de se donner une certaine importance, à ces jeunes éhontées. Disparus, les gens, les choses, les bruits, les couleurs. Enfin un peu de paix ! Et je vais pouvoir en profiter tout à mon aise.

    Pourquoi moi ?

    Pourquoi pas moi, après tout ? S’il n’en reste qu’un, pourquoi ne serais-je pas celui-là ? J’en vaux bien d’autres, après tout. Comme disait l’effrontée dans la publicité, « Parce que je le vaux bien ». Je ne me fais pas trop d’illusions, je ne suis pas parfait, loin de là. Mais pas plus mauvais que d’autres non plus. Je crois que je suis resté parce que j’ai en moi la capacité à jouir du néant qui m’entoure. Je me sens bien, en repos, à l’aise, pour la première fois de ma vie.

    Soudain, une voix tonitrue dans le vide. « Nous sommes lundi, il est sept heures, il faut s’y mettre ».

    Un panneau lumineux se déplie en m’éblouissant.

     

    LUNDI : créer les cieux et la terre, les ténèbres et la lumière ;

    MARDI : séparer les eaux d’en-bas des eaux d’en-haut ;

    MERCREDI : faire émerger la terre des eaux et la couvrir de végétaux ;

    JEUDI : créer le soleil, la lune et les étoiles dans le ciel ;

    VENDREDI : faire apparaître les oiseaux dans l’air et les poissons dans la mer ;

    SAMEDI : imaginer les autres animaux, dont les hommes ;

    DIMANCHE : repos. 

     

    Ah non ! Pas ça ! Pas les hommes ! Je ne veux pas ! Je n’en veux plus ! Tout, je veux bien créer tout le reste, mais par pitié, pas les hommes !


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    Marc : 26 jours après la fin du monde.

    Dominique Chappey

     

     

    Des ministres qui voulaient faire croire à leurs croisades contre un capitaine d’industrie et ses vaches sacrées.

    Des journaux qui faisaient leur Une ou les gros titres du vingt heures sur le test de grossesse d’une princesse britannique.

    Deux vieux coqs orgueilleux qui sabordaient leur Titanic politique et tombaient le masque sans plus se soucier des apparences.

    Des diversions pour nous faire oublier l’essentiel. Un contre-feu allumé pour brouiller les pistes et atténuer les effets des reportages avalés jusqu’à la nausée sur les survivalistes de truc, les illuminés de machin, les sinistrés exaspérés de Pétaouchnock et leurs jardins piétinés par les égarés du ciel et les journalistes.

    Je croyais que c’était fait exprès. Qu’à l’approche de la date fatidique du grand saut, pour éviter la panique et l’hystérie collective, les puissants lançaient leurs écrans de fumée. Dans un dernier effort, ils lâchaient les trucs les plus éculés, les plus invraisemblables, les moins dignes d’intérêt pour attirer l’attention. Puisqu’ils étaient vraiment au courant. Parce qu’ils savaient toujours tout avant tout le monde. Je pensais avoir deviné qu’ils s’étaient mis d’accord, tous, pour que ça se termine dans le calme. Parce que fichu pour fichu, autant sauver les apparences jusqu’au bout. Et si c’était le grand soir à rebours, se faire sauter le caisson, cigare aux lèvres et verre à la main, ça avait quand même plus de classe que le croc du boucher. Ce n’était pas parce qu’on allait tous y passer qu’il fallait supporter une fin du monde chaotique. Mieux valait pour tous, un départ en douceur, sans émeute ni pillage. Autant arriver au bout du voyage bien rangé dans sa case.

    La propagande soporifique d’avant apocalypse, j’y croyais dur comme fer. Passé la première surprise, quand j’ai vu qu’il ne se passait rien, j’ai même failli fêter ça.

    Un truc me chiffonnait. Je ne comprenais pas pourquoi on nous avait enrhumé les neurones à l’approche des fêtes de fin d’année. Est-ce que la crise était vraiment si terrible pour que l’annonce des libations annuelles ne suffise plus à calmer le peuple ? Il fallait inventer quelque chose en plus des petits barbus rouges avides de cartes bleues, des haut-parleurs de grand magasin qui bégayent Jingle Bells, des étals de charcuterie et des danseuses à plumes. En complément du saumon orange, du petit blanc et du gros rouge, des oies obèses et des nains qui s’ennuient sur les génoises roulées beurre chocolat. Par-dessus la perspective des embrassades de masse, de l’euphorie programmée des douzièmes coups de l’horloge, des bonnes années à venir puisque les mauvaises sont derrière nous, des meilleurs vœux.

    Malgré le foie douloureux, le cerveau nauséeux, au petit matin du nouveau monde, j’avais encore des questions pleins les cernes. Pourquoi s’étaient-ils donné tant de peine ? Pourquoi fallait-il, cette année plutôt qu’une autre, trouver autre chose pour faire passer les bulles ?

    Et puis, aussi, c’était quand la prochaine fin du monde ?


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    Fausse joie !

    Danielle Akakpo

     

     

    Qui pourrait me dire ce que je fais là, en longue robe blanche, sous un magnifique ciel bleu, dans un immense espace peuplé d’individus vêtus tout comme moi ? Qui pourrait m’expliquer pourquoi je me sens extraordinairement léger, délivré de tout souci, apaisé par une bienfaisante atmosphère de paix et de quiétude ? Il règne une douce chaleur. Pas de neige, de bise glacée. Nous sommes nombreux, mais nous ne nous gênons pas. Chacun, détendu, confortablement allongé sur un nuage douillet, se laisse bercer par la délicieuse musique diffusée en permanence en sourdine. Un grand vieillard à la barbe fleurie s’approche enfin de moi :

    - Saint-Pierre, salut : désolé de ne pas avoir eu le temps de t’accueillir. Nous avons eu tellement d’arrivées à partir du 21 décembre vers minuit que je ne sais plus où donner de l’aile.

    - Du 21 décembre… mais…

    - Oui, cher bienheureux. Dieu le père, au vu de la pagaille qui régnait dans le monde entier, de la conduite inconsidérée des politiques, entre autres, a finalement saisi l’opportunité de la prédiction des Mayas. Le grand ménage a été fait sur terre, il n’y reste plus rien. Rien de rien. D’ailleurs, c’était vraiment trop de travail : surveiller en bas, gérer ici le Paradis, ça devenait l’Enfer… pardon, ça devenait… hyper compliqué.

    - Le Paradis ? Mais alors, je suis… mort ?

    - Tsss, tu renais à la vie éternelle.

    Je jette un rapide coup d’œil autour de moi puis j’ose :

    - Louise…

    - Ta Louise ? Est-ce qu’elle n’a pas assez pourri ton quotidien ? Regarde donc, là-bas au fond, ce grand écran de fumée, infranchissable : c’est derrière lui qu’avec des millions d’autres ta Louise paie pour ses péchés, chez Lucifer. Ça te surprend ?

    Alors c’est vrai, plus de contraintes de boulot, plus de problèmes pour boucler les fins de mois, et surtout plus de bonne femme pour me gâcher la vie ? Je n’entendrai plus jamais Louise me rabaisser, me morigéner pour un oui pour un non ? (J’ai jamais eu le courage de divorcer.) « Fais moins de bruit en mangeant ta soupe, sors les poubelles, va à la cave me chercher des pommes de terre. » Radine en plus, toujours à chipoter pour trois francs six sous. Pas moyen de faire un petit tiercé, un petit loto. Tenez, elle y croyait tellement, Louise, à la prédiction des Mayas, qu’elle avait décidé de ne pas payer le loyer, les factures d’électricité, d’eau, de téléphone arrivées en décembre. A quoi bon ? Pire, on ne faisait plus non plus de provisions. Pourquoi stocker si c’était pour gâcher ? Si bien que le 21 au soir on a dîné d’une mini-brique de soupe aux poireaux, tout ce qui restait dans les placards. Enfin pas tout à fait, parce qu’avant d’aller au lit, j’ai surpris Louise en train de s’envoyer une bouteille de whisky qu’elle avait planquée dans la machine à laver. « C’est pour cette nuit, je le sens, je veux pas souffrir, je veux pas souffrir », sanglotait-elle. J’ai réussi à choper le Label 5 qu’on s’est partagé.  Je n’y croyais pas trop, moi, à la cata, mais on ne savait jamais, si je pouvais éviter de souffrir… 

    C’est vrai qu’on est bien ici. Mes voisins immédiats m’adressent des sourires de bienvenue, se présentent : bienheureux André, bienheureuse Annie. Je me présente aussi : bienheureux Gaston. D’autres approchent, portés par leur couche ouatée voguant à la manière d’une barque. J’essaie : ça marche ! Je vogue, je me laisse porter à travers cet univers où tout est calme et béatitude. J’accoste près du mur de fumée. Des gémissements s’échappent. « Les occupants de l’Enfer expient leurs péchés attachés sur des tapis de clous et léchés par des gerbes de flammes. », me souffle à l’oreille bienheureux Jacques. L’image de Louise transformée en cochon grillé m’arrache un petit rire. Pris de remords pour ce méchant gloussement, d’un battement d’ailes j’éloigne mon nuage de ce lieu sinistre et… atterris lourdement sur le plancher à côté de mon lit. À peine ai-je le temps d’ouvrir les yeux et de reprendre mes esprits que Louise est déjà accourue depuis la cuisine :

    « En voilà des fantaisies ! Mais on va dire que tu tombes bien, il est 8 heures passées. Dépêche-toi de te préparer, il y a du courrier à poster d’urgence et il faut aller faire les courses au supermarché. Quoi ? Fais-pas cette tête ! Sortir sans prendre de petit déjeuner, c’est pas la fin du monde ! »


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