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    A la recherche du temps perdu

    Claudine Créac’h

     

     

    Chez Betty, personne n’a retrouvé les trois secondes perdues depuis la fin du monde. Betty, Quinze Grammes, Gégé, la Briquette et les autres ont beau consulter plusieurs fois par jour  l’horloge parlante, ou, par portable, l’heure au poignet du copain resté sur le trottoir, les secondes s’évaporent dès qu’on franchit le seuil du Betty’s Bar. Mimi relève parfois la tête quand on l’interroge.

    - Dis Mimi, tu te rends compte, trois secondes ?

    Mais Mimi s’en fout des secondes perdues. Elle, ce qu’elle veut, c’est retrouver Gino. Elle revoit son cadavre tout gris, tout gonflé, repêché dans cette saloperie de fleuve qui coule devant le rade. Alors, le temps, bordel, qu’il disparaisse, qu’il passe et qu’il l’emmène vers son Gino. Les secondes perdues ?  Du moment qu’il y a toujours du beaubolpif, le reste… S’en fout... De toutes façon, la vie c’est un long  fleuve putride qui vous entraîne vers le grand au-delà et...

    - Ouais. On sait Mimi. On sait. Tu nous bassines avec ton macchabée !

     Le bar est devenu une attraction depuis le 22 décembre. Betty ne s’en plaint pas. Les affaires, c’est les affaires. Du moment que les habitués ne fuient pas le rade. Au contraire, ils rappliquent dare-dare. Faut dire qu’il y a toujours du rock n’roll, mais en plus de drôles de zigomars, pas piqués des hannetons, des originaux, des farfelus en robe blanche avec des femmes aux pieds nus, portant des fleurs dans les bouclettes ou des espèces de mayas de Prisunic aux cheveux longs, noirs et luisants et qui  soufflent dans de drôles de flûtes ; ça change un peu d’Elvis. El condor pasa, c’est beau quand on aime l’exotisme. On pousse la porte de chez Betty à l’heure du pastaga, disons, à 12 heures et 2 secondes et dès qu’on met un pied dedans, on s’aperçoit qu’il n’est que 11 heures, 59 minutes et 59 secondes. Les autorités compétentes ont procédé aux vérifications. Macache bono, personne  ne sait pas où est passé le temps.

     

    Le 4 février, plus d’un mois après la fin du monde, à 20 heures et 10 secondes, la fée clochette s’agite et un inconnu entre en regardant sa montre. Vrai, chez Betty, il n’est que 20 heures et 7 secondes. L’homme s’accoude, gêné, au comptoir et tourne la tête à droite et à gauche, l’air paumé. On voit bien que c’est la première fois qu’il vient chez Betty et même, peut-être qu’il entre dans un bar.

    - Et pour vous ? lui demande Betty en se remontant la choucroute.

    Le déplumé hésite longtemps avant de répondre.

    - Comme pour Monsieur !

    C’est ce qu’il dit en regardant Quinze Grammes. Et puis il ajoute.

    - Ah Monsieur, vous aussi, vous attendez l’instant ?

    Mais, Quinze Grammes n’attend que les gros nichons de sa blonde. Décontenancé, il regarde sa montre pour faire quelque chose. L’homme semble soulagé.

    - Ah, je vois que vous êtes quelqu’un de très précis.

    Très précis. Tu parles Charles ! Oui, pour mesurer un tour de hanches, il n’y a pas plus fort que Quinze Grammes, mais pour le reste...  L’autre déplumé continue.

    - Je ne sais pas sous quel signe vous êtes né, mais moi, je suis de la Grande Aiguille. Ce qui explique une certaine lenteur, voyez-vous ?

    Quinze Grammes ne voit rien. Heureusement que Gégé le pousse du coude. Un intello, Gégé. Il se glisse dans une conversation, comme Quinze Grammes entre les cuisses de sa blonde.

    - Moi, je suis Trotteuse et mon ami, ici présent, Petite Aiguille…

    - A la bonne heure, Monsieur. Vous êtes marié, vous avez des enfants ? Je vous demande ça parce que ma femme est Trotteuse comme vous, mais ascendant Retard ; mon fils est Ressort et ma fille Mouvement. C’est difficile à vivre.

    - Vous semblez…. remonté contre eux ! sort Gégé, tout de go.

    - C’est vrai. Remarquez, cela aurait pu être pire. Imaginez qu’ils soient chiffres tous les deux, toujours à la même place, toujours tranquilles. Trop tranquilles. Ils seraient précis, c’est vrai, mais avec moi, Monsieur, il faut que ça bouge, même si j’avance lentement. Encore, ceux qui ont un ascendant demi ou quart… mais quand-même, se faire toujours passer dessus…

     

    L’homme se tait, inquiet soudain. Il regarde sa montre. Il est 21 heures, 21 minutes et 21 secondes. Exactement. Le déplumé se lève.

    - Je me sauve. C’est l’instant que j’attendais. Je vais tenter de rattraper le temps. Voulez-vous venir avec moi ?

    Il interroge Gégé qui hausse les épaules. Le déplumé ajoute en sortant :

    - Je pars devant vous. Vous me rattraperez. Vous êtes tellement plus rapide que moi…

     

    L’homme pousse la porte du bar et disparaît dans le noir. Non vraiment, la fin du monde n’a rien changé. Sauf chez Betty où il manque toujours trois secondes.


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    Tête de convoi.
    Hommage à Prévert

    Ryko M.

     

     

    Ceux qui marchent en tête
    Ceux qui décident
    Ceux qui possèdent
    Ceux qui efficacent
    Ceux qui font croire
    Ceux qui interdisent
    Et s'autorisent
    Ceux qui ont les moyens
    Ceux qui se voient au-dessus de la moyenne

     

    Tous ceux qui détenaient les preuves
    Qui les filtraient
    Les experts toujours formels
    Les tyrans toujours élus
    Qui n'ont de force que pour frapper
    Les pères du peuple
    Quelques mères porteuses
    Gagnantes du concours Miss Fin du Monde
    Les FMIstes, les Banquemondialistes,
    Et leurs mains invisibles

     

    Tous embarquaient pour l'Exo-1000
    La millième exo-planète si prometteuse
    Emportant leurs numéros de comptes
    Mais pas leurs richesses
    Pas de place dans la soute

     

    Pour échapper au cataclysme
    Pronostiqué, modélisé
    Ils abandonnèrent la Terre
    En une flamboyante prophétie
    Auto réalisatrice

     

    Ce fut la fin de leur monde

     

    Les sceptiques, les rêveurs, les amants
    Les j'm'en-foutistes, les non-mercistes
    Les créateurs, les artisans de la vie
    Ceux qui restaient les pieds sur terre
    Applaudirent au décollage

     

    Un nouveau monde s'offrait à eux

     

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    Naître et avoir

    Jordy Gosborne

     

     

    Alors c'était vrai ! Jamais je n'aurais pu imaginer que le monde puisse réellement finir un jour.  Comme ça, sans aucune raison valable. Sans qu'on l'ait provoqué, sans qu'on l'ait humilié, sans qu'on l'ait même réellement regardé en face car on sait devoir courber l'échine et baisser les yeux pour espérer vivre un peu plus. Espérer surtout que nos enfants vivent. Mais le monde se finit, juste pour son bon plaisir, parce que l'infini n'est pas pour nous. Parce que l'infini n'est qu'une notion mathématique abstraite, autant que l'éternité est une notion philosophique qui nous échappe. Nous, nous sommes dans la réalité, les pieds dans le sable et les mains dans le sang des autres. Parfois dans notre sang à nous.

    Bien sûr, notre monde n'était pas parfait avant, on pouvait lui reprocher tant de choses, mais on l'avait quand même façonné au fil du temps afin qu'il réserve au moins un avenir à nos enfants. Tant de générations s'étaient sacrifiées pour que la suivante vive mieux, et pourtant, aujourd'hui, chaque parcelle que peut embrasser mon regard n'est que douleur. Chaque son parvenant à mes oreilles n'est que cri, chaque pierre que mes mains effleurent n'est que ruine, chaque odeur qui agresse mes narines n'est qu'émanation du vivant qui brûle et dans ma bouche, à jamais, ne règne que le goût du sang.

    Je reste assise au milieu des décombres et la rue m'engloutit, m'avale toute entière. Je sais ma maison derrière moi. Je sais le temps passé à l'édifier, et j'ai découvert le temps pour la détruire. La fin du monde… C'est donc ça. Une abominable contraction du temps qui se retourne, juste une seconde pour, dans un clignement d'œil, détruire ce que des vies ont construit. Des cris m'entourent, des gens courent, affolés. Certains se tiennent le ventre, la tête, tentent désespérément de retenir la vie qui s'écoule au dehors d'eux. Quelques-uns s'agenouillent et implorent, regardent le ciel, lui demandent des comptes, des explications, du temps. Un regard, juste un, pour voir ce qu'on nous fait. Les explosions se multiplient, le ciel d'acier et de mitraille se déverse sur nous, laboure la terre, nous ensevelit vivants, morts, à moitié l'un, à moitié l'autre, peu importe, le ciel n'est pas mathématicien. Il n'est pas très philosophe non plus.

    Ma vue se brouille. J'ai cessé depuis bien longtemps d'appuyer mes mains sur mon ventre pour en retenir la vie, car une autre existence, si précieuse, en avait plus besoin que moi. Mon enfant est là, dans mes bras, il me regarde de ses yeux noirs écarquillés, mais ne me voit plus. Elle était pourtant là, l'éternité, en lui et en ce monde qu'il allait créer à son tour. Mais mes mains ont été inutiles. Je les retire. De par le passé, je les aurais jointes et aurais poussé des cris. Mais nous avons appris, j'ai appris, qu'implorer est inutile et que les cris n'assourdissent que ceux qui écoutent. Assise par terre, je regarde le monde se finir. La langueur me gagne, tout s'étiole, se déchire. Un voile, un simple voile, recouvre peu à peu ce qui était et qui n'est plus. Plus rien à naître, plus rien à avoir. Juste à attendre que cela se termine, enfin.

    Un regret, quand même, me vient au moment de rejoindre mon enfant. Celui qu'il ne soit pas né en Occident. En Europe. En France. Là-bas, il paraît que le monde tourne toujours. On devrait leur dire qu'ici rient les morts, et pleurent les vivants, et que le monde n'en finit pas de finir.

    On devrait leur dire, que la fin de l'humanité commencera avec la fin des Homs.


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    Hervé, 41 jours après la fin du monde

    Dominique Chappey

     

     

    Pour une fois que j’étais en avance sur quelqu’un quelque part. Une petite semaine avant le reste du monde, une proposition de fin pointait doucement son nez.

    Les troncs des arbres à pain qu’on n’avait jamais vu bouger d’un pouce s’agitaient dans tous les sens. En prévision de la coupure d’électricité annoncée, tu profitais des dernières heures d’Internet pour prévenir tout le monde qu’on allait déguster. Il n’y avait pas de raison qu’on soit les seuls à s’inquiéter, et puis, s’il y avait grand départ, autant ne pas faire le voyage dans l’indifférence. L’envol avait quand même plus de gueule si de l’autre côté de la planète, on pouvait se ronger les sangs. Les enfants, déroutés de se trouver enfermés à cette heure de la journée, abusaient de leur console de jeux pour tromper l’ennui. Devant la maison, on percevait un son étrange, quelque chose qu’on n’avait jamais eu le loisir d’entendre ici : le bruit des vagues sur le lagon. Evan soignait son entrée, les signes avant-coureurs du grand chambardement dramatisaient la scène d’ouverture. C’était bien organisé.

    De l’autre côté du grillage, le voisin debout sur sa terrasse et planté dans les courants d’air affichait la ferme intention d’y passer la nuit.

    Chez la plupart des Wallisiens, la fin du monde maya ou guatémaltèque n’avait soulevé qu’une seule arcade sourcilière amusée, rarement les deux. Chez les Papalagis, le phénomène avait été évoqué avec plus de régularité. Les origines métropolitaines diverses garantissaient des degrés variés de cartésianisme et un sujet de conversation récurrent à l’heure de l’apéritif. Un truc faisait l’unanimité : on attendait, inquiets, de goûter à l’avant-première.

    L’électricité a rendu l’âme en milieu de soirée. Couchée dans le grand lit avec les enfants, tu t’efforçais de dédramatiser les coups de boutoir que le vent assénait sur les murs. Les enfants prenaient la chose avec sérénité. Au compteur de leur vidéothèque personnelle, le nombre impressionnant de films catastrophes permettait d’envisager l’issue du combat en technicolor. Ils savaient qu’à la fin du film les gentils pompiers et le président des États-Unis viendraient les chercher en hélicoptère. Ils sursautaient bien de temps en temps, mais cela faisait partie du scénario.

    Derrière les baies vitrées crucifiées au ruban adhésif comme dans les films de guerre sous les bombardements, je devinais de moins en moins ce qui se passait dehors. À la lueur de la lampe à pétrole, j’ai ouvert une autre bière australienne et j’ai pensé à tout ce que je manquerais si cela se terminait ainsi, ici. J’ai passé en revue les personnes et les choses qui comptaient pour moi. Quand j’en suis arrivé à ma collection de CD et de vinyles, j’ai compris qu’il était temps d’essayer de dormir.

    Dehors, il n’était pas nécessaire d’y voir clair pour comprendre que ça secouait énormément. Avant d’éteindre la lampe, j’ai cru deviner sur un coin de sa terrasse, le voisin.

    J’ai passé la nuit dans le fauteuil de la chambre, à votre chevet, serrés tous ensemble dans le même lit. La maison jouait au bilboquet et des grands bruits venaient entrecouper le sommeil des enfants. Et puis ça s’est calmé, petit à petit, le silence est revenu et le soleil s’est levé.

    Au petit matin, je suis sorti sans crainte dans le calme après la tempête. J’étais confiant, j’avais vu les mêmes films que les enfants. Le voisin n’était plus sur sa terrasse, ça tombait bien parce qu’il n’avait plus de terrasse. Les trois arbres à pain du jardin dormaient couchés par terre. Ça venait sans doute de là, les grands bruits qui avaient réveillé les enfants. J’ai voulu pousser jusqu’à la mer, mais j’ai renoncé assez vite à cause de tout ce qui se trouvait en travers du chemin. La bananeraie et les cocotiers qui nous séparaient du lagon, il y avait à peine quelques heures, nous offraient maintenant une vue imprenable sur la mer.

    Je suis retourné vers la maison. Tu hurlais après les enfants qui couraient partout au risque de se casser une jambe dans les entrelacs de débris qui tapissaient la pelouse. Tu criais sans conviction, je crois que tu étais simplement heureuse de pouvoir le faire. Nos regards se sont croisés, on s’est souri, apaisés. On allait passer quelques jours la pelle et le râteau à la main, la fin du monde pouvait bien arriver maintenant, on trouvait qu’on avait bien négocié la nôtre.

    Même si, à ce moment-là, on ignorait encore qu’on se trouvait dans l’œil du cyclone et qu’une heure plus tard, Evan allait passer la seconde couche.


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    Une fin du monde minable

    Corinne Jeanson

     

     

     

    Ils l'avaient annoncée. Ils étaient allés chercher le calendrier des Mayas. Ils avaient pointé un village de l'Aude. On va tous crever, chantait Didier Super. Et là on connaissait la date. Parce que sur la toile, quelques-uns s'étaient interrogés, certains y avaient vu un fait sociologique, et d'autres avaient flairé la bonne affaire médiatique. Les gourous obscurs passaient à la télé, c'était une bonne aubaine pour eux, le Mexique s'était demandé s'il pouvait attirer des touristes sur cet événement ultime.

    Pendant ce temps-là, une dictature en Syrie s'essuyait les bottes sur des cadavres, des radicaux islamistes délibéraient au Mali sur le vol et le voile et tranchaient des mains, et Sandy terminait le boulot sur l'île de Haïti après le séisme.Gérard pensait que les médias n'avaient aucun respect pour les vraies fins du monde. Gérard pensait que les Occidentaux s'inventaient d'angoissantes visions pour éviter de voir les réels dérapages du monde bien humain. Gérard savait que les Juifs attendaient l'arrivée du Messie, Gérard savait que les chrétiens attendaient l'antéchrist, Gérard savait que les musulmans attendaient l'Heure. Gérard n'aimait pas la vision monothéiste du monde. Gérard savait que ce rendez-vous n'avait rien de fatal. Gérard soulevait son verre de cru classé en regardant le ciel et saluait les dieux qui jouaient avec ses nerfs.

    Gérard devait préserver pour les siens ce qu'il avait bâti à coup d'amour et de passion. Peu importe qu'on jugeât son geste de minable. Rien ne l'arrêterait. Le 22 décembre 2012, 22, 12, 12, s'effaçait, on fêtait déjà le premier jour de 2013, 01, 01, 13. Ça fait combien de jours en calendrier chinois ?

    Il tenta d'appeler Dieu le père - en vain - aucun secours de ce côté-là. Il embrassa la main tendue de l'antéchrist qui s'était levé pour lui derrière le mont Oural. Il agita au-dessus de sa corpulence son laissez-passer. Il se déguisa en petit père du peuple. Il fit tout cela avec le talent qui était le sien, même quand il fallait prendre le mauvais rôle. Il fit tout très bien. Il avait frappé fort.

    Il se souvenait de sa fin du monde. Le jour où son ange des enfers était parti. Guillaume lui disait : « Gérard, tu es pourri par l'argent, tu veux être aimé, mais tu ne sais pas nous aimer. »

    Bien sûr qu'il continuera son périple en Russie, sentir l'âme slave, le nez au vent dans le port de la Neva ou les pieds dans la Volga. La Russie, ça sent Guillaume. Entre Fédor et Marcello, il se sentirait bien. La Russie, ça le sauvera de sa fin du monde.

      


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    La fin en direct

    Joël Hamm

     

     

       C’est l’hiver. Il habite une ville d’opérette au kiosque déserté par les orphéons, fière de ses pâtissiers repérés par les guides gastronomiques, de ses noces en dentelles de chantilly sur le parvis de la mairie et tenant sa vraie misère confinée hors des remparts. Ce qui le rend triste, c’est de se sentir éloigné de son être poétique. L’elfe en lui meurt souvent d’une indigestion de saucisses.

       Il ne dort pas, torturé par mille souvenirs encombrants et retors. Il se lève pour pisser puis va sur son balcon. Il scrute la nuit. Une comète givrée insole le ciel vide, un court instant. Ce n’est pas celle-ci qui mettra le feu au monde. Il boit plusieurs verres de gin avant de regagner son lit. Il somnole et se dresse d’un bond à la première sonnerie de son réveil. Pris d’un léger vertige, il titube jusqu’à la salle de bain, migraineux, vulnérable. Il se douche, se rase, s’habille. La fatigue le plombe d’un coup. Une lueur grise filtre par les rideaux de la baie vitrée. Il frissonne en enfilant son manteau d’hiver et s’affale sur un fauteuil. C’est aujourd’hui que tout doit arriver.

       Ce matin là, il reste chez lui. Inutile de courir le risque d’être heurté par un autobus qu’il n’aurait pas entendu arriver, de supporter le sourire mendiant d’un malheureux recroquevillé sur une grille de métro ou le parfum d’une fille trop belle qui le croiserait, indifférente. Et puis, Il ne voudrait surtout pas mourir avec les autres, en même temps... Il branche sa télé et attend la fin du monde en direct.

       A la nuit tombante, il est toujours engoncé dans son fauteuil, le regard vide, devant l’écran vibrionnant.

       On le retrouvera deux mois plus tard, cadavre liquide, assis devant sa télé toujours allumée. Il n’avait manqué à personne.


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    L’apocalypse est en nous.

    Claude Bachelier

     

     

    Ma chère Amie,

     

    Je lis et je relis votre lettre et je m’aperçois avec stupeur que vous n’êtes pas la femme rationnelle et cartésienne que je pensais. J’en veux pour preuve cette espèce de terreur que vous a inspirée la fin du monde annoncée pour le 21 décembre dernier. Vous, une femme si cultivée, si intelligente, comment avez-vous pu vous laisser abuser comme une midinette par cette mascarade ? Comment avez-vous pu un seul instant croire ces sornettes d’un autre âge ?
    Il est vrai cependant que l’apocalypse n’est pas une vue de l’esprit, une invention de je ne sais quels prophètes de l’Antiquité. Parce que, ma chère Amie, elle existe, mais pas là où vous redoutiez qu’elle soit, mais plutôt dans l’Homme. Au cœur de l’Homme. Et vous remarquerez la majuscule à Homme.

    Depuis que le monde est monde, et cela a commencé avec Caïn et Abel, les hommes se déchirent, se battent, s’entre-tuent. Sur chaque continent, dans chaque pays, parfois même dans chaque village. Et pour quelles raisons ? Pour quels motifs ? Pour de l’argent, pour le pouvoir et même pour des femmes. Parfois même pour rien, sinon pour le seul plaisir absurde de montrer sa force, d’étaler sa puissance.

    Un philosophe anglais du XVIIe siècle, Thomas Hobbes je crois, a écrit dans un de ses ouvrages: « dans son état de nature, l’homme est un loup pour l’homme. » La modernité de cette phrase n’a rien perdu de son actualité, hélas. À ceci près que le loup tue pour se nourrir, pour vivre. Alors que l’Homme, lui, tue par orgueil, vanité ou pour le plaisir.

    Voulez-vous des exemples ? Je n’en citerais que quelques-uns. La place et le temps me manqueraient pour les citer tous.

    On a souvent affirmé que la première guerre mondiale avait été provoquée par l’assassinat d’un aristocrate à Sarajevo. Foutaises que cela ! Balivernes pour gogo ! En réalité, si cette abominable boucherie a été déclenchée, c’est parce que les Français, depuis la défaite de 1870, rêvaient d’en découdre ; mais aussi parce que le militarisme prussien, l’orgueil et la suffisance d’une caste militaire prussienne décadente, la morgue et l’aveuglement d’un monarque borné ont été la cause de la pire boucherie qu’il ait été donné aux hommes de subir.

    Si cette guerre n’a pas été l’apocalypse, alors, qu’est-ce que l’apocalypse ?

    Et comme si cela n’avait pas suffi, le monde est reparti dans sa folie meurtrière vingt ans plus tard, mais en montant de plusieurs crans dans l’horreur, dans le cauchemar, dans l’épouvante. D’Auschwitz à Hiroshima. Et là encore, pourquoi, bon dieu, pourquoi ? Parce que l’Homme porte en lui, au plus profond de lui la terreur infinie, l’horreur absolue ! Et comment appeler cela, sinon l’apocalypse ?

    Mais aussi, comment ne pas parler de toutes ces guerres locales à travers le monde ? Ces guerres où des enfants sont enrôlés, de force, pour tuer leur propre père, leurs propres frères ; pour violer leur propre mère, leurs propres sœurs ! Ces guerres où des millions de pauvres gens sont affamés, empoisonnés, réduits à l’état de troupeaux errant d’une famine à une autre !

    Ne s’agit-il pas, là aussi, de l’apocalypse ?

    Et que dire de ces tueurs armés jusqu’aux dents et qui vont d’une école à une autre, d’une fête à une autre et qui tuent, qui massacrent le sourire aux lèvres !

    Que dire aussi de ces obscurantistes qui lapident la femme adultère, qui coupent la main du voleur, qui brulent les livres, qui détruisent les temples qui font la richesse de l’Humanité ?

    Oui, que dire de tout cela ?

    Rien. Ou plutôt que cette apocalypse dont on nous a rebattu les oreilles ces derniers temps, une autre apocalypse est là, réelle, vivante, au cœur de l’Homme. Depuis la nuit des temps et jusqu’au moment où l’Homme par sa démesure et sa vanité se détruira lui-même.

    Quand j’étais jeune, j’avais coutume d’affirmer haut et fort que si je n’attendais rien de l’homme, je croyais en lui, en son humanité, en son intelligence.

    Mais les années passants, mes lectures et la réflexion aidant, je ne suis plus aussi optimiste et j’ai revu à la baisse cette vision quelque peu naïve de ma jeunesse : si je n’attends toujours rien de l’Homme, je ne crois plus du tout en lui.

    D’ailleurs, que peut-on attendre d’un être qui porte si fièrement l’apocalypse au plus profond de lui ?

    Je vous embrasse ma chère amie.

    H.A.


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    Nera planète subhum7

    (après le quotidien, passons à demain)

    Jean-Luc Lapoule
       

     

    Les filles n'étaient pas vraiment des femmes ; et les femmes gardaient une part de leurs premières années enfouie au plus profond d'elles. Tout était enfoui. On ne les appelait même plus des femmes. Chacun était cantonné dans son patricule, les subhum7c=8 et les subhum7)(

    Les subhum7c=8 avait conservé cette main-mise sur l'ordre, la règle et la fesse bombée des subhum7)(. Elles n'étaient là que pour l'utilité, la futilité et la fertilité.

    Tous les printemps, dont on savait qu'il arrivait quand l'allumage séquentiel de nos écrans plats se faisait plus tôt, la période de reproduction commençait.

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    )c=(8

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    Les subhum7)( nouvellement menstruées depuis plus de trois 3 mois représentaient la tranche des plus jeunes accouplées. A l'opposé, il y avait cette minorité supérieure, qu'on nommait encore les "cougars" (subhum6 ou subhum5), dont le surnom était la dernière trace de nos lointaines origines, dernière trace de notre lointaine ironie.


    Toutes devaient participer à l'effort de survivance avec ardeur. Il n'y avait pas de couple. La notion de famille était démembrée. Seul restait le nom à préserver par la descendance et les alliances entre familles. Jusqu'à cinq familles pouvaient coexister dans les mêmes murs. Généralement, les abris en étaient constitués de trois. Et les plus aisés des subhum1 ayant cru privilégier leur confort en emplissant de leur seule famille le large espace de béton, s'étaient bien vite rendus compte de leur malheur, au fil des générations.

    Bien qu'entièrement clos, l'intérieur d'un abri ouvrait de larges fenêtres panoramiques sur la végétation tout autour, le ciel bleu magnifique, les arbres, les fleurs, le soleil... Ces écrans plats qui tapissaient les murs étaient connectés sur tout un réseau de caméras solaires disposé à la surface. Chaque cube blindé en était équipé. Il était assez rageant finalement de voir fonctionner tout ce système, naturellement activé par la simple lumière du jour. S'ils avaient réalisés plus tôt seulement...

    Qui savait encore le début de l'histoire ? Qui croyait le savoir ? Qui osait y croire ? Personne n'en parlait. Personne depuis le premier jour d'alerte n'en avait jamais parlé. Une habitude chez ces gens fortunés de Suisse, de garder les secrets, d'enterrer les affaires. Nous étions dans le secteur Françaphone, qui regroupait les divers grands comptes d'alors, de Suisse mais surtout de France, ce pays dont la fuite fut vraiment la spécialité nationale !

    Une fuite fatale, celle des centrales. C'est pourquoi chacun avait anticipé dans son coin, construisant des abris à tout va dans les strates rocheuses de la chaîne alpine. Ce surplus d'argent devait bien servir à quelque chose, enfin !

    Se retrouvaient là familles du béton, familles du plastique, familles du spectacle populaire, familles des réseaux politiques, familles des médias, familles de la pharmacologie, familles de la chimie, famille de la médecine, famille de l'hypercommerce, familles des transactions financières, familles de l'armement ...et forcément familles des énergies ! (qui mieux qu'elles connaissait l'inéluctable avenir ?)

    subhum1 cherche tras 2vie :-() subhum1 cherche tras 2vie :-()

    Ce texto envoyé à l'infini depuis les portables interconnectés du secteur Françaphone au lendemain de l'événement était devenu notre devise à tous. Notre génération était la septième seulement, pas tout à fait la dernière.

    On ne communiquait plus qu'à distance, d'un bunker à l'autre, par écran interposé. On nous appelait toujours les blogueurs.


    Sources proches et lointaines : Miranda July, Daniel Mermet, Philip K. Dick


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    Michel, Lucie et Antoine : trente six jours après la fin du monde

    Dominique Chappey

     

     

    Je m’améliore. Ce n’est pas encore parfait, mais je progresse. J’ai résolu le moment délicat du petit-déjeuner. Je laisse mon bol et ma petite cuillère sur l’égouttoir de l’évier. Plus besoin d’ouvrir le placard de la cuisine. Je fais pareil pour les repas. J’ai mon minimum vital sorti en permanence. Mes couverts. Deux assiettes, une grande et une petite. Un verre. Une casserole pour les pâtes, une autre pour les viandes.

    Je me faisais avoir à chaque fois. Je préparais à manger, je dressais le couvert et au moment de m’asseoir, je réalisais que la table était préparée pour deux. Avec en face de moi, ton assiette vide et les dents de ta fourchette qui pointaient vers ma poitrine. Dressage à l’anglaise, les pointes des fourchettes vers le haut, comme tu m’avais appris. Alors, je me relevais et je jetais tout ce que j’avais préparé à la poubelle. Je faisais disparaître la totalité de la vaisselle dans l’évier et je sautais un repas. Impossible d’avaler quoi que ce soit avec cette boule qui occupait tout l’espace, dans mon ventre.

    Les enfants se sont inquiétés, je perdais du poids. Je n’ai trouvé que cette misérable stratégie de l’égouttoir pour continuer à m’alimenter. Cela les rassure un peu. Je leur ai demandé de l’aide pour ta garde-robe. C’était au-dessus de mes forces. Chaque fois que je voulais changer de chemise, dès l’ouverture de la penderie de notre chambre, je reculais en titubant pour m’asseoir sur le rebord de notre lit. Une volée de coups bas. Ta petite robe d’été, celle qui s’ouvrait sur le devant avec son interminable rangée de petits boutons nacrés. Ce chemisier satiné si sage et ses transparences. L’écharpe de laine grossière où tu enfouissais tes joues et ton sourire d’hiver. Ils sont venus un dimanche, ont tout emporté.

    Vider la maison ne résout rien. Les dangers du souvenir me guettent à chaque coin de porte. Même le silence entonne la rengaine de l’absence. Si je veux m’échapper un instant, le regard vide qui traverse la fenêtre vient buter au milieu du jardin contre l’érable du Japon. Celui que tu as planté lorsque nous avons emménagé et qui depuis invariablement fait des pousses de trois mètres chaque été. Je n’aurai pas le cœur de le tailler cette année.

    Les enfants et moi avons zappé la fin du monde, le réveillon des cadeaux, celui du foie gras et du champagne aussi. Ce fut, à l’aune de l’humanité, un départ discret au beau milieu de toute cette agitation. Depuis, je me désintéresse un peu de la survie de mes contemporains. Notre fille, les yeux rougis, me dit qu’il ne faut pas que je m’enferme. Je sais bien que le monde continue de tourner avec moi qui trottine au dessus. Je trouve ça injuste, que tout ne se soit pas arrêté en même temps. Souvent le soir, je me dis que j’aurai dû partir, moi aussi.

    Pour faire plaisir aux enfants, je fais des efforts. Ils pensent que je suis sur la bonne voie, trouvent que je vais mieux. Je fais mon apprentissage. Quelques petites maladresses, encore. Comme il y a quelques instants, dans la cuisine. Je me suis fait avoir comme un bleu, une erreur de débutant en somme. Lorsque je me suis saisi de la boîte de thé dans le placard du haut, que j’ai bousculé légèrement l’agencement des bocaux. Une petite embuscade. Un sachet de tes infusions préférées qui tombe et que je rattrape au vol par réflexe. Un bouquet de senteur qui explose la fragile barricade, la mince carapace que je feignais de croire plus solide. Réglisse et cardamome. Cannelle.


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      L’écrivain et la fin du monde

     Pierre Mangin 

     

    La fin du monde était programmée pour le 21 décembre 2012. La fin du monde n'ayant pas eu lieu, une autre date sera programmée ultérieurement. Veuillez nous excuser pour ce contretemps indépendant de notre volonté.

    Il n'empêche que l'information, relayée jusqu'à plus soif sur tous les médias, réseaux sociaux compris, n'avait pas échappé à l'écrivain. Non plus son lot de questions oiseuses qui l'accompagnait. Du genre : « Et si c'était vraiment la fin du monde, que feriez-vous ? » Sous-entendu, que feriez-vous avant. Puisqu'après, par définition, ce serait trop tard. Quand on a posé cette question à l'écrivain, il n'a pas hésité. Pour lui, l'évidence s'est imposée d'elle même : « Si c'était la fin du monde demain, j'écrirais une page. Une page sublime. Une page pour la postérité. » Toujours sa foutue obsession de la postérité. Toujours sa foutue obsession de laisser une trace. Une marque. Une fois n'est pas coutume, mais pour ce cas précis, la réponse de l'écrivain manquait de pertinence. Je suis bien obligé de le reconnaître... Si fin du monde il devait y avoir, plus de postérité. Plus de descendance. Plus de librairies. Plus de bibliothèques. Plus de livres. Plus de lecteurs futurs... À quoi bon écrire une page sublime pour une postérité qui ne verra pas le jour ? Pourquoi diable s’échiner sur une page que jamais personne ne lira ? En reprenant ainsi l'écrivain j'étais sûr de moi, sûr de ma logique implacable, sûr de mon bon sens. L'écrivain avait proféré une bêtise, une ânerie, il devait en convenir et rire de sa légèreté. En raisonnant ainsi je me méprenais et sous-estimais gravement sa noblesse de cœur ainsi que son amour inconditionnel du geste gratuit. « Une belle page », m'a t-il répondu en substance, « une belle page, je veux dire une de celle que l'on destine à la postérité, une belle page se suffit à elle-même. Le plaisir qu'on a à l'écrire vaut toutes les récompenses. La jouissance ressentie quand on y appose le point final fait oublier toutes les peines. Que cette page par la suite ne trouve pas de lecteurs pour cause de fin du monde n'est qu'un détail sans importance. Qui sait, d'ailleurs, si dans ce monde pas encore disparu, des nuées de belles pages ne dorment pas faute d'avoir su trouver le chemin des lecteurs... » Encore une fois, je ne pouvais m'empêcher de songer que l'écrivain était décidément un curieux personnage. Je trouvais son dernier trait non dénué de sens cependant. C'est vrai, tant de manuscrits ne parviennent jamais à franchir l'étape de la publication, que sur le lot, nécessairement, quelques chefs-d'œuvre restent en souffrance. C'est la dure loi de la statistique.

    Dans le train qui me ramenait chez moi, je songeais aux paroles de l'écrivain. Etait-il sérieux en m'affirmant ne désirer rien d'autre qu'écrire une belle page ? Ne trouverait-il rien d'autre à faire si un jour une telle alternative lui échoit ? Cela me paraissait invraisemblable. Bercé par le ronronnement du train, j'avais fini par somnoler sans cesser de penser à ce drôle de bonhomme. Dans mon demi sommeil je le revoyais me parler de sa belle page, celle qui viendrait parachever une vie au service de la littérature. Et j'avais fini par comprendre le sens de ses paroles... En réalité, je crois que l'écrivain écrit. Le souci de savoir s'il sera lu ou pas ne vient qu'après. Alors, fin du monde ou crise de l'édition, ce n'est pas ça qui l'empêchera d'écrire...


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