• Issue de secours


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    Depuis plusieurs décennies les histoires de serial killer et de profiler font le ravissement d’un public friand de délires morbides et la bonne fortune des auteurs du genre. Pour son premier roman dans l’antre de la série noire, Françoise Guérin s’est donc attelée à brosser un récit où il est question de meurtres ritualisés, de mise en scène de l’effroi et de l’organisation de la chasse au désaxé. La police étant sur le pied de guerre, on se doute bien que malgré les folles certitudes des uns et les fabuleux égarements des autres, il se trouvera bien des circonstances singulières et un petit malin pour établir les corrélations qui feront qu’au bout du compte le nuisible sera ferré. Bref, on l’aura compris, l’intérêt de l’exercice ne peut venir que d’un ailleurs, d’un espace où tout ne coule pas de source, d’une sorte de zone obscure où les indices ne sont pas aisément identifiables et les dépositions forcément entendables. Contrairement aux apparences, Françoise Guérin, qui a repéré un certain nombre de choses à propos de l’esprit humain, ne navigue pas à vue. Elle sait bien qu’il ne suffit pas de faire " l’âne et se taire " pour que les choses s’arrangent. Son héros circule à l’aveuglette, soit ! Mais à n’y voir qu’un effet de style en trompe-l’œil on risquerait d’oublier que ce qui intéresse avant tout l’auteure, c’est la face cachée du profiler, toutes ces choses invisibles à l’œil nu qui l’ont conduit à s’intéresser à la psychologie du déviant, ce qui " déjà-vu " dans l’ombre lui fait courir un péril autrement plus inquiétant que les visions de l’épouvante soutenues au cours de ses enquêtes. Et sur ces évocations-là le lecteur ne peut être qu’interpellé, à défaut d’être confondu, par l’intervention dans le récit de l'expérience psychanalytique et de ce qu’elle suppose comme mise à jour de ce qui se cache, de cette somme inassimilable à l’état brut d’images infiltrées de sadisme et de paroles diffuses. Disons-le, on tient à ses secrets comme à la prunelle de ses yeux et se défaire du voile qui les protège c’est d’une certaine manière commencer à entamer la carapace et risquer d’être confronté à un retour dévastateur du refoulé.

    Que Caïn, se dresse en caïd du surmoi et qu’il suscite la peur serait somme toute dans l’ordre des choses s’il était seulement question d’être pris sous le regard réprobateur et d’avoir à faire avec la culpabilité et le châtiment mais à partir du moment où il n’apparaît que comme un œil énuclée, produit d’une puissance invisible, il devient un œil maléfique, un mauvais œil surgissant du royaume des morts. Dès lors, en venant seulement figurer l’effroi il prive le vivant de sa capacité à penser, à opérer un retour sur lui-même et à repérer par-delà le mal, quelque chose de ses fantasmes.

    Céder à la tentation de réfléchir comme le propose avec circonspection Françoise Guérin, c’est opérer un fléchissement, une révision, un acte qui autorise à voir ce qui a été enfoui dans sa mémoire, à approcher le côté ténébreux de ses affaires et à interroger les monstres qui somnolent en soi, ça et là.

    En accompagnant son inspecteur sur une voie dégagée des œillères comportementalistes, elle lui fait entendre la dimension de l’inconscient et éprouver autant la malignité du mal que la force du désir.

    On ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments, disait André Gide. Dans son roman noir, Françoise Guérin nous donne à ressentir le monde des choses qui se voient et celui de la folie et du chaos. En nous invitant à prendre appui sur la parole, elle nous fait voir autre chose que ce qui saute aux yeux et nous rappelle simplement que le monde doit s’entendre bien au-delà de sa seule visibilité.

    A la vue, à la mort de Françoise Guérin aux Editions Le Masque, 350 pages, 6,5 €


  • Commentaires

    1
    Jeudi 30 Août 2007 à 14:51
    superbe présentation d'un livre qui, sur un genre qui n'échappe souvent à ses propres clichés que par une surenchère de violence, va chercher dans le domaine de la psychologie des personnages, dans un angle qui ne peut donc que m'intéresser (car c'est sous celui là que j'aime aussi peindre mes personnages, souvent), une justification à écrire encore de telles histoires.

    Je pensais avoir fait le tour du sujet, après la lecture de la trilogie de Maxime Chattam, et qu'aucun auteur ne pourrait plus jamais me séduire, innover, dans le genre. Tu me rends l'espoir. Je lirai ce livre dont tu parles si bien.

    Merci mille fois :-)
    2
    dominique mitton
    Samedi 23 Août 2014 à 18:39
    Bravo à Patrick pour ce très bel article. Effectivement  le livre de Françoise est  formidable ! Régalez vous vite si vous ne l'avez pas encore lu...
    3
    Magali
    Samedi 23 Août 2014 à 18:39
    Très belle critique, Patrick, et dont la réflexion (réflection?) nous mène loin.
    4
    Régine
    Samedi 23 Août 2014 à 18:39
    Je ne pourrais pas mieux en parler que Patrick. J'ai lu ce livre et aimé le choc entre l'inconscient et le conscient. Nhésitez pas à le lire !
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