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    Noël, 4 jours après la fin du monde.

    Dominique Chappey

     

     

    Je comptais quand même dessus pour en finir proprement. Le grand saut collectif m’épargnait les commentaires affligeants. Il permettait un point d’arrêt sans photo dégradante dans les magazines à scandales, sans colonne nécrologique sentencieuse dans les journaux bien pensants. Un truc net et sans bavure. Big Boum badaboum ! Oh ! Oh ! Oh ! Même pas le temps de polémiquer, on n’en parlait plus. C’était rangé, bien plié au fond de la galaxie à droite en sortant. Un petit tas de poussière à glisser sous la moquette. Prochain arrêt à l’humanité suivante, si jamais le phénomène osait réapparaître ailleurs, un jour.

     

    Et puis ça remplaçait le courage qui me manquait pour tout plaquer et les envoyer balader. Au lieu de ça, j’ai endossé de nouveau mon costume et je suis reparti en tournée, le rouge aux joues. Les dents serrées, je continue à me taper ce boulot idiot, ma fierté enfouie bien profond dans ma poche avec mon grand mouchoir à carreaux par-dessus. Et ne croyez pas que c’est pour épargner mes salariés et sauver ma petite entreprise. Il y a longtemps que je ne suis plus mon propre patron et que les salariés ne sont plus les miens. La liquidation totale. Oh ! Oh ! Oh ! Ça ne m’aurait pas gêné.

     

    Le fonds de commerce était déjà plus ou moins américain depuis la création. La délocalisation dans le nord, le folklore scandinave, c’était essentiellement pour des raisons fiscales, et puis aussi beaucoup pour l’image de marque. Mais depuis le rachat en bourse par l’Empire du Milieu, on est reparti de zéro. Plus un gramme de savoir-faire local. Tout fabriqué aux antipodes par des millions de petits esclaves jaunes. Oh ! Oh ! Oh ! Bois de déforestation certifié, plastiques issus de la pétrochimie biologique, usines à effet de serre garanti, que du sérieux à durée de vie très limitée, bradé bon marché, livré conteneur cargo géant. Et là-haut, tout au nord, mes petits lutins, tous désœuvrés, parqués dans des réserves à neige, shootés à l’alcool de renne 24 h sur 24.

     

    Les nouveaux actionnaires n’ont conservé que le décorum et la poudre aux yeux. Un attelage de fonction et moi, un vieux bonhomme qu’ils promènent dessus quand ils ont besoin de booster les ventes. Fin de carrière placardisée en VRP de luxe.

    De quoi je me plains ? Finis les cheminées mal ramonées, les toits glissants, les nez gelés. Basta les gosses restés à l’affût derrière le canapé qui vous filent les jetons alors qu’on est déjà sur les nerfs avec une journée de 30 h d’affilée à prendre les fuseaux horaires de vitesse pour tout boucler en une seule nuit. Plus jamais obligé d’avaler ces tonnes de substances euphorisantes pour garder les yeux ouverts. Oh ! Oh ! Oh !

    Les substances euphorisantes, j’ai conservé l’habitude. Addiction aux méchantes petites pilules qui font rire, après des années de soda caféiné sponsorisé, j’ai vraiment touché le fond. Et évidemment, je n’ai pas pu me débarrasser des effets secondaires. Ce rire idiot et agaçant qui me prend à tout bout de champ. Oh ! Oh ! Oh !

     

    Je ne fais plus grand-chose maintenant, il faut bien se faire à l’idée que l’essentiel du boulot est sous-traité. Rapport à l’explosion du volume de commande. C’est curieux, malgré la crise, les sans-le-sou persistent à offrir des cochonneries à leurs gosses. On se demande comment ils trouvent l’argent. Et puis les plus riches ne lâchent pas l’affaire, de peur de se faire rattraper par la mouise, ils mettent les bouchées doubles. Alors heureusement Internet, les commandes en ligne, les évasions fiscales et les intérimaires précaires, c’est pas fait pour les chiens.

     

    À tout prendre, j’aurai préféré le bruit qui courrait. La grosse explosion pour balayer tout ça. Rudolph, mon renne à nez rouge, celui qui parle, passe son temps à me répéter que je ne suis pas responsable. Mais je n’y peux rien. Quand je regarde ce que je suis devenu. Oh ! Oh ! Oh !

     

    J’ai honte.


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    Highway to hell
    Ysiad
     
    Je ne connais pas vos aspirations ni de quoi vos songes sont faits, mais pour ma part, j’attendais beaucoup de la fin du monde. Vraiment beaucoup, je vous l’avoue. Longtemps j’ai espéré très fort qu’en ce jour fatidique du 21 décembre, je serais exemptée d’aller bosser. Car si la fin du monde devait faire quelque chose pour moi, c’était bien celle-ci.
     
    En me réveillant je me suis dit que quelque événement cataclysmique surviendrait sur le trajet, qu’il y aurait du déraillement dans l’air, du hasard, de l’imprévu, pourquoi pas une lame de fond, et c’est dans cet état esprit que j’ai pris la direction du métro avec en tête l’air de Highway to hell. Or il ne pleuvait même pas, ce qui est contradictoire avec l’idée d’un gros déluge que j’étais en droit d’attendre de la part des amérindiens, et j’ai espéré que la terre trouve le moyen de s’arrêter de tourner subitement, que tout se fige, clac ! Rideau, fin de la représentation, tout le monde descend, la suite sur une autre planète. Comme je me rapprochais des grands boulevards, j’ai constaté que les gens sortaient vivants du métro, avec, sur les visages, la même expression lasse que je connais bien pour arborer la même, alors je me suis forcée à sourire pour conjurer toute cette tristesse, et j’ai descendu l’escalier qui mène aux tourniquets, en guettant à chaque marche le grand big bang de fin. En passant le tourniquet je n’ai eu aucun problème, mon Pass Navigo a marché au quart de tour, toujours pas d’explosion en vue en descendant l’escalier, et rien à signaler lorsque les phares du métro sont apparus au fond du tunnel. Je commençais à être déçue.
     
    A la station Saint-Augustin, j’ai bien eu un petit espoir ; le métro s’est arrêté, longtemps, sans raison majeure. Il y avait beaucoup d’effervescence sur le quai, des agents revêtus de leur gilet jaune parlaient dans des hauts parleurs pour inciter les usagers à libérer les strapontins et à laisser entrer les voyageurs, et l’attente s’est éternisée. On était tous là à la subir, avec l’affiche en noir et blanc du visage odieusement souriant de Carla Bruni faisant de la publicité pour un casque – comme s’il fallait inciter les gens à s’isoler encore un peu plus, dans une ville où le quidam qui ne porte pas d’écouteurs constitue l’exception à la règle –,  et j’ai vu le moment où tout sautait, booouuum, gravats, poussière, néant, dilution générale. L’explosion était sur le point de se produire lorsque cet imbécile de métro a redémarré. Je suis sortie à la station suivante, histoire de taquiner le destin ; j’ai grimpé les marches, j’avais deux rues à traverser et quelques pas à faire, il se passerait forcément quelque chose, un typhon devant le Monoprix, mais rien n’est arrivé hormis le 80, dans lequel je suis montée.
     
    Comme l’autobus marquait un très long arrêt à Saint Philippe du Roule, je me suis dit que cette fois c’était la bonne et que je la tenais, ma fin du monde. L’exaspération montait sur les visages et à nouveau, j’ai attendu qu’une explosion survienne, une bonne grosse explosion de derrière les fagots, eh bien toujours pas, le chauffeur nous a demandé de descendre, le bus était en panne. J’ai repris un autre autobus en direction de la Tour Eiffel. J’eusse espéré d’elle qu’elle ait au moins la tête dans les nuages, mais rien de tout cela. Elle était tout d’une pièce, bien campée sur ses quatre fers, pour une fin du monde c’était franchement décevant, et bien sûr, toujours pas de gros déluge en vue. Je suis arrivée saine et sauve devant l’immeuble, même l’ascenseur était en état de marche, alors j’ai fait le vœu qu’il ait la bonté de se décrocher, mais il est monté d’une traite sans marquer aucun arrêt pour me cracher au sixième étage, où m’attendait le chef de service avec sa tête d’énarque.
     
    Ce n’est pas parce que les fêtes approchent qu’il faut trouver le moyen d’arriver en retard, m’a-t-il dit de sa voix nasillarde, et c’est là que je l’ai vraiment regrettée, la fin du monde, tout en espérant très fort qu’il aille se faire voir chez les Mayas.
     
     

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    Aller-retour

    Patrick L'Ecolier

     

    C’était notre première fin du monde. Un évènement unique à ne pas rater, avaient affirmé sans l’ombre d’un doute les spécialistes de la question. Avec Juliette, on était sur le qui-vive, d’autant qu’à soixante-treize ans, une fin du monde, on n’en reverrait certainement pas une autre de notre vivant.

    On avait tout préparé. On est comme ça avec Juliette, ce n’est pas parce qu’on arrivait au bout qu’il ne fallait pas faire le ménage et laisser tout en désordre. On avait fait une liste pour rien oublier. Faire la vaisselle, la poussière, les carreaux, le parterre, les lits, repasser le linge, débarrasser le frigidaire, donner les restes aux chats du quartier, sortir le chien, vider la poubelle, ranger les papiers, préparer un thermos et des chocolats au cas où, prendre une douche, se raser, s’épiler, arroser les plantes, couper l’eau, fermer le gaz, régler les factures, envoyer un SMS à Tatie pour son anniversaire, annuler le rendez-vous chez le kiné, prévenir les assurances, les impôts, les voisins, le syndic, charger la batterie du portable, éteindre la télé, déconnecter la boîte noire, tirer les volets, mettre un mot sur la porte, la clef sous le paillasson, la voiture au garage, retirer de l’argent au distributeur, acheter le journal, passer au cimetière, mettre des fleurs à Prosper, à Clémence, à Edmond, à Isidore, Gilberte, Amélie, Maxime... Après, on a arrêté la liste du cimetière, on n’aurait pas eu le temps de tous les voir.

    Avec Juliette, on sait comment ça se passe les grands évènements. Pour avoir une chance d’être bien placé, il ne faut rien laisser au hasard. La veille, on avait reconnu les lieux au centre du village et choisi de se poster sur le promontoire près de la fontaine. Juliette, qui est toujours très avisée, avait collé des postits « réservés aux anciens» sur le muret qui l’entoure. Le maire qui passait par là avait l’air catastrophé. On a ri.

    Pour une fois, les gens ne s’étaient pas précipités et on a pu s’installer à notre aise. Apparemment, il n’y avait rien de prévu avant le soir, car toute la journée les gens n’ont fait qu’aller et venir sans s’attarder. Au couchant, on commençait à avoir de légères palpitations cardiaques avec Juliette. Heureusement qu’on avait prévu les chocolats. On était bien contents d’en croquer pour faire aller les derniers instants.    

    Sur le coup des vingt heures, on a bien cru que ça y était. Des petits groupes s’étaient formés sur la place. Quelques élus dépêchés allaient de l’un à l’autre en serrant des mains. Des hommes étreignaient leurs femmes, mais on les sentait mal à l’aise, nerveux. Le panneau des infos express venait de s’allumer. Une horloge numérique affichait un compte à rebours. Rien d’autre. Ça faisait bien dix minutes qu’on était tous plantés à regarder les secondes s’égrenées quand quelqu’un a crié : ça colle pas ! Ça colle pas, je vous dis, faites le compte, on nous a juste programmé la fin de l’année.

    On a scruté le ciel, écouté le vent, senti la terre. Il ne se passait rien. On a demandé aux gens de passage s’ils avaient vu quelque chose, entendu quelque chose, perçu quelque chose...  Rien. Juliette qui n’a pas la langue dans sa poche a insisté, mais quand même, y a pas rien, après tout ce qu’ils ont promis, parce que quand même si y a rien, ça va pas le faire. Les gens, ils ne savaient pas trop quoi dire, un haussement d’épaules par ci, une moue dubitative par là, des yeux ronds, des bouches pincées... puis c’est venu brusquement, comme une tornade. La place a résonné de cris, de ricanements, d’insultes, de menaces... Le pugilat a commencé quand un élu a brandi un bras d’honneur en direction du boucher qui pestait sur son manque à gagner. Avec Juliette, on s’est dit que si c’était comme ça la fin du monde, ça n’allait pas changer grand chose. Et on est rentré.


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    Bon, alors, c’est à quelle heure ?

    Dominique Guérin

     

     

    Et la réponse est : 8.3.2.10.15

    Soit 8 baktuns, 3 katuns, 2 tuns, 10 uinals et 15 jours pour ceux qui savent lire le maya dans le texte ou plus exactement qui ont la traduc de leur roue calendaire. Soit encore : le 21 décembre 2012 (impossible d’y échapper, médiatiquement parlant) avec horaire différent suivant les « chapelles ». Flou temporel de mauvais aloi pour les visionnaires sans boule…

    Car bien sûr, y’a interprétation plurielle comme dans toute prédiction.

    Quoique les dérives du savoir sciento-matheux alliées à la crédulité humaine puissent traumatiser les paranos, moi ça me fait plutôt rigoler. Je pourrais donc sans souci dormir sur mes deux oreilles si je n’étais insomniaque chronique.

    D’où ma décision d’affronter ce non-événement in live au lieu de me coltiner le comptage des moutons ou une rediff à la télé. Mon reality show en quelque sorte…

    Prudent, j’ai d’abord consulté mon pote Google qui m’a illico fourni quantité de sites administrés par autant d’honorables chercheurs que de brindezingues illuminés. Guère plus fiables les uns que les autres, vu qu’on est tous dans l’expectative.

    Je me méfie. L’Apocalypse selon Saint Jean annonçait déjà la fin du monde pour l’an mille et son exégèse a fichu une inutile pagaille chez les moyenâgeux chrétiens lambda ! De telles situations sont légion dans notre Histoire. La plus humoristique date du 11 août 1999, jour où Paco Rabane se ridiculisa avec sa révélation cousue de fil blanc. Du vécu qui, je m’en souviens, a nourri d’esclaffements quelques repas partagés entre amis… Faut savoir rire de tout quand le diable, finalement, ne danse pas sur nos tombes.

    Jeudi minuit. La seconde suivante : rien. J’accorde à la trotteuse le bénéfice du doute. Qui sait si ma montre n’a pas un chouïa de retard sur l’horloge universelle.

    Minuit cinq. Vendredi bien sonné. Moi, toujours sain et sauf dans le fauteuil du salon, sous le lampadaire halogène à deux abat-jour. J’ai privilégié le mode liseuse à l’éclairage général et je reste l’œil scotché aux aiguilles fatidiques sous l’unique lampe allumée. On n’est jamais trop prudent… Si « aujourd’hui » doit exister avec son irrémédiable lot de « demains », autant agir comme « hier » et réaliser des économies d’énergie. Je suis très pavlovien quand j’y songe…

    Je répertorie les infos googueuliennes. Prochaine étape : 7 heures. Pourquoi ? Parce que… c’est le Maya Mundo Maya qui le dit, pardi. Ce vendredi 21 à 7 h du mat’ dans mon salon, il sera pile jeudi 20 minuit heure locale chez eux. Leur B.B.B. (Bing Bang Bis) nous est promis dans un futur immédiat qui me renvoie à un passé tout aussi immédiat. Au secours ! Je repense aux quatre-vingt jours de Philéas Fog qui n’en avait accompli que soixante-dix neufs pour son tour du monde… Stop. Je ne vais pas recalculer les fuseaux. Jules Verne a forcément blindé sa démo.

    7 heures. Je me lave les dents. Rien de neuf sous le soleil absent. Je suis déjà habillé, costume-cravate-chaussettes Carnet-de-Vol. Go !

    Au bureau, personne ne moufte. Chacun est tout ce qu’il y a de plus vivant, donc soumis à un timing de dingue, donc corvéable à merci. Pas une minute à consacrer à la fin du monde ; d’ailleurs on n’y croit pas, et quand bien même… Serait-ce vraiment une cata au regard du tas de boulot à abattre quotidiennement ?

    Pause déjeuner. La grande aiguille de ma swatch attaque la treizième minute du cadran. J’ai le ketchup qui dégouline en savourant ce qui ne sera pas mon dernier Big Mac. Si, bien sûr, l’éradication totale était réellement prévue pour 12 h 12, instant hautement propice du solstice d’hiver, sic ! le Huffington Post . Théorie chère aussi à l’écrivain John Mayor Jenkins, cet illustre inconnu. Mais encore ? Je m’essuie les doigts, trouve la rue bruyante, hâte le pas vers le bureau, glisse un euro compatissant à Misère, l’éternel clodo dont le bien nommé clébard s’appelle Job, me retrouve assis devant ma pile de dossiers à traiter -d’urgence !-.

    C’est reparti pour un tour. Pas de quoi pleurer mais pas de quoi se réjouir non plus.

    L’après-midi s’écoule, s’achève, devient crépusculaire. Nulle alerte au chaos n’en a perturbé le traintrain.

    Courtes vibrations désagréables le long de ma cuisse. Je dégaine mon portable. Lydie a tapoté un SMS laconique : « libre dimanche seulement ». Raté pour notre week-end d’amoureux. Tant pis, je me contenterai du jour du seigneur, à condition que Dieu nous prête vie.

    Je n’ai pas sommeil. Ni faim. Je bouquine. Un polar. J’ai tort. Le suspens me tient éveillé…

    Vendredi minuit. Le 21 décembre capote enfin dans la nuit noire.

    Qui pour se sentir hors de danger ? Qui pour s’imaginer l’avoir échappé belle ? Combien de gens pour avoir ajouté foi à cette fable ? A quand les presciences Incas ou Aztèques ou Olmèques ou XXX pour relayer la Grande Peur Foutraque ?

    L’après fin du monde est sur rails. Hélas, je n’entraperçois pas de nouveaux aiguillages…

    Alors que, à la réflexion, le cauchemar prédit aurait pu nous offrir l’occasion d’une belle renaissance !

    Je n’ai plus d’autre alternative que mon lit. Mais je freine des deux pieds. La faute à Google. Car si on se réfère à l’écrivain Luc Mary, en ajoutant une poudrée d’astronomie à la sauce maya, l’apothéose solaire nous explosera à 00 h 32.
    Aujourd’hui. Samedi 22 décembre 2012.

    Une petite demi-heure à patienter… ça vaut le coup de rêver encore un peu.


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    On ne joue pas avec le ciel

    Patrick Ledent

     

     

    On était au bistrot. On fêtait ça. On parlait fort. Moi, je restais en retrait, prudent. J’étais un solitaire. Le patron, Maurice, entretenait l’ambiance :

    – Quels cons, ces Mayas !

    – Moi, ce que je ne comprends pas, répliqua Georges, l’intellectuel, c’est l’intérêt de tout ça.

    – Qu’est ce que tu déconnes encore, Einstein ? dit un buveur.

    – Ben oui, c’est vrai, quel intérêt les Mayas avaient-il à prédire une fin du monde à si longue échéance, plus de 15 siècles après, ça ne tient pas la route.

    – De toute façon, y avait pas de route, jeta l’ivrogne de service.

    Il eut droit à un éclat de rire qui le surprit : il n’y était pas coutumier.

    Mais Antoine, un pragmatique, recadra le débat :

    – Ben tiens ! Ils n’allaient quand même pas prédire ça pour la semaine suivante, voire l’année suivante, voire dix ans plus tard. Et se cailler la laitance en attendant. Chocotter tous les matins en matant le ciel, tu parles d’une existence ! En tablant sur mille cinq cents ans, par là, j’ai pas les comptes et on s’en fout, ils étaient peinards, les gars. Pouvaient écluser leurs pintes à l’aise. Ça ne serait pas pour leur pomme, la fin du monde.

    Une explosion de rires accueillit l’analyse, pertinente. Georges accompagna le mouvement, quoiqu’avec sa réserve habituelle.

    Quand les rires s’apaisèrent, il reprit :

    – D’accord Antoine, mais c’était quoi leur intérêt, si ce n’était pas faire peur ? Foutre les jetons, parfois, ça peut servir. En politique, par exemple, y en a qui ne vivent que de ça. Mais foutre les jetons avec une prédiction hors de portée, ils n’avaient rien à y gagner, les prédicateurs précolombiens.

    – Pourquoi voudrais-tu qu’ils eussent eu quelque chose à y gagner ? osa un autre.

    – Ustucru, toi-même ! jeta l’ivrogne qui, décidément, vivait son heure de gloire.

    Georges calma un début de rigolade en répondant sérieusement à la question :

    – Parce que rien n’est gratuit. En cinquante ans, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui lançait autre chose qu’une connerie gratuitement, sans rien attendre en retour.

    – Ben justement ! C’t’une connerie ! répliqua Antoine, avec ce bon sens qui était sa signature.

    – La preuve ! approuvèrent tous les autres, en levant joyeusement leur verre.

    Georges laissa passer le temps du toast, avant de poursuivre :

    – Bon, ok, ils se sont trompés, mais ce n’est quand même pas une connerie.

    – Explique !

    – Ils n’ont pas sorti ça comme ça, les Mayas. Ils avaient des mathématiciens, des astronomes. On ne sait pas exactement le niveau atteint par leur civilisation en astronomie, il y a des zones d’ombre, mais il ne fait aucun doute qu’ils en connaissaient un rayon, à commencer par celui de la terre…

    Il marqua un temps, fier de son jeu de mots. Mais personne ne le releva. Il reprit, déçu :

    – Bref, soit ils se sont trompés, soit on a mal interprété leurs calculs. Mais en tout état de cause, c’est clair, ils étaient sérieux.

    – Excuse-moi, Georges, mais je ne te suis pas, dit Antoine. Qu’est-ce que tu cherches à nous dire ?

    Georges soupira, non sans prétention.

    – Je répète : primo, ils n’avaient rien à y gagner ; secundo, ils étaient sérieux. Donc, par conséquent…

    – Par conséquent ? le pressa Antoine, toujours un peu agacé par son côté docte.

    – Par conséquent, la fin du monde, ce n’est pas du pipeau. Bon, ce n’était pas hier, j’admets. Et après ? Il ne pourrait s’agir que d’une très légère erreur de calcul. Ou d’une très légère erreur d’interprétation. C’est ça que je veux dire !

    Là, il avait jeté un froid. On vit quelques verres à demi-levés qui furent prudemment reposés sur le zinc. La question suivante ne fut qu’un murmure, quasi collectif. Impossible de savoir qui la posa :

    – Qu’est-ce que t’entends par « légère », Georges ?

    – Ah ça… Ah ça, c’est un mystère, fit l’intéressé en buvant posément une gorgée et savourant son effet.

    Nouveau silence.

    – Dis voir, Georges, attaqua doucement Antoine, passablement exaspéré. Qu’est-ce que tu cherches à faire ? Nous foutre les jetons ? Et si c’est le cas, c’est quoi ton intérêt, à toi ?

     

    Depuis mon coin, à l’ombre, je l’ai senti vaciller, sur ce coup-là, Georges. Il jalousait le bon sens d’Antoine, à raison. Antoine était vif, saisissait la balle au bond, quand Georges, sans être laborieux, ne connaissait pas la spontanéité. Du coup, Antoine lui volait parfois la vedette.

    C’était le moment de sortir de l’ombre et de jouer ma carte. Je me suis levé et j’ai toisé Georges. On ne s’aimait pas, depuis toujours. Carence d’atomes crochus. Y a pas de remède contre ça.

    – Tiens ! Patrick ! Tu te réveilles ? a-t-il ironisé. C’est vrai que sur les grandes questions…  

    J’ai laissé courir.

    Lui, c’était l’intellectuel fort en gueule, moi, le taiseux. Je le laissais toujours bonimenter, très peu pour moi. Mais il savait que je pouvais le moucher, à n’importe quel moment. Mes bases étaient plus solides. Et là, pas con, il sentait que ça allait tomber. De fait :

    – Et s’ils ne s’étaient pas trompés, les Mayas, Georges ? Je veux dire, pas trompés du tout. Pas d’un jour, pas d’une heure…

    – Il est con ou quoi ? questionna-t-il à la cantonade en me désignant.

    Il réclama le silence d’un geste un rien hautain, comme d’habitude :

    – Moi, je veux bien, Patrick. Mais qu’est-ce qu’on fait là, alors ? On y aurait réchappé ? Juste nous ? Serais-tu en train de me dire que tout flambe dehors ? Que si je passe la porte, je vais griller comme un homard ?

    Il eut son petit succès. La métaphore était plaisante, j’en convenais, moins par son originalité que par son anachronisme, il est vrai.

    – Non, Georges, rien de tout ça. Je veux juste dire que si tu passes cette porte, tu seras mouillé.

    – Waouh ! Putain ! Y en a là-dedans !

    Il se permit de me tapoter le front du bout des doigts. Mauvais ça…

    – Tu parles, que je serais mouillé, génie ! Il pleut à seaux.

    – Justement, Georges, il pleut. Tu vois…  T’y arrives quand tu te donnes du mal.

    – Qu’est ce que tu veux dire ?

    ­– Rien d’autre que ça. Qu’il pleut…

    – Ben oui, et alors ?

    Ah quel bonheur, il me mangeait dans la main, là, le petit Georges.

    – Et alors on est là, on devise et on attend que ça cesse. Sauf que…

    – Sauf que quoi ? Mais merde, accouche !

    Un pur moment de bonheur, sa tronche, livide :

    – Sauf que ça pourrait bien ne pas cesser. Ou durer une quarantaine de jours, par là, ça suffirait… Et ça ne serait pas la première fois, d’ailleurs.

    Là-dessus, j’ai vidé ma bière et je suis sorti. J’avais givré les verres, certain. Je sentais la glace se former derrière moi. J’ai ricané. Ça valait bien une douche !


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    C’est bien beau d’organiser une fin du monde : ça fait ruminer les savants, saliver les journalistes et baver les marchands ! Mais après ? Que se passe-t-il une fois la fin terminée ? Désireux d’éclaircir la question du « à quoi ça sert une fin du monde sans lendemains chantants » et soucieux de ne pas laisser les choses tourner en rond, des auteurs se retrouvent une nouvelle fois au café pour discuter de la chose et voir comment chacun va se débrouiller les jours d’après pour reprendre du poil de la bête sans y laisser trop de plumes...

    Prologue le 21 décembre 2012 à vingt heures. Épilogue le 1er avril 2013.


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