• Jour--79.jpg 

    Le pêcheur à la ligne.

    Claude Bachelier

     

     

    « Un pêcheur au bord de l’eau, abrité par son chapeau, est heureux, il trouve la vie belle ».

     

     

    Jacques est un pêcheur. Un pêcheur à la ligne. Un vrai. Il fait partie de ces gens qui aiment la solitude sans être pour autant des solitaires. De ces gens que rien ne saurait détourner du calme d’une journée au bord d’une rivière. C’est avec son ex beau père qu’il avait pris le virus, au point de délaisser sa femme, ce qui avait conduit au divorce, chacun repartant de son côté, sans drames et sans histoires.

    Donc, Jacques est un pêcheur. Hors de son travail, toute sa vie tourne autour de cette activité. Il possède une multitude de cannes à pêche et les accessoires qui vont avec. Il y consacre une grande partie de son temps libre et une part non négligeable de ses revenus. Mais son salaire confortable d’ingénieur lui permet d’avoir les meilleurs matériels, quelque soit la pêche pratiquée : à la ligne, au lancer, à la mouche et même au gros. Pour autant, il ne pratique pas la « pêche sportive », qu’il assimile à la compétition. Il a horreur de ces grands-messes bruyantes et vulgaires où les pêcheurs sont transformés en compétiteurs gloutons. Selon lui, la pêche est et doit rester un loisir, un moment de détente et de repos.

    Que ce soit au bord d’une rivière paisible ou d’un torrent tumultueux, que ce soit en Ecosse pour le saumon ou le brochet, en Irlande ou au Canada, ou encore en Méditerranée ou sur les côtes de Floride pour la pêche au gros, il a toujours ces exigences de plaisirs simples et de communion avec la nature.

    Chacun connaît sa passion. Pour autant, il ne fait pas de prosélytisme. Il en parle, certes, mais sans jamais imposer d’explications interminables à ses interlocuteurs.

    Jacques ne vote pas. Sa dernière participation remonte à l’année ou il fallut éviter la honte et le discrédit à la France. Il n’a pas de raisons particulières, sinon qu’il préfère aller à la pêche. S’il n’a pas de mépris particulier pour la classe politique, il a en revanche horreur des débats télévisés, des discours des uns ou des autres, des postures, des illusions répandues ou des promesses aléatoires.

    Ses collègues de travail, ses fréquentations s’étonnent parfois de son attitude. Certains l’accusent même de manquer de courage, voire d’être lâche en refusant d’assumer un choix. Même s’il n’en laisse rien paraître, ce genre d’insultes le blesse profondément. Mais il est vrai qu’il n’a pas vraiment d’arguments à leur opposer. Il a bien essayé le genre « les politiques sont tous pourris » ou « bonnet blanc et blanc bonnet », mais sans conviction tant ce genre de raisonnements lui paraissent absurdes. Pareil pour le « de toutes façons je n’y comprends rien ».

    Pourtant, il fait des efforts et essaie de se convaincre qu’il doit s’intéresser à la vie politique du pays. Alors, il regarde les débats à la télé, lit des journaux d’opinion, surfe sur internet sur les sites des partis, des syndicats et des associations. Mais au bout de dix minutes, quinze au maximum, il lâche prise, saoulé par les mots, les images, par tous ces gens convaincus de vouloir faire le bonheur des citoyens, même contre leur gré !

    Ainsi, il retourne se réfugier auprès de ses chers bouquins qui, eux, ne traitent que de la pêche ou étale avec amour ses cannes sur la table de son atelier.

    Oui, Jacques est un pêcheur à la ligne. Non, il n’ira pas voter ce dimanche-là. Oui, il est heureux. Non, il n’éprouve aucune gène à taquiner la truite ou le brochet au lieu de glisser un bulletin dans l’urne.

    Oui, Jacques est heureux et trouve la vie belle.

     


    5 commentaires
  • Jour---81.jpg 

    Mauvaise fortune

      Sing Sing

     

     

    Ça va mal

    Il parait...

    Non, ça va mal, c'est sûr

    On le dit...

    Plus rien ne tient debout

    Avec tous ces voyous...

    L'opacité nous menace

    A trop rester sur place...

    Il y a de quoi perdre la tête

    Avec tous ces pique-assiettes...

    Les gens ont peur

    L'air est trompeur...

    Surtout de la vie, les gens ont peur de la vie

    Et d'être mal servis...

    Leurs yeux sont usés, leurs lèvres cyanosées

    A vouloir trop causer...

    Ils sont mis au ban

    Faut dire, ils s'y prennent drôlement...

    Dispersés par la flicaille

    Avec toute la canaille...

    A l'écart des lois du monde

    Et des odeurs nauséabondes...

    Laissés-pour-compte

    Pour solde de toute honte...

    Ma gorge est nouée

    Il faut se secouer...

    J'ai le coeur gros

    Comme tous les héros...

    Il y a tellement de chagrins en moi

    Pauvre petit bourgeois...

    Et ça ne veut pas sortir

    A quoi bon le repentir...

    J'ai envie de boire, de me laisser choir 

    Et de broyer du noir... 

     

    De broyer du noir...

     


    3 commentaires
  • Jour -82

     

    Petite histoire de Miss Moody (2)

    Ysiad

     

     

    Peu après que la séparation de Miss Moody et Mr Poor fut officialisée et que les journaux se furent jetés sur leurs disputes pour en faire leurs manchettes : « Moody dégrade l’andouillette de Poor », « L’andouillette de Poor roulée dans la farine », « Mais où est donc passée l’andouillette de Poor ? », les affaires de la finance traversèrent une période de très grande dégradation. On ne savait plus qui était avec qui. Ni qui faisait quoi. Ni combien faisaient 3 x 3, et pourquoi Standard opérait un retour fracassant sur les marchés en poussant des cris d’orang-outang en rut, et pour quelle raison Poor ne cessait de dire que les performances de Standard, c’était de la daube par rapport aux siennes. Bref, il y avait du grabuge dans l’air, mais le plus ennuyeux, c’est qu’on ne savait toujours pas d’où venait le vent, et ça, c’était un vrai problème.

     

    Il faut toujours, toujours savoir d’où vient le vent, surtout en période de crise.

     

    Pour savoir d’où pouvait venir ce putain de vent de crise, les financiers tendaient leur doigt en l’air mais comme les récents événements leur avaient fait perdre la boussole, au lieu de l’index, c’était le majeur qu’ils pointaient vers le ciel, ce qui prêtait à confusion.

     

    Et sans doute était-ce pour cette raison que le ciel, furieux de cette forêt de doigts d’honneur dressés vers lui et qui semblaient le désigner comme le seul coupable de la crise, le ciel en avait pris ombrage, et se refusait catégoriquement à afficher un temps clairement lisible.

     

    Il y avait des perturbations de plus en plus nombreuses, des vents de plus en plus contraires et une multitude de nuages qui arrivaient tout fringants et galopants au milieu de l’été pour crever sans prévenir au-dessus de la mer Egée, comme s’il avait fallu absolument désigner un coupable dans le grand bordel général de la dégradation ambiante, et comme si ce coupable devait supporter sur ses épaules toutes les dérives profondes du monde que dirigeaient ces types qui prenaient leur majeur pour leur index, et suivaient avec grand intérêt dans les journaux les sautes d’humeur de Miss Moody, laquelle venait de larguer Standard.

     

    Car Miss Moody en avait marre de ce gros Standard, beaucoup trop dans la norme à son goût, beaucoup trop porté sur la cuisine ranplanplan, et qui levait un petit majeur timoré vers les nuages en faisant des risettes pour implorer la clémence du ciel, afin que la crise, elle s’arrête un jour, et que Moody, elle lui revienne vite, oui, vite, sexy, canaille, toute habillée de cuir, avec des seins comme des bonus et la bouche pleine de ce fameux AAA qui sauve la situation de la débandade.

     

    Du jour au lendemain, crac ! Plus de Standard.

     

    Ce qu’il lui fallait, c’était Fitch, rien moins.

     

    Fitch, le grand type ténébreux ressemblant à Georges Clounie des Zéta Zuni, dont la saucisse gros calibre n’avait encore jamais perdu son triple A. Fitch ne prenait pas son majeur pour savoir d’où venait le vent, il brandissait directement son poing vers le ciel, et cela lui avait valu de la part des journaux une réputation de dur, qui était revenue aux oreilles de Miss Moody, toujours en mal de mâle.

     

    Ce fut elle qui provoqua la rencontre. Elle prit son téléphone et appela Fitch qui lui donna rendez-vous le soir même à son domicile. Fichtre ! fit Fitch, Miss Moody à dîner, j’ai intérêt à bien performer ! et il passa l’après-midi aux fourneaux afin que sa visiteuse garde de son art d’accommoder la saucisse un souvenir long en bouche.

     

    A peine Miss Moody avait-elle mis le pied chez Fitch qu’elle attaqua en lui demandant de lui montrer comment il s’y prenait pour savoir d’où venait le vent.

     

    Flatté par cette entrée en matière, Fitch ouvrit la fenêtre, brandit son poing au ciel et lança des injures, ce qui n’eut pas l’air d’impressionner le moins du monde Miss Moody. Arrête ton Fitch-fucking, lui fit-elle cavalièrement, comme elle aurait dit à Ben-Hur d’arrêter son char ;  t’as intérêt à te donner du mal pour garder ton triple A, Fitch ! claqua-t-elle, en manière de défi.

     

    Fitch garda son sang-froid tout le long du repas. Il se montra particulièrement attentif à redresser la situation chaque fois que celle-ci avait tendance à s’infléchir, agrémentant ses propos de quelque saillie opportune pour relancer le mouvement, veillant à ne point bâiller entre la poire et le fromage à l’instar du gros Standard, à ne point s’endormir au moment du dessert comme l’avait fait Mister Poor, éreinté par le rythme que Miss Moody lui imposait afin qu’il maintînt sa barre au plus haut, à se montrer toujours attentif à prévenir les désirs de sa partenaire, en la resservant autant qu’elle le voulait, dès qu’elle le souhaitait.

     

    Miss Moody se déclara satisfaite et le prouva en lâchant un AAA. Aussitôt, le naturel revint au galop, comme il se doit, et Fitch, qui s’était longtemps maîtrisé durant tout le temps de leur tête à tête, ne put se retenir de sortir une énormité.

     

    Satisfaite ? fit-il, en macho de base gavé de séries télévisées, lorsqu’elle reposa sa fourchette.

     

    Miss Moody se vengea de l’affront qu’il venait de lui faire en supprimant deux A, dès le lendemain, à son gros calibre.

     

    Comme ses prédécesseurs, Fitch jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

     


    6 commentaires
  • Zorbas.jpg 

    Mikis Theodorakis : « Je veux les regarder dans les yeux avant qu’ils votent »

     

     

     

    Yeux en larmes

    Yeux en larmes jardins ensommeillés
    morceaux de rêve j'aimerais vivre
    dans les grandes artères sous les affiches
    aux mille couleurs j'aimerais me trouver

    J'aimerais que mon coeur soit une étoile brillante
    mon regard un couteau tranchant
    épée étincelante à l'heure de midi
    épée étincelante à l'heure de midi

     


    3 commentaires
  • Jour--84.jpg

    Les Anciens Arrogants Anonymes

    Corinne Jeanson

     

     

    - Bonjour, je m'appelle Eliane.

    - Bonjour Eliane. Je te rappelle les règles de notre contrat : tu as cent jours pour prendre des résolutions qui vont changer ton comportement dans la vie. Qu'as-tu décidé cette semaine ?

    - J'ai acheté une île en Grèce pour y installer un camp de Roms.

    - Oui, très bien Eliane, c'est un beau début.

    - Et toi, Lucas ? Quelle a été ta nouvelle résolution ?

    - J'ai renoncé à passer ma retraite à Marrakech. J'ai décidé de louer une maison dans le Limousin. La vie n'y est pas chère, et je reste dans mon pays.

    - Bravo, je vois que nos conseils portent leurs fruits.

    - Et toi Martha ? Tu nous avais dit ne plus vouloir être considérée comme une cougar.

    - Je suis tombée amoureuse d'un petit garçon de trois ans... j'ai enfin découvert l'amour désintéressé. Désormais, je le garde après l'école, pour aider sa maman qui l'élève seule.

    - Marlène ?

    - J'ai accepté que le papa de mon fils le voit un week end sur deux. J'ai arrêté de penser qu'il était un mauvais père.

    - Et toi Dom ?

    - J'ai opté pour le bois. J’ai été rattrapé par trois inconnus qui m’ont...

    - Hum... je rappelle à tous que Dom était un mâle dominant, plutôt harceleur. C'est un peu radical ta résolution, mais bon. Et toi Nikos ?

    - Je veux d'abord remercier Marlène, elle m'a redonné ma dignité de père.

    - C'est bien Nikos.

    - Attends, je n'ai pas fini. Cette semaine, j'ai vendu mon île en Grèce. Y a pas d'eau, difficile d'y vivre à l'année. J'ai aussi réussi à trouver un locataire pour mon neveu qui habite dans le Limousin. Sa bicoque ne trouvait pas preneur. Enfin, j'ai embauché ma voisine pour tenir mon hôtel du 18e, ça complique ses horaires de travail, mais je lui ai trouvé une retraitée pour garder son fils. Ah oui Dom, je voulais te dire, le troisième inconnu, c'était moi.
    - Oui, hum, Nikos, là, tu as fait du zèle.

    - Ben, cent jours, c'est court pour être accepté par le club des AAA.

    - Nikos, je ne suis pas certain que tu ais bien compris les règles de notre contrat.

     


    3 commentaires
  • Jour--85.jpg

     

    100 choses à faire ou à défaire pendant une campagne électorale

    Mes résolutions et autres fantaisies du dimanche

    par Franck Garot 

     

    15.       comparer la couleur de la droite brune avec celle de l'étron qui flotte dans la cuvette des toilettes

    16.       constater, incrédule, le résultat : même odeur !

    17.       travailler plus pendant un mois pour gagner plus

    18.       se rendre compte qu'au final on dort juste moins

    19.       réaliser qu'on est payé au forfait jour

    20.       emprunter La Conquête à la médiathèque

    21.       se demander si faire un gosse ça rapporte plus de voix que de retarder un divorce


     


    2 commentaires
  • Demain-Quebec.jpg

     

    Demain, Québec

    Jean Gualbert

     

     

    Demain ! C’est décidé, demain, je pars. Définitivement, j’abandonne tout, je quitte cette ville, ce pays, et je vais m’installer au Québec. Je ne supporte plus la grisaille permanente, la morosité ambiante, ni surtout ces vaines querelles politiciennes qui ne vont aller qu’en s’accentuant. J’ai besoin d’un ailleurs, de changement, de perspectives plus brillantes, plus enthousiasmantes. Je veux respirer, vivre ! Tout cela, c’est outre-Atlantique que je le trouverai.

    Ah, le Québec, qu’est-ce que j’ai pu en rêver !

    De ses espaces, infinis, libres, sauvages ; de sa lumière et de ses couleurs, en automne, bien sûr, mais aussi au printemps, quand le gris, le froid, la neige laissent la place à la douceur du renouveau ; de la musique des feuilles, de ses milliards de feuilles, bercées par un vent tiède de soir d’été ; de son odeur, de sève d’érable et de saumon fraîchement fumé ; de son dynamisme, des possibilités qu’il offre à qui ose entreprendre, à qui accepte de prendre des risques pour avancer ; de sa liberté, surtout, sans frontières, sans limites, absolue.

     

    Sitôt sur place, je pars en vacances. Trois ou quatre semaines, je ne sais pas encore. Je les veux longues, il y a si longtemps que je n’en ai plus prises !

    J’ai repéré sur Internet une petite pourvoirie, au cœur de la Vérendrye. Quel bon temps je vais m’y payer : des excursions interminables, à pied, le long de vagues sentes à peine tracées par les ours ou les wapitis ;  de longues balades en canoë, sur ces lacs aux contours sans cesse renouvelés ; et puis des séances de pêche exaltantes, où truites et brochets se précipiteront sur mes leurres avant que je ne les déguste, tout juste sortis de l’eau. Peut-être bien que pour couronner le tout, je m’offrirai aussi une partie de chasse, à l’orignal.

    Déjà, je les vis, ces longues sorties, sans but, sans horaires. Je respire la puissance des couleurs, elles seront à leur apogée en cette fin septembre. Je me nourris de la force des arbres, de la majesté de la nature, de cette vie qui va me remplir jusqu’à en éclater. Je m’imbibe de paix, de calme, de la douceur du feu de bois, dans ma cabane, à l’heure où les loups se mettent en route pour leurs traques. Me retrouver seul, enfin, ne plus croiser personne pendant des jours et des jours, sauf peut-être quelque trappeur sur la piste des castors et des pékans, ou un Indien, plus épris encore de solitude que moi, quel bonheur, quel luxe inespéré ce sera !

     

    Plus tard, quand je me serai retrouvé, quand cette appréhension face à mes semblables m’aura enfin quitté, je reviendrai en ville, à Montréal ou à Québec, je ne sais pas encore. Ou alors, probablement, dans une bourgade plus petite, Trois-Rivières ou Tadoussac. Je suis dur à l’ouvrage, je trouverai bien quelque chose, peu importe quoi. Je peux être maçon, cuisinier, secrétaire… J’ai des projets plein la tête : il ne sera pas dit que je ne réussirai pas à lancer ma petite entreprise, après toutes ces années passées sans que rien ne puisse progresser, jamais.

    Je m’imagine aussi flânant sans but particulier, un dimanche d’avril ou de mai. L’air sera doux, presque tiède, mais pas trop lourd. Les berges du Saint-Laurent résonneront de rires d’enfants, du tintement des sonnettes de vélos, de chants d’oiseaux. Dans les parcs, les gens seront détendus, aimables, prompts à la conversation. Je pourrai partager tantôt un mot, tantôt un sourire, sans arrière-pensée, sans calcul.

    Il y aura les senteurs, le parfum de la terre, presque métallique, celui du vent, chargé d’effluves marins, celui du fleuve, lourd et minéral. Et puis toutes ces bonnes odeurs, et les saveurs qui les accompagnent et que j’ai presque oubliées : les saucisses, sur le braisier ; la bière qui mousse en remplissant le verre ; le chocolat versé à profusion sur une gaufre chaude. Ma préférée, c’est la poutine, grasse à souhait, dégoulinante de sauce et de fromage fondu.

     

    Et puis, forcément, il y aura les Québécoises.

    Toutes sortes de Québécoises, toutes plus jolies les unes que les autres. Des grandes, des minces, des petites grosses aussi. Des brunes, des blondes, avec des seins ronds ou pointus, des fesses charnues, des ventres accueillants. Des rieuses et des boudeuses, des mutines, et d’autres, plus difficiles à conquérir. Seront-elles différentes des filles de chez nous ? Je n’en ai pas la moindre idée… D’ailleurs, pour ce que j’en ai connu, des femmes de par ici, je serais bien en peine de faire la comparaison.

    Un jour, j’en ai la certitude, je trouverai la femme, ma Québécoise, ma Blonde. Sans nul doute, elle sera différente des autres, elle brillera d’un éclat particulier qui n’appartiendra qu’à elle, et qu’elle n’offrira qu’à moi. Comment je la rencontrerai, pourquoi elle me remarquera, quelle sera cette lumière unique qui illuminera son âme, je ne le sais pas encore, et cela n’a aucune importance.

    Mais elle sera mienne, comme je serai à elle, elle sera moi et je serai elle. Ensemble nous avancerons, pour ce qui nous restera de jours, de plaisirs, de peines.

    Alors seulement je saurai que j’ai atteint mon but, que je suis arrivé au terme de ma quête, que je me suis réalisé.

     

    ***

    Tout est calme, ce n’est pas ce soir que j’aurai des problèmes.

    Les détenus sont allongés sur leur paillasse, ou assis près de la table minuscule, résignés. Je les plains, à quatre, dans une cellule prévue pour deux. Que peut-il leur rester d’espoir, de rêves, usés par tant d’années passées derrière ces barreaux ?

    Comme d’habitude, Rémy regarde le vide. Drôle de bonhomme ! « Tintin » l’appellent les autres ! À cause de ses cheveux blonds, de son aspect chétif, sans doute. Il faut dire qu’avec ses cinquante kilos, il n’en reste plus grand chose…

    Cela fait juste deux semaines que je l’ai retrouvé, presque mort, après sa dernière crise. Depuis, les antidouleurs lui permettent à peine de tenir. « Trois mois » a dit le Docteur, « quatre ou cinq au maximum, s’il suit bien son traitement. Mais peut-être moins que cela… ». Saloperie de maladie, qui vous ronge un bonhomme de l’intérieur, jusqu’à ce qu’il n’en reste rien !

     

    ***

    La lumière s’est éteinte, le maton continue sa tournée. Un brave type, un des seuls qui nous montrent un peu d’humanité !

    Enfin, le silence, le vide…

    Demain, je pars, au Québec. Et puis, après-demain, en Inde, la semaine prochaine, au Cameroun, plus tard, au Brésil… Ah, le Brésil, son carnaval, son soleil, sa joie de vivre. Sa liberté, surtout !

     

     


    7 commentaires
  • Jour -87

     

    Un chanteur sans vergogne… et sans voix a plagié le célèbre succès de Marie-Paule Belle : Je ne suis pas Parisienne

     

    Candidat. Pas candidat ?

    Danielle Akakpo

     

     

     

    Lorsque je suis arrivé en l’an 2007

    J’avais farci de promesses toutes vos  têtes

    Non je ne buvais pas, je ne me droguais pas

    Et je n’avais aucun scrupule

    À vous monter l’bourrichon, bande de nuls !

     

    Je ne suis qu’un grand menteur

    J’ai pas peur j’ai pas peur

    J’pratiqu’ l’art du boniment

    J’suis content, j’suis content

    J’ai tout foiré, tout loupé

    J’en suis pas désolé

    J’avais promis du travail

    Les entreprises se taillent

    Je ne suis qu’un grand hâbleur

    En tout lieu et à toute heure

    Liberté égalité

    C’est pas ma tasse de thé

    J’ai fait payer les petits

    Ménagé les nantis

    Je ne suis pas solidaire

    La misère ça m’indiffère.

    Ça m’indiffère ça m’indiffère

     

    Cela va faire plusieurs mois que j’vous bourre le mou

    Que je fais mon tour de France, que je file doux

    Je ne bois toujours pas, je ne me drogue pas

    Et ne me sens pas honteux

    De vous ressortir tous mes plans foireux.

     

    Je ne suis pas candidat

    Candidat, candidat

    Non, non pas pour le moment

    On verra en son temps !

    Je vous ressers mes bobards

    Je me marre je me marre

    Pour réussir mes desseins

    Je m’en vais serrer des mains

    J’fais mon show à la télé

    La télé, la télé

    Les étrangers, j’les aim’pas

    Et même pas les Hongrois

    N’empêche que l’Elysée

    Ça m’ fait toujours rêver

    Et ma chère épouse itou

    Elle aussi y a pris goût

    Y a pris goût y a pris goût

     

    Ben oui, j’y pens’ le matin tout en me rasant

    J’me dis qu’ces premiers cinq ans sont encourageants

    Puisque j’ai tenu le coup et vous ai grugés

    Et ai le goût du pouvoir

    Sur le trône je ferais tout pour m’rasseoir.

     

    Oui je serai candidat

    Candidat, candidat

    J’ai l’obsession de l’argent

    C’est super motivant !

    Je recommence mes promesses

    Ma grand-messe, ma grand-messe

    L’Europ’j’feins de gouverner

    Sur mes talonnettes’perché

    Je courtis’la grosse Angie

    Stratégie stratégie

    J’encens’ le modèle teuton

    Il est bon, superbon

    J e réfrène mes colères

    Faut le faire, faut le faire

    Je suis devenu posé

    C’est pour mieux vous entuber.

    Oui je serai candidat

    Candidat candidat

    Je vous sors de ma sacoche

    Des mesures nouvelle fantoches

    Ma chanteuse m’aiguillonne

    Me sermonne me sermonne

    Si ces élections je rate

    Elle se ca se carapate !

    Si ces élections je rate

    Elle se ca se carapate !

    Alors j’vais me démener

    Pour battre le Hollandais

    Hollandais, Hollandais Hollandais!

     


    10 commentaires
  • Jour--88-b.jpg

     

    Faillite

    Jean Calbrix

     

    Ce matin-là, je me suis réveillé d’excellente humeur. Il fallait que je téléphone à mon ami Socrate, car dans le courant de la nuit, je me suis mis à penser que quelque chose clochait dans sa maïeutique. J’ai saisi mon téléphone, rigolant d’avance de pouvoir lui river son clou. Hélas, une voix féminine, légèrement nasillarde,  me répondit qu’il n’y avait plus d’abonné au numéro demandé et qu’il me fallait consulter le dictionnaire, ou une agence de notation. Comme je n’avais pas d’agence sous la main, je saisis le Larousse en vingt tomes et le compulsait fébrilement. Quelle ne fut ma surprise de constater que le nom de mon ami n’y figurait plus. Intrigué au plus haut point, je saisis le premier atlas à ma portée et le compulsait à son tour. Et là, je vis estomaqué que la Grèce avait disparu de la carte de l’Europe. Ah les malheureux, ils n’avaient suivi les directives des banques, ils n’avaient même pas voulu qu’on les aide. Ce qui devait arriver, venait d’arriver : la faillite, et sa sanction : la disparition. La mer Méditerranée avait tout recouvert sans laisser dépasser un petit bout d’Olympe. La plus heureuse dans l’histoire, c’était la Macédoine qui se voyait désormais nantie de belles plages propres à développer un tourisme cinq étoiles.

    Le lendemain, oublieux de ce qui s’était passé la veille, je voulus téléphoner à mon ami Pline. Une voix me demanda : l’ancien ou le jeune ? Je répondis que cela m’était indifférent. J’entendis une voix métallique me dire que l’ancien était mort et que le jeune n’était pas encore né. De mon propre chef, je consultai le Larousse. Aucun Pline, vieux ou jeunot, gâteux ou perdant ses dents de lait n’avait son nom dans le docte ouvrage. L’atlas me fit découvrir l’atroce réalité, l’Italie était, elle aussi, rayée de la carte. Un crash boursier l’avait balayée. Elle ne pourrait plus donner de coups de botte au cul à la Sicile. La Méditerranée venait flirter avec les bords de la Suisse, mécontente de perdre son superbe isolement, et ceux de l’Autriche, ravie de rompre le sien. Beaucoup pleurèrent la disparition de Mussolini, de Berlusconi et des spaghettis. Mais pour ces derniers, j’étais d’accord. Je les adore à la Bolognaise.

    Le surlendemain, oublieux de ce qui s’était passé la veille et l’avant veille, je voulus téléphoner à mon ami Cervantès pour lui faire remarquer que si son don Quichotte voulait aller se battre contre les éoliennes, c’était perdu d’avance. Ce fut la même mésaventure. Son nom gommé des dictionnaires et l’Espagne rayée des cartes. Un marché réticent avait eu raison d’elle. L’avantage, ce fut que les bouchons de tankers dans le détroit de Gibraltar n’allaient plus se produire et que Total n’aurait plus de prétexte pour augmenter les prix à la pompe.

    Le lendemain du surlendemain, plus que jamais oublieux de ce qui s’était passé dans le passé, je voulus téléphoner à Shakespeare pour lui dire qu’il était bien vain d’apprivoiser les mégères. Idem, plus d’abonné, plus d’Angleterre et dans la foulée, plus d’Ecosse. Le standardiste me déclara aussi qu’il manquait d’Eire. Bref, un gros trou dans la City s’était ouvert à cause d’une livre qui ne pesait plus rien. Il avait tout englouti.

    Le surlendemain du surlendemain et les jours qui suivirent, tous mes meilleurs amis d’Europe disparurent du dictionnaire et leurs pays furent effacés de la carte. Même mon Victor Hugo et ma douce France ! Sentant le vent venir, je m’étais réfugié chez mon ami Goethe à côté de la Bundesbank. Que pouvait-il m’arriver dans cette Allemagne d’une solidité économique exceptionnelle ?

    Pauvre de moi, comme elle n’avait plus personne pour acheter ses marchandises, elle tomba en faillite, elle aussi. Je n’eus que le temps de me réfugier sur le rocher de Monaco  grâce à un dollar flottant qui passait par-là.  Du haut de la pyramide d’or accumulé, je pus voir les yachts sur la mer infinie converger vers l’Eldorado fiscal, rejetant à la mer les migrants qui s’étaient réfugiés dans leurs cales, ces migrants qui allèrent nourrir d’autres requins.

     


    15 commentaires
  • Jour--89-b.jpg

     

    Au bout du conte

    Emmanuelle Cart-Tanneur

     

     

    Moi, je n'ai jamais rien demandé à personne.

    L'exploitation héritée de mon père, je l'ai développée, j'y ai consacré ma vie, et jusque là j'ai toujours fait en sorte d'en tirer, bon an mal an, de quoi faire vivre ma femme et mon fils.

    Ces derniers temps, les choses devenaient de plus en plus difficiles. Quatre-vingt-dix  heures de travail par semaine, sans vacances ni RTT, il m'a fallu aller chercher toujours plus loin une foi en mon travail que je ne parvenais plus, certains jours, à trouver.

    Mon fils ne reprendra pas l'exploitation – trop de travail, pas assez de reconnaissance. Il est parti tenter sa chance au Canada. Ma femme m'a toujours secondé, mais elle n'a pas tenu le coup; elle est en dépression depuis janvier. J'ai dû embaucher un saisonnier pour réussir à assurer le quotidien.

    Je suis endetté, nos prix baissent continuellement, parallèlement à nos subventions. Le harcèlement des créanciers et de l'administration est sans relâche.

    Je sais que nous sommes tous dans le même bateau. Mais nous n'en parlons jamais entre nous. J'ai ma fierté.

    Mais je crois que j'ai atteint un degré de découragement que je n'avais jamais connu.

     

    En février, il y a eu cette invitation de la Conf. Le Salon de l'Agriculture, je n'y avais jamais mis les pieds, pas le temps, guère l'envie. Trop loin de nos réalités. Cela fait bien longtemps que je ne crois plus aux discours des syndicats quels qu'ils soient.

    Mais je me suis laissé convaincre et j'ai accepté de laisser mon saisonnier l'espace de quelques heures, faisant promettre à Max que nous serions rentrés avant la traite du soir.

    Nous sommes arrivés à la Porte de Versailles en fin de matinée. Il n'y avait pas grand-monde, jusqu'à ce que me parviennent, de loin, les rumeurs d'un mouvement de foule.

    Il y a eu un brouhaha, des invectives, des journalistes, caméra ou micro au poing qui couraient en tous sens, et puis des cris ici et là : "C'est lui !"

    Je ne savais pas qu'il devait venir ce matin-là. Cette information m'aurait à coup sûr découragé pour peu que l'aie connue à temps. Mais j'etais pris dans la marée humaine qui l'entourait, créant comme une vague sombre qui progressait dans les allées. Costumes foncés et lunettes noires, le service d'ordre essayait tant bien que mal de concilier son rôle de protection avec celui de permettre à celui qui se trouvait dans l'oeil du cyclone la démonstration du sens du "contact avec les Français" dont il était venu, entres autres, faire preuve.

    C'est là que je l'ai vu; entouré – et dominé - par ses gardes du corps, il fendait la foule, le sourire crispé, distribuant des poignées de main automatiques, scandant sa progression de "Bonjour !", "Merci hein !" adressés à la foule anonyme comme autant de bénédictions royales au petit peuple venu l'acclamer.

    Moi, je n'ai pas compris comment je me suis retrouvé à sa portée. Autour de moi, on se bousculait, on jouait des coudes pour l'approcher, le toucher, recueillir une fraction de seconde le contact de sa main. Je n'ai pas réussi à me reculer suffisamment; il a soudain été à ma portée et m'a tendu la main; il me suffisait de l'ignorer. Mais là, je n'ai pas réfléchi, ça m'a échappé : "Ah non, touche-moi pas ! Tu me salis !"

    Puis il s'est éloigné, et j'ai pu respirer à nouveau. Je ne savais pas qu'il m'avait répondu.

    Je ne me rappelais même pas cet épisode. C'est le soir, chez moi, en rentrant de la traite, que je les ai vus, Paul, Max et deux ou trois autres, devant un ordinateur qu'ils avaient apporté, posé sur la table de la cuisine, en train de s'esclaffer : "Ben dis donc Louis, toi t'as pas la langue dans ta poche !" ; je n'ai compris de quoi ils parlaient qu'en me voyant sur l'écran, perdu dans la foule, à peine un quart de seconde, mais il fallait bien admettre que ma voix avait porté. La réponse, elle aussi, était assez claire.

     

    Dès le lendemain, je n'ai plus pu faire un pas dans le village sans que l'on m'apostrophe :

    "Ben toi alors !" ; Max venait tous les soirs avec son ordinateur me montrer les vidéos qui circulaient en boucle sur Internet, les réactions des politiques, les déclarations d'une multitude de gens que je n'avais jamais vus et qui s'offusquaient de ma réaction, ou de la réponse que j'avais reçue.

    Et puis sont arrivés des journalistes. Je ne sais pas comment ils ont pu faire pour m'identifier, mais ils l'ont fait. Ils ont tenté de me rencontrer. Au village, on leur avait dit où me trouver. Mais j'avais bien d'autres chats à fouetter. J'ai refusé toutes les interviews, et le calme est revenu. On a cessé d'en parler.

     

    Mais ils n'ont pas été les seuls à me retrouver.

    Dix jours après la clôture du Salon, j'ai reçu un avis de contrôle fiscal. Un contrôle URSSAF a suivi une semaine après ; je n'avais pas eu le temps de terminer les déclarations concernant mon saisonnier mais j'avais cru avoir obtenu un délai.

    Je n'ai pas reçu d'accord de la banque pour le prêt de 100 000 euros qui m'était nécessaire pour mettre l'exploitation aux nouvelles normes environnementales européennes. Un courrier vient de m'apprendre que des contrôleurs envoyés par Bruxelles doivent venir saisir mes vaches – c'est la procédure en cas de non -respect de ces normes. Comment pourrais-je donc y faire face ?

    Cette nuit, ma grange vient de brûler. Je suis certain de ne pas y avoir laissé quelque mégot que ce soit – je ne fume jamais ailleurs que dans la cuisine.

     

    J'aurais pu être dix mètres plus loin dans la foule; j'aurais pu arriver dix minutes plus tard; j'aurais sans doute dû.

    La corde est prête au grenier.

    Pour ça non plus je n'aurai besoin de personne.

    On trouvera cette lettre sur moi.

    Je laisse à mes proches le choix de la communiquer à la presse ou à quelque responsable que ce soit.

    La suite ne m'intéresse plus. Pour moi, l'histoire s'arrête là.

     


    7 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique