• Les 100 derniers jours (J -26)

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    AVC

    Patrick Ledent

     

     

    Il avait désappris la surprise, l’échec et le doute : tout se calculait. Quand le résultat projeté n’était pas celui que l’on attendait, on corrigeait l’équation jusqu’à ce que ça colle, c’est tout.

    De sorte que lorsque le jingle du 20 heures s’acheva sur la bouille de l’autre, à droite de l’écran, il n’en crut pas ses yeux. Ce fut une émotion nouvelle, dévastatrice, qui lui coupa le sifflet, la respiration et le pouls. Une émotion qui l’irradia des orteils aux cheveux, le vidant littéralement de son sang. Il eut l’impression qu’une trappe se dérobait sous ses pieds et l’envoyait dans le conduit d’un vide-ordures. Il ouvrit la bouche. Cria ?

    Il ne s’écrasa pas. Le cœur repartit sous l’effet d’une formidable inspiration, instinctive et douloureuse, qui contracta les parois autour de lui jusqu’à ralentir sa chute et l’amortir. Le sang revint en masse à la pompe qui s’en débarrassa n’importe comment, l’envoyant boursoufler artères, veines et capillaires. Quelques tissus fragilisés du cerveau et des poumons se fissurèrent sous la pression. Le président déchu toussa une longue minute, au bord de l’anoxie, les yeux exorbités, rougeaud, avant de se redresser, de repousser le médecin qui s’avançait, seringue à la main, de retrouver son souffle et de lâcher :

    – C’est quoi, ça ?

    On se regarda, interrogateurs.

    – C’est quoi, ça ? hurla-t-il en désignant l’écran.

    – Votre adversaire, risqua un conseiller.

    – Qu’est-ce qu’il fout là ?

    – Il a gagné, monsieur le président.

    – Gagné ? bredouilla-t-il.

    Il se laissa tomber sur une chaise, comme s’il venait de recevoir un coup de poing.  Il se tint ainsi dix secondes, la tête entre les mains, avant d’émerger:

    – Pourquoi ?

    Il y eut un nouveau flottement :

    – Pourquoi quoi, monsieur le… ?

    – Pourquoi cette chose a-t-elle gagné ? répéta-t-il en articulant exagérément  chaque syllabe.

    – 56% des…

    – Ta gueule !  Je me fous des chiffres. Ce que je veux, c’est une explication. Savoir comment et pourquoi  je me suis laissé baiser par une bande de merdeux comme vous.

    – Vous ne pouvez pas dire ça, nous…

    – Je ne peux pas quoi ? Qu’est-ce que je ne peux pas dire ?

    – De grâce, calmez-vous, intervint le médecin.

    – Mais je suis calme, chuchota le chef de l’État en se relevant. Parfaitement calme. Il fallait juste me laisser le temps de m’asseoir et de me faire à l’idée. De comprendre. Comprendre le pourquoi. Maintenant, c’est clair : on vous a achetés. Vous m’avez vendu aux cocos.

    – C’est insensé, bien sûr que…

    – Vos gueules ! Dites-moi juste combien !

    – Combien ?

    – Combien je vaux. Je veux savoir. Plusieurs millions, j’espère. Alors ?

    Ce petit homme était fou. Il venait de diriger pendant cinq ans la quatrième puissance économique mondiale et il était fou. Il n’y avait qu’un fou pour parler de cette façon-là, entre ses dents, comme pour lui-même. Qu’un fou pour vous regarder ainsi, sans vous voir. Comme si vous n’étiez qu’un mur, une porte, une chaise, l’élément d’un décor. Qu’un fou pour vous faire passer toute envie de bouger, de proférer un seul mot. Pour vous faire comprendre que vous ne deviez votre salut qu’à l’état d’objet auquel il vous assujettissait. Oui, cet homme-là aurait tué à mains nues quiconque l’aurait interrompu.

    – Alors ? J’écoute. Je vaux combien pour ces cocos ?

    Silence.

    – Et lâches avec ça ! Mais bon…

     

    D’un revers de main à hauteur de tête, Il balaya un décor fantôme. Ce qui suivit directement ce geste fut extraordinaire, hors du temps, inimaginable. Il émergea, métamorphosé, comme s’il venait réellement de se débarrasser d’un mirage. Son regard avait perdu toute fixité, sa face toute rougeur, et sa démarche était redevenue celle qu’on lui connaissait : nerveuse et sautillante, presque comique. Il reprit, d’un ton léger, mais déterminé, comme s’il s’apprêtait à vivre un moment excitant :

    – Bon, c’est pas tout ça, mais je suppose qu’il faut faire face. Féliciter le vainqueur. Lui remettre les clés, rassurer nos électeurs.

    On vit apparaître quelques sourires. Qui firent contagion. Il y eut un soupir à l’unisson, si fort que l’on sentit un vent léger rafraîchir le staff. Ouf ! Bien sûr, l’incident n’était pas clos, on en reparlerait. Mais ce n’était pas le moment. Ah ça non ! Pas le moment du tout.

    On le pressa, l’entoura, l’épongea, lui tendit un discours :

    – C’était prêt, hein ? C’était prêt, vous saviez !

    Nouveau flottement. Vite effacé :

    – C’est bien, faut tout prévoir, vous avez raison. Même l’inconcevable. Même l’impossible. Même ce qui ne doit pas être, il faut le prévoir… C’est notre métier.

     

    Son allocution fut bon enfant, quasi chaleureuse. C’est à peine s’il lut son papier. Il improvisa et félicita sincèrement le vainqueur, en bon joueur. Il se dit combatif, loyal, juste. Son parti avait perdu une bataille, pas la guerre. Un bien grand mot, d’ailleurs, la guerre. Et l’on se prit à douter. Et si l’on s’était trompé d’homme ? Et si la grandeur n’était pas chez qui on l’avait placée ?

     

    Deux heures plus tard, une première un soir d’élection, il acceptait une confrontation avec le vainqueur en direct sur France 2. Après tout, s’il préférait les plateaux de télé aux assiettes du Fouquet’s, son remplaçant, c’était son affaire.

    Un remplaçant très éphémère, du reste, puisqu’il l'abattit à bout portant, en coulisse. C’était facile, personne ne l’avait fouillé, lui. Il n’était pas dangereux.

    Le temps de réaliser l’énormité de la chose et d’alerter les gorilles restés à l’extérieur, le président sortant eut même le loisir de s’asseoir, face aux caméras, de disposer de part et d’autre de sa chaise les pans de sa veste, de se racler la gorge et de lâcher, lèvres pincées et regard fou :

    – Vous n’auriez pas dû me faire ça, vraiment, vous n’auriez pas dû.

     


  • Commentaires

    1
    Jeudi 12 Avril 2012 à 02:36

    Un très beau rendu de folie douce. A sa décharge, il a tant fait pour la France, quelle ingratitude ! Merci, Patrick, pour ce savoureux intermède électorale qui laisse l'élu mort... de rire.

    2
    Dimanche 15 Avril 2012 à 23:45

    Mince... Va falloir le tenir à l'oeil, le 6 mai, quand il va céder la place.

    3
    Joël H
    Samedi 23 Août 2014 à 18:10

    SI !

    4
    Lza
    Samedi 23 Août 2014 à 18:10

    Et si, à son réveil, on  lui avait appliqué le traîtement de Salazar? lui faire croire qu'il était toujoyrs président, avec des ministres fictifs, et plein de figurants (avec le chomage, ce serait facile à trouver...)

    5
    Marlène
    Samedi 23 Août 2014 à 18:10

    On nage en plein délire littéraire ! ça fait froid dans le dos.... mais on sent bien la folie, la vraie, celle qui auréole la mégalomanie !!!!

    6
    danielle
    Samedi 23 Août 2014 à 18:10

    Lui appliquer le traitement de Salazar? Vu le sens de l'humour de notre mégalomane, il en casserait sa pipe!

    7
    jordy
    Samedi 23 Août 2014 à 18:10

    Quel vivacité, on se croirait directement dans les artères du chef de l'état !! Après John Malkovitch, combien de gens paieront pour se retrouver dans la peau du pouvoir ? Un peu docu, un peu polar et j'y ai même trouvé une petite rythmique de blues ! Celui du perdant sans doute.

    Bon moment de lecture !

    8
    Huberts
    Samedi 23 Août 2014 à 18:10

    Encore un texte excellent. On sens si bien les vagues d'émotion et de folie. Bravo.

    9
    Jean-Luc
    Samedi 23 Août 2014 à 18:10

    C'est tout à fait plausible cette histoire, on a bien vu Chirac flinguer Balladur ... A moins que ça ne soit aux guignols de l'info.
    Rien à ajouter, c'est tout bon.

    10
    M le
    Samedi 23 Août 2014 à 18:10

    On ne le tient plus, Patrick... Il faudrait pouvoir repousser les élections pour en avoir encore un ou deux!

    11
    JLLPoule
    Samedi 23 Août 2014 à 18:10

    et les visuels sont excllents, à chaque article...

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