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    Trois temps, deux mouvements

    Jordy Grosborne

     

     

    Il est huit heures, je crois et je reste couché. Rien ne m’oblige plus à me lever. Enfin, je dis qu’il est huit heures, mais dire qu’il devrait être huit heures serait plus juste. Huit heures du matin même, pour autant que cela ait encore de l’importance. Le temps est si subjectif et ne concerne souvent que ceux qui craignent de le perdre, pour qui il est compté ou qui ne savent comment le faire passer. Mais pour ceux qui vivent à leur rythme, bien souvent, cela n’a que peu d’importance.

    Je fais un premier mouvement et me retourne dans le lit glacé. Immédiatement je le regrette. Le froid s’empare de chacun des pores de ma peau pour aller réfrigérer mes terminaisons nerveuses. Je serre les dents, tente de me détendre pour laisser passer l’immense frisson, mais je sens bien que l’emprise s'accomplie. Le sculpteur a presque terminé son œuvre.

    Dehors le monde est toujours là. Bien sûr, le monde connu, celui d’avant le 21 décembre 2012, n’est plus. Ce monde où tout n’était que mouvement perpétuel et chaleur, que recherche d’énergie pour avancer, mais jamais pour prendre le temps à bras le corps et le forcer à regarder derrière lui, devant lui et sur quoi il marchait.  Un monde qui se conjuguait au temps passé, présent, futur, mais toujours imparfait, quelque soit le mode. Un monde fait de cadrans et de carcans, car quand il fallait s’arrêter, regarder l’autre, ou s'observer soi, on ne pouvait prendre le temps. A quoi donc nous servait-il alors de le maitriser à nos poignets et sur nos téléphones ?

    Ce monde fait place désormais à celui du froid, du gel et de la blancheur. Immobile et glacé, certes,  mais il existe quand même toujours. Il est physiquement palpable. Au point même d’en être ciselé. Je me demande si dans quelques siècles des êtres vivants viendront visiter nos maisons protégées dans la glace, nos corps bleuis mais dans un état de conservation sans nul autre pareil, avec pour chacun d'entre nous une expression du visage éternelle. Je me souviens de mon émoi devant les cendres de Pompéi. Je me souviens de ce sentiment confus à la contemplation des visages de ces statues qui n’en étaient pas. Je me souviens m’être demandé si ces yeux pouvaient me voir. Je me souviens car je n’ai plus que ça à faire.

    Il est dix heures, je crois, mais je m’en fiche car le temps a disparu, terminé. Il est finit. L’impensable est arrivé. Ce qui semblait par dessus tout indestructible, incontournable, aller de soi, qui devait être infini, a cessé. Le temps n’avance plus. Et pourtant je suis toujours là. Et je vis encore. Et sans doute d’autres sont-ils toujours là eux aussi, blottis, recroquevillés dans des lieux éternels pour conserver chaque particule de chaleur en leur sein.

    Peut-être devrais-je retourner dehors, partir à la recherche des autres futurs blocs de glace ? Nous pourrions nous serrer les uns contre les autres… Trouver de nouvelles choses à brûler ? Mais depuis sans doute quelques semaines, je renonce. Je sais déjà que dehors tout n’est que blancheur à perte de vue, une blancheur de neige et de glace. Une mort blanche qui a fait cesser toute circulation. Voilà ce qu’était finalement la fin du monde : la fin du mouvement. Mouvement des voitures dans les artères urbaines, du sang dans les artères des gens, de la sève dans les branches des arbres, de l’eau dans les rivières et les fleuves, des aiguilles sur les cadrans des horloges. Arrêtez tout, le temps est passé, désormais, il ne passe plus. Il ne fallait pas le perdre. Nous voulions être éternels, nous le sommes devenus. Le temps n’est plus, l’éternité est là.

    Je pense à mes traces de pas au dehors, quand mon esprit pouvait encore faire mouvoir mon corps. Sans doute sont-elles toujours là elles aussi, figées à jamais. Reliefs d'une civilisation dont les circonvolutions dans la neige du temps passé ressemble à des siècles d'humanité. Traces éternelles d’un espoir fou quand les pas étaient grands et filaient en courant vers l’horizon à la recherche du temps perdu. Traces contrites, hésitantes, lorsqu’elles en revenaient, petitement, se retournant sans cesse pour voir si derrière soi le monde ne venait pas me voir. Traces énervées, trépignant sur place de manière désordonnée. Traces furieuseset impuissantesdes grands coups de pieds donnés à la neige. Traces de folies, tournant et retournant sans cesse autour de la maison, creusant le sillon dans lequel le désespoir allait germer pour laisser ensuite fleurir le renoncement. Derniers vestiges d’une humanité qui glaçait le sang à beaucoup, et qui se glace à son tour.

    Je me souviens de ces images d’un certain chef Italien bedonnant,bétonnant les allées de Pompéi pour ne pas salir ses chaussures, je me souviens de l’ignorance brisant à la force des masses les bouddhas, je me souviens des incultes armés saccageant le berceau de l’humanité, je me souviens de la colère aveugle mettant à bas l’histoire conservé au cœur de la perle du désert. Que feront de moi les civilisations futures ?

    Je ne me souviens pas de ce que nous avons construit ces derniers temps.

    Il serait midi, sans doute, mais je sens avoir fait mon temps et je me laisse saisir par la froide éternité. Le sculpteur achève son œuvre, mais je reste libre de l’expression que je veux lui donner. Dans un deuxième mouvement, lent, mes dents se découvrent et j’offre mon plus beau sourire à la prochaine humanité. Parce que sourire est l'apanage de l'Homme. Parce qu'il faut bien rire… de temps en temps. Et parce que nous aurions dû prendre le temps de penser à tout cela avant que ne cesse le mouvement, dans le silence d'une partition qu'on referme.


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    La fin du monde n’a pas eu lieu

    Benoit Camus

     

     

    Elle sort du bâtiment avec ses camarades. La maîtresse les arrête sur le perron. Qu’ils se rangent par deux, en ordre et dans le calme. Les enfants s’exécutent et au signal de l’enseignante se mettent en branle. Ils descendent les trois marches qui les séparent de la cour ; le bel ordonnancement aussitôt se fissure. Mme Nivois ferme les yeux. Elle a hâte d’en finir. Moi aussi !

    Ils traversent leur terrain de jeux bétonné. Certains se tiennent encore par la main, d’autres prennent leurs aises et risquent des zigzags hors du sillage de la maîtresse. Ceux-là s’affranchissent du troupeau, affirment leur personnalité. Du moins, en ont-ils l’impression. Léa, elle, reste bien sage à sa place. Elle m’a repéré.

    Son visage s’éclaire. Elle me sourit, gênée. N’ose pas lever le bras ni l’agiter dans ma direction. Elle se contente d’écarter les doigts de sa cuisse, de les remuer timidement à mon intention. Elle m’a vu, ce n’est pas une raison pour en rajouter ! Ma discrète Léa. Dès qu’elle m’aura rejoint, elle enclenchera son moulin à paroles.

    Ils arrivent à la grille. Les uns après les autres, les élèves en franchissent le seuil. Ça se bouscule ! Léa se fait copieusement doubler. On la pousse, lui marche sur les pieds. Des parents s’agglutinent devant l’entrée, bouchent le passage. Elle se fraie un chemin entre eux. Jusqu’à moi.

    Je l’embrasse. Elle m’embrasse.

    — Ça s’est bien passé ?

    — Mmoui, me répond-elle.

    Pour le moulin à paroles, il faut que j’attende encore un peu. Je la prends par la main. On rentre à la maison.

    — Tu sais, papa ?

    — Non, quoi ?

    Elle hésite. Je lui serre sa menotte, l’incite à poursuivre.

    — Tu sais, c’est pas la fin du monde si j’ai pas de pain au chocolat…


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    Vieux matou (ter)

    Ysiad

     

    Je suis malaaaade… complètement malaaaade.... a fait Papa ce matin.

    En effet, ça n’avait pas l’air d’aller bien fort. Il a titubé jusqu’à la salle de bains en disant qu’il lui fallait de l’aspirine de toute urgence. Et bien sûr, il n’y en avait plus. J’ai pris la dernière avant-hier ! a dit Maman. Ça va, fais pas cette tête, c’est pas la fin du monde tout de même ! Tiens, de l’Efferalgan. Prends-en deux tout de suite, et elle lui a tendu un tube de comprimés.

    Papa n’en a pas voulu. Il a dit qu’il détestait le goût de l’Efferalgan, que c’était franchement ignoble à boire, même avec du sucre, qu’il préférait les comprimés d’UPSA, et qu’il descendrait s’en acheter si personne ne consentait à le faire pour lui. Maman a dit qu’elle était à la bourre, mais que Juliette irait volontiers en chercher pour son père quand elle serait levée.

    Tu sais bien qu’elle dort tard quand elle n’a pas philo le jeudi ! a fait Papa. Je suis malaaaaade… malaaaade…

    Juliette a dû entendre les lamentations car elle est sortie de sa chambre. Tu tombes bien, a dit Maman. Va chercher de l’aspirine pour ton père, je n’ai pas le temps ce matin avec la réunion des services. Il dit qu’il a de la fièvre et il est au lit. J’ai sorti le lave-vaisselle, Pompon a été nourri, le café est prêt, tu n’as plus qu’à prendre ton petit-déjeuner. A propos, a dit Juliette, il est où, Pompon ? Avec ton père, pardi, a fait Maman avant de partir. Tu sais bien que cette bête n’attend qu’une chose : que quelqu’un tombe malade pour squatter son lit…

    Je dois reconnaître que Maman n’a pas tout à fait tort. J’aime bien les lits quand quelqu’un a de la fièvre. La chaleur des draps est à la bonne température. J’avais justement trouvé ma place contre le malade quand Juliette a fait irruption dans la chambre : Ben alors, Papa, ça va pas ? Tu as de la fièvre ? Tu veux quoi, comme aspirine ?

    Heureusement que je peux compter sur ma fille, a fait Papa en se mouchant. Ta mère ne supporte pas les gens malades, elle s’en fout comme de l’an quarante. En attendant, j’ai des frissons, c’est certainement la grippe. Elle pourrait me laisser crever comme un vieux débris que ça ne la dérangerait pas… Prends-moi de l’UPSA, tu es gentille.

    J’y vais tout de suite, a dit Juliette. Pompon ne te gêne pas ?

    Un peu, a fait Papa. Il fait sa bouillotte et j’ai vraiment très chaud avec lui. Mets-le au pied du lit, s’il te plaît.

    Juliette a caressé mon dos avant de glisser ses mains sous mon ventre. J’ai fait mon gros lourd, histoire de la dissuader de continuer. Dès qu’il s’agit de porter secours à son père, elle est prête à tout, même à me déloger.

    Allez, Pompon, elle a fait, un bon mouvement. Tu vas garder Papa, soit, mais au pied du lit.

    Je me suis mis en boule et j’ai plissé les yeux de dédain, histoire de lui montrer qu’elle pouvait toujours causer. J’ai attendu qu’elle soit sortie pour remonter à l’assaut des draps et reprendre mon creux initial. En me sentant contre lui, Papa a grogné puis il s’est tourné sur le côté. Quand Juliette est rentrée, elle semblait contrariée.

    Tu exagères, Pompon, elle a fait. Allez, au pied du lit. Elle m’a déplacé à nouveau puis elle s’est occupée de l’aspirine.

    Tu veux manger quelque chose ? Non, pas faim, a fait Papa en buvant son aspirine. Tire les rideaux. Je crois que je vais dormir.

    Tu veux que je prenne Pompon ? a demandé Juliette.

    Laisse-le. Au point où j’en suis, il ne me dérange plus.

    C’est ainsi que lui et moi avons pu dormir tranquilles jusqu’au retour de Maman. 

    Alors ? Comment va le mourant ?

    Maaaaal, a fait Papa d’une voix d’outre-tombe. Appelle vite un médecin.

    Quand le médecin est arrivé, je me suis planqué sous la commode pour les observer. Il a posé sa sacoche, l’a ouverte, puis il s’est fourré des tiges de fer dans les oreilles et il a demandé à Papa de respirer. Comme ils étaient occupés, je suis sorti de ma cachette pour aller humer la sacoche. Oh ! le beau chat ! a fait le médecin en me voyant. Très beau, vraiment, et il a avancé sa main pour me caresser. J’aime bien les gens qui me trouvent beau. Il a dit que j’avais un très beau poil et de très beaux yeux, et Papa a dit que j’étais un gentil chat de gouttière, mais un peu pot de colle quand on était malade.

    C’est tout à fait normal, a dit le médecin. Les chats aiment beaucoup les malades.

    Ce n’est pas comme ma femme, a fait Papa en soupirant.

    Vous avez un rhume carabiné, a dit le médecin. Restez au chaud et faites des gargarismes à l’aspirine. C’est une affaire de trois jours. Soignez-vous bien. Au revoir, beau chat, a-t-il fait à mon endroit.

    Comme Maman raccompagnait le médecin, j’en ai profité pour me glisser sous la couette.

    Le médecin t’a donné trois jours d’arrêt, a fait Maman en revenant. Profites-en pour te reposer.

    Trois jours, c’est peu pour récupérer, a chevroté Papa. Et cette fièvre qui monte… je suis brûlant... Heureusement que Pompon est là pour me soigner. N’est ce pas, beau chat ?

    J’ai cligné des yeux sous la couette. Les malades et moi, on se comprend vraiment très bien.


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    Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents fans de l’Apocalypse !

    Claude Bachelier

     

     

    Je m’appelle Jean - Ezéchiel. Jean parce que c’est le nom de celui qui a écrit « le livre de la Révélation », ou si vous préférez « l’Apocalypse de Jean ». C’est en tout cas ce que me disent mes parents quand je fais une bêtise : « tu te rends compte de ce que tu fais ? Toi qui porte le nom de celui qui a écrit le livre de la Révélation » ? Non, je ne me rends pas compte et je me garde bien de le dire, car j’aurai alors droit à une explication de texte qui n’en finit pas.

    Ezéchiel ? Je ne sais pas trop. Je sais juste que c’est le nom d’un prophète.

    Il faut bien dire que mes parents sont des gens bien particuliers : ils croient dur comme fer dans tout ce qui est écrit dans le bouquin du type dont je porte le prénom. Et moi, j’ai pas tout à fait onze ans, et ça me gave !

    En plus, mes parents mélangent tout. Un exemple : le 21 décembre dernier, ce devait être la fin du monde. Il paraît que les Mayas l’avaient annoncé il y a quelques siècles. Et mes parents ont cru à ce truc parce qu’annoncé par Jean ! Je n’ai pas très bien compris pourquoi. Alors, au collège, je suis allé voir sur Google, pour essayer de comprendre. En fait, les Incas n’ont rien à voir avec Jean : ils vivaient en Amérique et lui en Grèce. Et en plus, pas à la même époque.

    J’ai bien essayé de le dire à mes parents, mais ils n’ont pas voulu en démordre. Il nous a fallu nous préparer, mes six frères et sœurs et moi, même la petite dernière de huit mois : on a dû écouter mon père nous lire des passages du bouquin, des trucs de fous qui parlent de l’enfer, des démons, des tortures qu’ils infligeront aux pêcheurs ! Et ça faisait si peur aux petits qu’ils se sont mis à pleurer, à hurler et quand l’un s’y mettait, tous les autres suivaient ! Et si ma sœur jumelle et moi, les aînés, on protestait, on se prenait une baffe et il nous menaçait des feux de l’enfer !...

    Début novembre, ils ont commencé à faire des provisions : des dizaines de bouteilles d’eau, des pâtes, du sucre, de l’huile, des biscuits et des tas d’autres trucs, ce qui faisait qu’il n’y avait plus d’espaces de libres quand on revenait du Lidl, entre les sept enfants, mes parents et les provisions dans le vieux combi Volkswagen. On y allait presque tous les jours, jusqu’au moment où la carte bleue a refusé de fonctionner.

    Alors là, aussitôt, mes parents ont décidé que cela ne servait à rien de faire des provisions puisque, de toute façon, tout le monde allait mourir. Même nous. En entendant çà, ma sœur et moi, on s’est mis à pleurer, à crier qu’on ne voulait pas mourir, qu’on voulait vivre. Et tous les autres se sont mis aussi à brailler. Ça a été un beau concert, surtout que nos parents n’ont pas voulu être en reste et s’y sont mis aussi. À tel point que les voisins ont tapé sur les murs. Il y en a même un qui est venu et qui a dit à mon père que si le bordel continuait, l’apocalypse allait arriver plus vite que prévu.

    Je suis retourné plusieurs fois sur Google pour essayer de comprendre quelque chose sur cette foutue fin du monde. Mais je n’ai rien trouvé, ou alors des trucs idiots ou incompréhensibles. En tout cas pour moi.

    Alors, j’en ai parlé à la CPE, au collège. Elle m’a saoulé avec tout un discours sur la tolérance, sur le respect que l’on doit à ceux qui ne pensent pas comme nous. Elle n’a rien compris, ce n’est pas ça que je lui demandais. J’en ai parlé à Karim, un bon copain, et lui, il a commencé à me saouler avec le Prophète. J’aurais dû me méfier, car depuis qu’il va à la mosquée avec son grand frère, c’est tout juste s’il ne se balade pas en djellaba ! J’en ai parlé à d’autres copains après le cours de gym. Et là, éclat de rire général et ils se sont tous foutus de moi.

    Bref, le 21 décembre est passé. Ça n’a pas été une journée très cool à la maison. Mes parents ont passé leur temps à prier, à lire leurs foutus bouquins. Ils ne sont pas plus occupés de nous que si nous n’avions jamais existé. Ma sœur et moi, on a changé les plus petits, on s’est amusé avec eux, on a regardé la télé et des films. On a tous eu faim. Alors on s’est attaqué aux provisions, surtout au Nutella. Mais trop de Nutella, ça devient écœurant. Et on a tous vomi. Un peu partout. Ça ne sentait pas très bon dans l’appart…

    Le lendemain, nos parents nous ont fait une scène terrible. Mais ils n’ont pas parlé de l’enfer. Ou des démons. Et, apocalypse ou pas, il a fallu quand même aller au collège. Comme ils ont dit à la radio, la fin du monde est remise à plus tard.

    Nous avons continué de vivre comme avant avec des prières, des lectures des livres saints. J’ai demandé à mon père pourquoi la fin du monde n’avait pas eu lieu. Il alors joint les mains, à regardé vers le ciel et m’a dit : « mon fils, les voies du Seigneur sont impénétrables ». Maman m’a fait la même réponse.

    Même s’ils sont un peu déjantés, je les aime bien mes parents. Quand je parle avec mes copains de la vie qu’ils ont chez eux, je me dis qu’ils doivent souvent s’ennuyer.

    C’est vrai que tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents fans de l’apocalypse.


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    La vie continue

    Joël Hamm

     

     

     L’homme pénètre la matière compacte de la foule. C’est un lutteur, un combattant, un résistant de la première horreur, un fanal dressé sur l’arête blessante de l’époque. Il ne se résigne pas à la fin annoncée. Il veut convaincre la multitude inquiète. Il crie des slogans rouge sang.

       Le ciel resplendit, soudain fendu par un éclair blanc. Un soleil de magnésium grille la ville. Après le souffle ardent, des silhouettes noires marquent le sol irradié.

       On dirait qu’il est le seul survivant. Sa voix s’étiole, sa démarche est chancelante. Les protons l’ont criblé. Les rayons ont carbonisé sa chair. Sa peau diffuse des particules de suie. Il avance, vêtements et peau en lambeaux. Son ombre s’alourdie au fil de la journée. Elle devient dense, épaisse, grumeleuse, pénible à tirer. Sa surface pelliculeuse desquame quand une pluie bleu cobalt crépite sur le sol cramé. Il s’empêtre dans cette traîne et piétine sa flaque grasse, s’en met plein les chaussures, laissant la trace brillante de ses pas sur les trottoirs de la ville schématique.

       Il marche vers le désert nouveau. A la sortie de la ville, sur la plaine aride et vide de ciel, un arbre noir guette l'éternité. La vie est si lente…et si brutale, si violente, siffle l'acier d’une hache. Il voit l’arbre s’abattre. Une foule en haillon le dépèce jusqu’à la dernière brindille avant d’allumer un feu immense sur la dune pelée. D’autres que lui ont donc été épargnés. Il crie : La mort n’a aucun droit, bande de gogos ! Les flammes calcinent le reste de nature autour de l’arbre et dégagent une fumée acre. Il éructe et crache des scories sous une pluie tourbillonnante de papillons noirs. L’incendie est bordé de silhouettes gesticulantes. Il rejoint ce reste de horde. La compagnie des humains est un salut quand la solitude flambe. 

        Des inconnus hagards chantent des psaumes autour du feu. Ils fêtent la fin de la guerre comme des imbéciles qu’ils sont restés. Un vieillard, près de lui, vaticine :

       – Vous verrez, dit-il, rien ne changera. Les vaincus brûlent leur chagrin en alambic au bord des chemins. Ils distillent leur rancœur, la liqueur des prochains vainqueurs…

      Il fuit les survivants, se retourne. Personne pour le suivre. Il titube des heures sur la terre dévastée, traînant sa carcasse irradiée. Sa vue est brouillée, il se dirige à l’oreille vers les clameurs de l’océan qui continue imperturbablement à lancer ses vagues mortes sur le rivage. Essoufflé, il s’assied sur un rocher. La brise marine effiloche la brume laiteuse et balaie le ciel chargé d’astres aveugles. Le lapis-lazuli nimbe l’espace. Un soleil pourpre, surgi des nuages noirs, bouscule les phares quilles, file un rai vert entre les cuisses de la nuit.

       Il reprend sa route sous les nuées traversées de luminescences. Il longe la côte jusqu’au lever du jour. Etoles d'écume sale jetées sur le rivage. L’océan rafle les rocs. Les sables inlassables roulent roses sur les plages. Une clarté diffuse colore lilas le sable troué de flaques. Un chien étique lèche les algues. Les vents taillent la moiteur moka de l’air grillé. La barre bleue ramène l'horizon, jette ses émeraudes sur la grève noire. Au loin, une épave de tanker s'évapore, buée au large des graviers battus par le ressac.

       Il arrive le soir au port.

       La rade est vide de bateaux. Le parfum des vieux sacs, graissés par la sueur des chameaux porteurs de café, filtre par les tôles mitées d'un hangar abandonné.

       Etendu sur le môle encore chaud de la journée, il essaie de distinguer les paroles d’une chanson qui vient d’un café du port. La vie est là, qui continue. La chanteuse beugle d’une voix éraillée par l’alcool et la cigarette :

                      J'ai d’l'amour à r'vendre

                      Brûlant  sous la cendre...

     


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    Non, elle ne radote pas, Jeanne…

    Danielle Akakpo

     

     

    Je m’appelle Jeanne. J’ai 62 ans. La retraite, je l’ai attendue avec impatience, j’allais pouvoir me reposer, prendre le temps de me faire quelques petits plaisirs. Les ménages, ça use. Quand j’ai vu le montant de ma pension, 650 euros, j’ai un peu déchanté. Déjà que ce n’était pas facile tous les jours avec un salaire (j’avoue que les ménages, je les ai acceptés bien souvent sans être déclarée, au noir, comme on dit, mais quand il faut, il faut), ma foi, le cinéma, les petites douceurs, j’ai vite fait une croix dessus. Le jour où j’ai compris qu’entre payer mon loyer et manger, il me fallait choisir, j’ai pris un bon coup sur la tête. Et puis j’ai mis mon orgueil dans ma poche avec mon mouchoir dessus, j’ai empoigné mon caddie et j’ai poussé la porte des Restos du cœur.

    Pourquoi je vous raconte ça ? Pour vous tirer des larmes ? Sûrement pas. Patience, ne soyez pas si pressés, laissez-moi vous présenter la petite équipe d‘amis que je me suis faite là-bas. D’abord Célia, maman seule avec trois gamins, qui n’a pour tout revenu que ses allocs. Elle aussi, quand elle voit que le frigo est vide, elle vient aux provisions pour ses mômes, et je suis bien persuadée que certains jours, elle les regarde manger en leur disant : « Maman a mangé avant vous. »

    Il y a aussi Louis : après son accident du travail que la Sécu n’a pas voulu reconnaître, il traîne la patte comme un pauvre cabot blessé et vivote avec son AAH. Léo, l’étudiant, lui n’arrive pas à joindre les deux bouts avec sa bourse d’études et il ne veut pas, ou plutôt ne peut pas demander un sou à ses parents. Les livres, les fournitures, sa petite piaule, ça coûte tout ça. Et je voudrais bien vous y voir, vous, à étudier avec le ventre vide. Alors lui aussi, il vient chercher sa bouffe au Resto.

    Nico, il est en fin de droits ; il entasse sa famille de cinq personnes dans un gourbi de 10 mètres carrés sous les toits. Vous croyez qu’il a de quoi faire un tour au supermarché ?

    Enfin Raymond, quarante ans, un travailleur pauvre : une nouvelle expression pour qualifier ceux qui bossent en étant payés à coups de fronde et tirent le diable par la queue.

    Quoi, j’en entends qui murmurent : « Elle est à côté de la plaque, elle radote, la vieille ! » Non, je ne radote pas. Je vous déballe tout ça parce que le 21 décembre, j’étais au Resto du cœur avec mes copains de galère. Une fois les caddies chargés, on s’était assis autour d’un café chaud. Il est offert généreusement. Et ce n’était pas la joie pour aucun de nous. Louis souffrait de sa jambe, ça le foutait en rogne. Célia, elle avait les larmes aux yeux parce que Noël approchait et qu’elle aurait juste deux ou trois chocolats à mettre dans le soulier de ses mômes. Nico, il se faisait un sang d’encre pour les siens qui toussaient à fendre l’âme dans la  soupente insalubre. Léo, il était sûr d’avoir raté ses partiels et ça lui collait le moral dans les chaussettes. Quant à Raymond, il venait de recevoir sa lettre de licenciement. Moi ? Mes chaussures prenaient l’eau, mais même en attendant les soldes, pas sûr que j’aie les moyens…

    Et ce vendredi-là, je me disais : «  Bon Dieu, mais dans quel monde vivons-nous ? Celui du père Zola ? Parlez d’un progrès ! (Je lis beaucoup, une chance que le bibliobus soit gratuit.)

    Et comme cette putain de radio n’arrêtait pas de causer de cette connerie de fin du monde, en sirotant notre café chaud on a tous fait la même réflexion. La fin du monde, on l’avait déjà vécue à notre façon puisqu’on était les exclus de la société de consommation, du droit au minimum vital, à la dignité. Parce qu’on a beau s’astreindre à rester propres, à ne pas raser les murs, la honte, elle est là, tapie au fond de nous, elle nous file régulièrement son coup d’aiguillon surtout sous le regard des autres.

    Et puis, on s’est dit aussi, que si tout devait s’arrêter cette nuit du 21 décembre 2012, on en serait bien heureux parce que ça sonnerait la fin de tous nos ennuis. On a repris un café, on s’est embrassés et on a trinqué : « A la fin du monde ! »

    On n’en pensait pas un mot évidemment ! Parce qu’on n’est pas méchants, parce qu’on ne veut pas de mal à ceux qui s’en sortent, parce que sommeille encore en nous une mini étincelle d’espoir de voir se reconstruire un monde… meilleur.


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  • Jeansoàn3

     

    Fin du monde ou gueule de bois ?

    Corinne Jeanson

     

     

    Tonitruant, truand.
    La moiteur du saxophone
    Avec les mots qui résonnent
    La nuit dans les pubs grouillants.
    Au-dessous des quais sombres
    Les pas acérés
    Flottent dans les remous
    Des poutres en acier.
    L'horreur des mots
    S'enfoncent au fond des ventres.
    Défaire le temps et faire
    Encore à l'envers la vie.
    Le cœur perlé ne bat plus,
    Il se cogne aux possibles
    Étalés en cinq colonnes
    à la Une. Les journaux
    Collés au mur de l'oubli
    Annoncent la fin du monde.
    Mais la fin de notre monde
    C'est hier. Qui s'en soucie ?

     

     

     


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    Tout le monde à table ! (5)

    Patrick Ledent

     

     

    On a débarrassé, vite fait, Déborah et moi. Moins d’une heure plus tard nous étions déjà au lit. Elle a glissé une jambe sous la mienne :

    – Ben dis donc ! On peut dire qu’on a fait le plein, là.

    Elle songeait au tiroir-caisse, aussi gavé que nos convives.

    – Et tout ça grâce à toi, le roi de la com. !

    Je l’ai embrassée. Son ventre a gargouillé. C’était inhabituel et ça m’a glacé :

    – Tu n’as pas touché aux champignons, quand même ?

    Elle a soulevé la tête, visiblement surprise :

    – Ben non, évidemment. Tu sais bien que j’y suis allergique. Ça m’aurait tuée. Pourquoi cette question ?

    – J’ai toujours peur, il suffit d’un geste machinal. Je me demande parfois si ce n’est pas dangereux de t’exposer ainsi.

    – T’es bête, mon chéri. Ça ne risque pas d’arriver, crois-moi ! J’en ai bien trop peur. Allez ! Bonne nuit.

    – Bonne nuit chérie.

    On s’est retourné, dos à dos. J’ai gonflé longuement ma poitrine pour donner de l’ampleur à mon orgueil. Je pouvais être fier de moi !

    Je l’étais.

    « La fin du monde, c’est moi » ai-je songé en m’endormant, repu.


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  • Ledent6

     

    Tout le monde à table ! (4)

    Patrick Ledent

     

     

    Minuit sonna l’heure de la débâcle. On s’était bien marrés. Des fins du monde comme ça, on signait à deux mains. « C’est quand la prochaine ? », qu’on me demandait en me déboîtant l’épaule au moment de payer. Je prenais leur pognon et ça me faisait tout drôle d’encaisser pour ça. Tout le plaisir n’avait-il été pour moi ?

    Je les ai raccompagnés jusque sur le seuil, les regardant tituber jusqu’à leurs bagnoles, appuyés sur l’épaule de leurs Bobettes. Pas toutes sobres, d’ailleurs, mais je ne suis pas flic et je n’ai pas de gosses sur la route.

    Un couple est tout de même sorti de chez Bernard, maigre pitance. L’homme est resté figé par le spectacle de ma clientèle enchantée. C’était un marrant. La surprise passée, il m’a jeté : « On dirait qu’on s’est trompé de crèmerie ». Le pauvre Bernard en a bouffé sa toque.

    Je suis rentré.

    Zut ! Il en restait deux dans un coin. L’homme se tenait le bide à deux mains et paraissait mal en point. Machinalement, j’ai regardé ma montre : déjà ? C’était trop tôt. Je me suis avancé et incliné, onctueux :

    – Quelque chose ne va pas ?

    – Ce gros dégueulasse a tellement bouffé qu’il ne peut plus se lever, a grogné la femme qui, pour sa part, paraissait avoir trop arrosé les agapes.

    – Je vous appelle un taxi ?

    Et je fournis la réponse d’autorité : « C’est plus prudent ». Fallait qu’ils se tirent. Pas qu’ils tombent ici, sous mon toit !

    Le taxi était là cinq minutes plus tard. On ne fut pas trop de deux, le chauffeur et moi, pour traîner le bonhomme jusqu’à la voiture. On l’y assit péniblement. Ouf ! Soulagé.

    – Alors, ça n’a pas eu lieu ? m’a lâché l’homme en s’affalant.

    – Ben non, l’orage est passé.

    – Cette trouille ! qu’il a fait en me désignant son énorme ventre. Cette foutue trouille m’a déchiré les entrailles.

    C’était drôle, vraiment cocasse. « Pas encore eu lieu », ai-je marmonné entre mes dents, en claquant la portière.

                                                                                                                          à suivre...


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    Tout le monde à table ! (3)

    Patrick Ledent

     

     

    Mes roulés de jambon ont fait un tabac. C’était délicieux, délectable, digne des plus grandes tables de la capitale. À ce rythme, on allait me décerner trois toques avant le dessert. Un ortolan du Michelin allait franchir la porte, me déloger de ma cuisine et me coller une médaille en criant qu’il y avait urgence, qu’on ne pouvait pas attendre.

    C’était réussi, c’est vrai, mais pas à ce point. Je n’étais pas dupe. Le vin y était pour beaucoup. Les crânes étaient de bonne contenance. Du coup, l’assemblée avait déjà sifflé vingt bouteilles en moins d’une heure. Ça promettait. Moi, je restais sobre. D’abord parce que c’était mon rôle et ensuite parce que je voulais affronter l’apocalypse  la tête haute, en pleine possession de mes moyens. Je ne voulais pas être fauché comme un vulgaire épi, je voulais un traitement déférent, à la hauteur de mon courage.

    À l’heure du plat principal, mon restaurant ressemblait davantage au bistrot de l’abattoir après le marché du dimanche matin qu’à une enseigne de chez Bocuse. L’ortolan du Michelin devait avoir fait demi-tour, agressé par le vacarme qui sourdait jusqu’au dehors. Le pauvre Bernard, dans sa salle vide, hésitait entre la corde ou la retraite anticipée.

    Mon médaillon de veau était plus tendre qu’une agnelle d’élevage nourrie aux loukoums. Quant à mes champignons sauvages. Ah, mes champignons sauvages ! Mais où donc avais-été cherché ça ? Ça ressemblait un peu à des chanterelles, mais ça n’en était pas. Un peu à des pleurotes aussi, mais un peu seulement. Des giroles ? Des morilles ?

    – Si je vous le dis, le pauvre Bernard va me piquer la recette, ai-je éludé. Pas question !

    Fou rire général. Les rares clients qui ne connaissaient pas mon voisin furent mis au courant par les autres et participèrent de l’ivresse générale.

    « Le bal masqué de fromages sur voile lacté » était une composition de Déborah. Figurez-vous une chapelle privée comme on en trouve au Père Lachaise, drapée d’un linceul blanc – le fameux « voile lacté », fallait y penser – que nous avons soulevé ensemble pour découvrir une dizaine de caveaux, chacun occupé par un fromage du terroir. Il y eut des applaudissements et, l’espace de quelques secondes, un ange passa. Ce fut si brutal au beau milieu du vacarme que j’ai failli paniquer. Déjà fini ? C’était ça la fin du monde ? Pas de morts, pas de massacres, pas de ruines, pas d’explosions, mais simplement l’univers qui s’arrête, prisonnier d’une photo ? Tout qui reste en suspens, indéfiniment ?

    Mais non, ce ne fut qu’un grippage furtif dans la course du temps, et les rires repartirent de plus belle, alimentés par force bouteilles de vin.

                                                                                                                   à suivre...


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