• Noces-de-nuit.jpg

     

    Voilà des années qu'il s'est réfugié dans les basses terres et qu’il attend un signe. Aujourd’hui le ciel est blanc et la terre va peut-être trembler. Tous les chemins sont couverts de mousse. Le passage devient perméable. Sur les hauteurs, des femmes agitent leurs foulards. L'une d'elles est descendue et s'est arrêtée à quelques pas de son repaire. Elle s'est accroupie, a enlacé ses bras autour des genoux, penché la tête en avant et fixé les ombres sur la roche. Rien n'indique qu'elle soit venue pour lui mais il a vu dans son regard le feu qui rompt les limites du monde. Il a commencé à cligner des yeux comme à chaque fois qu'il sent l'or couler dans ses entrailles. L'horizon s'est élargi d'un coup et les pensées de la belle sont arrivées à portée de ses lèvres. Il a embrassé ses yeux et une multitude de trèfles à quatre fleurs sont apparus le gratifiant d'amoureux frissons.

    Comme chaque soir depuis des années, le vieillard s'est allongé sur le bitume, le regard pointé vers les montagnes. Il attend patiemment que la nuit dresse son armature de rêves. 

     


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    Un voile noir est tombé sur la ville. Tous les ponts ont été coupés. Plus aucune route ne la dessert. La seule lumière vient de la lune et quand elle est pleine il arrive que le cœur d'un homme s'emballe. Une nuit, un pauvre bougre est sorti tout nu et a crié des choses incompréhensibles. Tel quel, on l'a enchaîné au mur du cimetière et condamné à vivre dans le silence de la pierre. Il s'est débattu jusqu'à s'en briser les mains. Dans la peur agissante, le croc s'est contracté. Maintenant, son corps ploie et ne parvient plus à protester contre le châtiment. Ses jambes se sont nouées et n'ont plus la force de rien. Il voudrait aspirer quelques goulées d'air pour réchauffer ses membres éreintés mais sa poitrine n'est qu'une poche crayeuse qui ne retient que la poussière. Il ne sait pas où donner de la tête. Ses yeux ont cessé de départager les ombres et ont abandonné l'idée même de chercher un secours. Des larmes s'y sont cristallisées et à l'intérieur il fait de plus en plus froid. Sa langue s'est usée elle aussi et les mots qui lui étaient chers ont lâché prise l'un après l'autre. Il n'entend plus qu'un léger bruit de plume à la porte de ses lèvres. Viens.

     


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    La porte s'est refermée irrémédiablement.

    Le gardien est très attaché à son intérieur. Il sait d'où il vient et dans quoi il s'est rendu. Il se moque d'avoir une mauvaise image vis-à-vis de l'extérieur. Il a réussi à s'en sortir, à s'arracher à tout ce qui l'étouffait. Pris dans le périmètre abrupt de l'usine, il ne s'épuise pas à courir après les ombres. Au contraire, fixé au pied de la grille, il est celui qui entend les offenses et voit s'approcher les menaces.

    Les jours comme celui ci, quand la rue reste déserte des heures durant, il lui arrive de fermer subrepticement les yeux et de laisser aller ses pensées vers ceux qui sont restés. Immanquablement, dans son esprit, se présente une interrogation qui le fige dans une épuisante posture : comment obéir à la nécessité de rester vigilant et satisfaire une furieuse envie d'échapper à l'immobilisation ?


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  • contre-plongee.jpg

    Jour après jour les images se font plus menaçantes

    Instantanés de territoires rayés de la carte

    Clichés d'hommes pris par les eaux

    saisis sous le feu des bombes

    avalés dans l'écartèlement de la terre

    Jour après jour des peurs soufrées et crépitantes

    engloutissent les consciences

    refroidissent les cœurs

    mettent à nu tripes et boyaux

    Jour après jour les images se font la chasse

    des répliques interceptées dans quelques rais de lumière

    couvrent l'infinité des cris

    voilent d'autres abjections

    verrouillent un peu plus l'horizon

    A l'heure du dîner le présentateur resserre sa cravate

    Des mots taillés au couteau ont été apprêtés en coulisses

    Sur le plateau défilent les joueurs de roulette russe, les maîtres coupe-gorge, les esprits reptiliens

    ils exaltent les chants de bataille, glorifient les champs d'honneur, commémorent la honte

    Et tandis que l'humanité frissonne, des cocons de feu hantent les entrepôts de la vie

     


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  • Image-du-jour.jpg

    Elle regarde droit devant. Son attention est fixée. La scène emplit son regard. Le cadre est simple, dégagé des enduits de lumières. L'ensemble est malgré tout trop impressif et la laisse perplexe. Elle cache en partie l'appareil qui doit surprendre la chose ou la personne vue. Elle s'interroge sur ce qu'elle voit comme s'il lui fallait en savoir plus avant d'opérer. Il y a probablement trop d'éléments parlants ou trop de détails qui lui font de l'effet. Peut-être se rend-elle compte qu'elle est elle-même observée, qu'elle est objet du regard de l'autre, si bien qu'elle finit par se demander pourquoi elle se trouve là postée dans l'encoignure d'un mur d'une rue passante.

    Il se peut aussi que dans le déferlement des passages, elle ne représente rien d'autre que ce que tout le monde voit, une sorte de cliché qui n'interroge rien, ne provoque aucun émoi et ne renvoie qu'une sorte de zébrure un peu amère de la misère du monde. Elle ne sait rien dire de ce qu'elle découvre ou de ce qu'elle espère, et, à force de n'avoir dans le regard que le contour des choses, ce qu'elle entrevoit devient illusion. Une découpure supplétive de la réalité.


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  • Egypte-2011.jpg

    Il est 23h10 heure locale. Il y a une heure la place de Talaat Harb (centre ville), a été plongée dans le noir. Quand la police coupe le courant, c'est qu'elle s'apprête à tirer sur la foule. (Cris d'Egypte)


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  • terre-promise.jpg

    Il y avait longtemps qu’il ne tenait plus le compte des heures. Perdu dans l’immensité rouge du champ d'honneur, il avait fini par se retrouver sans figure et sans voix. Comme lui, les survivants étaient happés l'un après l'autre dans l'étreinte suante des tranchées. Comme lui ils étaient sortis du rêve.

    L'horizon n'en finissait plus de brûler. Il entendait les craquements de la terre mais son corps refusait obstinément de se mettre en marche. Sa langue était prisonnière du feu, ses yeux pétrifiés sous l'étendard, ses mains enrayées par la grenaille.

    Dans le ciel, les belles âmes diffusaient jour et nuit la même antienne : 

    n’oubliez pas d’aller à la cueillette des balles perdues,

    n’oubliez pas d’amasser les éclats d’obus,

    n’oubliez pas de prélever les organes des suppliciés,

    n’oubliez pas d’écouter le crépitement des corps dressés sur le bûcher.

    Il n'aspirait plus qu'à être six pieds sous terre, enseveli avec la douleur du renoncement.

    Les profondeurs le débarrasseraient de toutes ses parures et creuseraient sa chair.

    Lui effaceraient-elles à jamais la mémoire ?

     


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  • Une église, un homme en uniforme, un casque miroitant, des passants. Ne pas se focaliser sur l’objet à photographier. Souvent le photographe voudrait avoir l’air de ne pas y être et se laisser surprendre par l’objectif. On sait comment cet objet intervient à merveille pour confondre la réalité. Dans un impeccable jeu de miroirs l’objectif voit tout sans rien regarder, il opère de main de maître pour fixer une image vraie mais ce qu’il nous rend n’est rien de plus qu’une expression vraisemblable du monde. L’œil, quant à lui, est capable de toutes les contorsions et de tous les arrangements sauf celui de rester immobile et donc d’éterniser, autrement qu’en désordre, l’objet regardé. L’objectif retient-il un point dans la profondeur que celui-ci emplit après-coup le regard du photographe. Rien d’étonnant à ce que parfois l’image révèle ce que nous voulons cacher, surexpose le masque que nous affichons pour régler une scène naturelle et vienne pointer un détail outrageusement criant de vérité. C’est toujours un autre qui sort de la chambre noire, un autre qui impressionne par sa ressemblance et qui à l’occasion provoque un trouble insupportable du côté du moi. Authentique et palpable, illusoire et fantasmée, la photographie reste une chose sensible qui nous met à l’épreuve et quand bien même elle ne nous dit rien de ce que nous aimons vraiment, sa présence continue au cours de la vie à en faire autre chose qu’un cliché.


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    C’est une photo de mariage tout à fait solennelle, une image qui n’invite pas à la joie et encore moins à la légèreté, non, elle ferait plutôt venir les larmes, on pense à la Belle et la Bête, à King Kong, à Freaks, à Elephant Man, on entend sourdre Johnny got his gun et le masque d’horreur qui l’enveloppe, on se dit que ce mariage-là est autre chose qu’un cliché et que l’image du couple exposée donne à supputer la vie et la mort, ou tout au moins à immortaliser une possible résurrection après l’enfer.

    Dès lors que l’on croit savoir pourquoi une photo a été prise on ne la regarde plus. Mais cesse-t-elle pour autant de nous parler ? Passé le choc de la révélation, elle se transforme et devient un objet de discours intérieur. Objet figuratif de répulsion, de désir, de remords, de nostalgie, l’effet produit est à entendre en premier lieu du côté fantasmatique. Un détail vient marquer l’œil, retenir l’attention, une autre image s’imprime dans l’esprit, se connecte à une autre image, développe une suite presque infinie de scènes déjà vues, révèle quelque chose de troublant dont on ne sait dire au juste ce que cela titille, bref on se demande si l’on a affaire à une image presque juste au sens où elle est prise dans une histoire ou juste une image qui provoque un ébranlement plus ou moins vif. On ferme les yeux et on se prend à penser l’Image, celle-là même qui vient nourrir l’Imaginaire. L’image du temps passé, du temps perdu, du vivant dépossédé de la vie, l’image des figures disparues, des êtres qui ont été là, qui ont compté et qui se sont imperceptiblement détachés. En faisant à la fois ressurgir de la chambre noire ce qui en a été pour l’autre dans un temps qui n’est plus et mettre à jour ce qui peut advenir pour soi, elle emplit de force la vue d’objets tendancieux et rend la pensée impossible ou au mieux contingente. Peu importe que l’image enchante ou désespère elle impose de ratifier ou de dénoncer ce qu’elle représente et opère du même coup une modification de l’humeur. La perception du monde et de sa propre image dans ce monde est alors entamée. On se débat toujours avec son image. L’image narcissique voudrait témoigner d’un espace privé absolument précieux, tout en s’offrant dans le même temps au regard de l’autre, forcément intraitable. Flattée ou mise en défaut, elle devient le produit d’une société et le masque révélé de sa propre histoire. Ce n’est qu’une fois comprise la nécessaire division entre un espace public et la sphère privée que la tension peut s’assagir, que l’embarras peut s’énoncer sans pour autant livrer l’intime. Sinon la photographie ne donnerait finalement rien d’autre à voir qu’un artifice d’où le sujet serait absent ou juste à le rendre visible que dans la négation de son désir. 

    Photo de Nina Berman publiée en pleine page dans le journal Libération du 10 septembre 2007.


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    Sortir de la brume et se pencher sur les marques de la vie, repérer les figures abandonnées dans le creuset de la terre, enrayer l’enterrement des utopies, soulever les chapes, dire le vide et les silences, contourner les miroirs et honorer l’être vivant, accorder quelques caprices au temps, cheminer au-delà du raisonnable, laisser s’arranger les sentiments, raconter de vieux rêves, se sentir fier d’une histoire, saluer la fiction, fêter la curiosité, effleurer le mystère, lâcher le point de vue frontal, goûter à l’ambiguïté, s’avouer incapable de voyance, de surveillance du hasard, de contrôle du sens, s’immobiliser quelques secondes peut-être…


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