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    Le chemin de terre finissait au pied d’un grand mur meurtri par les ans. Au lieu de revenir sur mes pas, j’ai entrepris d’en faire le tour. C’est en regardant par une banale trouée que je l’ai aperçu, engoncé dans un réduit de lumière. L’homme semblait attendre. Quelqu’un ou quelque chose, je ne sais pas. La nuit tombait et je n’avais aucune raison de m’attarder. Une pluie épaisse avait rendu le sol glissant et en voulant jeter un dernier coup d’œil par la trouée, j’ai perdu pied. Ma tête a heurté une pierre blanche et mes pensées se sont mises à zigzaguer à l’intérieur de vastes étendues obscures. Pendant que je bataillais avec les ombres pour reprendre mes esprits, l’homme se déplaçait et n’apparaissait plus que par intermittence. Il avait l’air vieux et fatigué, mais ses yeux n’étaient nullement défaits. Au contraire, on aurait dit qu’ils cherchaient le contact. J’ai fait un vague signe de la main auquel il a répondu par une sorte de hum, oui… Des voix ont commencé à suinter du mur. À ma surprise, certaines ne m’étaient pas inconnues. Elles me demandaient si j’allais bien, si j’avais besoin d’aide ou si je passais seulement prendre des nouvelles. Une autre voix – je crois bien que c’était la mienne – me commandait de me taire. L’homme avait fini par s’installer en pleine lumière et ne me quittait plus des yeux. Il avait pris un air sévère, comme s’il réprouvait mon silence. Le silence a duré. Des idées absurdes courraient dans ma tête. Des visages argentés tournoyaient autour de moi puis disparaissaient dans le sol détrempé. J’avais entendu parler de ces miroirs du rêve qui permettent de s’échapper un moment de la vie réelle et je restais dubitatif sur la conduite à tenir. Je m’efforçais de sourire quand des bruits de pas ont retenti derrière le mur suivi de chuchotements de femmes à proximité de la trouée.

    On dirait qu’il n’a plus toute sa tête.

    Je crois plutôt qu’il a perdu sa langue.

    Le pauvre, il s’est lui-même emmuré.

    N’y a-t-il vraiment rien que l’on puisse faire pour lui ?

    J’ai ouvert la bouche pour parler ou pour crier peut-être. J’aurais aimé pouvoir articuler ne serait-ce que quelques mots, dire quelque chose de réconfortant, mais rien qu’une sale grimace m’est venue.

    Heureusement, le docteur n’en saura rien. Comme toujours, il patientera dans mon dos. Seule son image continuera à bruire en moi.

     

     


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  •   Courbure

     

     

    Il fait de la musique pendant que je courbe l’échine. De la musique sacrée, composée pour les jours de génuflexion. Moi, je n’ai pas de remords et dieu merci, je ne cherche pas à sauver ma peau. Si je plie jusqu’à me rompre les os, c’est que le ciel s’effrite chaque jour davantage et qu’il est devenu presque impossible de le regarder en face. La nuit, quelques étoiles filent encore le bel amour, mais pour combien de temps ?  La terre promise n’en finit plus de sombrer dans les déjections de l’humanité. Même les anges ont pris goût au sang. Des fois je me demande s’il ne faudrait pas tenter de me relever, mais à force de rabattre mes ailes, elles se sont atrophiées et n’ont plus d’emprise sur les airs. Et puis avec ce vent mauvais, gorgé du jus bouillonnant de la mort, comment pourrai-je prendre de la hauteur ?     


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    Il a vu décliner le jour et naître la nuit.

    Et n’a rien dit ni rien fait pour rester au monde.

    Il a juste cherché le sommeil dans la pierre

    Sans donner à entendre les hurlements enfouis en lui.

     

     


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    J’ai fini par trouver une place près de toi. Il a fallu que je m’affuble du masque de l’enfance et que je franchisse une petite porte couverte d’une végétation duveteuse. Depuis que j’ai achevé ma métamorphose, je ne ressens plus les privilèges de la chair et un profond silence s’est installé. Je n’entends rien, aucun murmure, aucun souffle, aucune pulsation, tout juste perçois-je une légère oscillation quand arrive la rosée du matin. Je ne me souviens plus des couleurs du jour et de la nuit. Seuls me reviennent en mémoire les reflets de cuivre qui t’enveloppaient quand tu regardais la mer au couchant.  Des mains caressantes ont laissé quelques pointes de nacre sur ton corps et je me demande parfois si tu n’es pas le rêve d’un autre. Mais je ne veux pas me plaindre. Après tout, je ne suis pas si effacé que ça. Il me semble même que mon esprit ne se soit pas vraiment dissous dans la pierre et qu’il ait gardé suffisamment de vigueur pour venir t’effeuiller au fond du bois. Au fond, j’aime assez l’idée de ne plus jamais avoir sommeil.

     


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    Il venait de terminer la visite.

    Il l'avait faite à grand pas sans se soucier des personnes agées qui formaient près de la moitié du groupe. La plupart ne comprenaient rien à ses explications, se moquaient éperdument de ses anecdotes et regardaient ailleurs quand il tendait le bras en direction d'une pièce unique ou d'une fresque légendaire.   

    Il avait manqué plusieurs fois se retrouver par terre en grimpant les escaliers quatre à quatre et s'il avait prêté un peu d'attention à son auditoire, il en aurait vu plus d'un rire sous cape en espérant le voir trébucher pour de bon. Peu lui importait. Il n'avait qu'une idée en tête : terminer le circuit au plus vite et aller se poser sur un des bancs qui jouxtaient le palais de l'impératrice. C'était là, du côté de la chambre nuptiale qu'il était tombé à la renverse quelques jours auparavant. Une chute qui l'avait laissé pantois, lui d'ordinaire si prompt à se remettre sur pied. Ce n'était qu'un faux pas parmi tant d'autres,  mais il avait ressenti quelque chose de bizarre dans ce dérapage : au moment où son menton aplatissait la terre, une phrase lui avait traversé l'esprit et il avait été secoué par l'audace de la formulation. Bien entendu,  il l'avait oubliée, mais comme au sortir d'un rêve, quelques images s'étaient blotties dans sa mémoire : de longues jambes, une robe légère, un souffle de vent et la vision fugitive de petits plis d'amour.

    Il avait fini par se relever. Lentement. Très lentement. Centimètre par centimètre. C'était comme s'il découvrait le ralenti, le flou, le brouillard dans un ciel clair et doux. Le temps infini, indéfini. Il s'était pris à espérer, à se dire que cela ressemblait exactement  à un coup du sort. En même temps, il ne croyait pas à ce genre de choses, la roue de la fortune, la femme magique, ça lui avait toujours paru impossible. Il voyait la distance qui les séparait. Une femme a besoin d'un homme qui tienne debout, s'était-il dit.

    Elle avait souri. Un tout petit sourire de rien du tout. D'une discrétion royale. La fin du monde était arrivée quand elle lui avait demandé si ça allait. Jamais personne ne lui avait posé pareille question. Il avait chaud mais on ne dit pas qu'on a pris un coup de chaud à une femme pleine de fraîcheur. Il avait soif mais ses lèvres avaient mordu la poussière, un filet de sang zébrait la commissure et cela lui semblait ridicule de quémander un peu d'eau pour entrer en conversation. De toute manière, sa langue était tellement endolorie qu'il n'aurait pu en faire usage. Faire le mort lui avait paru être un pis-aller en attendant qu'elle comprenne qu'il n'était pas sur le point de mourir mais qu'il se passait quelque chose de terriblement renversant. Mais ça ne tenait pas vraiment et il était resté sur un banc à se prélasser avec l'idée qu'elle pourrait seulement venir habiter ses rêves. Finalement, il s'était endormi. Dans son sommeil, il avait recommencé à courir.


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    Alors que la nuit approche de tous les côtés

    Il y a cet oeil de diamant noir qui se détache du coeur de la chair

    Il tient à distance l'ombre de l'homme pourchassant la laine

    Et tandis que la bouche se perd dans le lacis des veines mordorées

    Et que le sablé du lait épanche une gorge souveraine

    A l'instant du dernier souffle

    Quelques gouttes de bonheur embrasent la terre

     


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    Feuille de route

     

     

    Il a beau connaître le trajet, avoir repéré depuis longtemps les pleins, les vides et les revers,  jaugé les perspectives, recensé les contresens, à chaque fois c'est la même difficulté. Il ne sait pas d'où ça lui vient cette hésitation. Il a le coup d'oeil pourtant habile. Le réflexe assuré. La droite, la gauche ne lui posent pas de problèmes. Seulement voilà, certains angles ne se laissent pas surprendre. Il en est même qui s'effritent à la moindre tentative d'approche. Un jour, on lui a dit de se méfier des angles morts. Depuis le temps qu'il roule, morts ou vifs, les angles il a appris à faire avec. Mais quand même. Quand il y en a trop, qu'il n'y a plus que ça dans le champ, c'est qu'il est pris par le doute. Parfois cela va jusqu'au vertige. Au point de se laisser abuser par la peur. Alors, il les explose. Le problème, c'est après. Quand la lumière vacille. Que les balises se dérobent. Et que la ligne de mire remonte de deux ou trois crans. Les pensées durcissent. Les nerfs s'irritent. Les muscles se verouillent. Impossible de faire marche arrière. De s'arrêter sur un bas-côté. De prendre la tangente. Il faut faire gaffe. Vraiment. S'il ne prend pas la bonne décision, il peut dire adieu à la route. Il verra se dresser des arêtes, se tordre le bitume, surgir des charniers. Et c'en sera fait d'une vie tracée dans le droit chemin.

     


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    Il habitait un des derniers petits immeubles de la ville, à la périphérie, là où exactement se termine la grande rue. Une pension bon marché appréciée par les gens de peu. Il en avait été le gérant jusqu’à ce que l’âge vienne. Rendu à la seule obligation d’occuper la conciergerie, il ne prenait plus la peine de s’intéresser aux petits soucis des pensionnaires. Perdu dans les pernicieuses rêveries de l’oisiveté, il en oubliait même de les saluer. Au demeurant, la solitude ne lui occasionnait que peu de peine.

    Les journées s'écoulaient sans mauvaises grâces, pareilles les unes aux autres. Il les passait allongé sur le canapé de la loge à revisiter des choses du passé. L’observation de la rue était certainement sa seule distraction. Quand ses jambes le lui permettaient, il descendait y faire quelques pas, à l’heure où rien n’est encore ouvert. Un matin, mû par une envie aussi subite que farfelue, il s’était hasardé jusqu’à son bout, jusqu’au coin comme on dit, et avait risqué un œil sur la transversale. Des deux côtés l’endroit était désert. Rien d’autre qu’une enfilade de béton brut et de verre fumé. L’affreuse banalité des villes livrées aux seules affaires l’avait conforté dans son idée que rien ne valait que l’on s’y attarde. Toute cette modernité ne le regardait en rien.

    Sauf, peut-être, une silhouette surprise à la dérobée. Il avait feint de ne pas y prêter attention mais il savait que même du côté des ombres rien n’était jamais fortuit. Il s'était surpris à laisser courir ses pensées bien au-delà de ce qu’il s’était fixé comme limite. Ce matin-là, l’atmosphère était lourde et, sur le retour, son cœur l’avait malmené bien plus fort qu’il n’aurait dû. Il était rentré éreinté et trempé de sueur. Malgré la fatigue, il avait délaissé le canapé pour la chaise près de la fenêtre. Un vieux monsieur en complet blanc s'était arrêté devant la loge et l'avait fixé un moment avant de le saluer et continuer son chemin. Il avait souri et s'était laissé aller à partir dans la lune.; la rue réveillait tellement de souvenirs pour le foutu rêveur qu'il était. A la fin du jour, il s'était endormi sur la vision d'un couple uni dans un même souffle clandestin.

    Le temps ne dévore pas tout. Les blessures fermentent dans l’oubli. Au matin, les yeux fiévreux, il avait été pris d’une pressante envie d’y retourner. L’idée de surprendre quelque chose qui l’aurait sorti du silence, quelque chose venu d'ailleurs, de très loin peut-être, l’incitait à défier la raison et à franchir le pas. Il se sentait ragaillardi, saisi d'un brin d'euphorie, comme si sa jeunesse lui revenait et qu’il entreprenait à rebours d’aller à la rencontre d’une femme secrètement aimée. Pour la première fois depuis longtemps, sa mémoire le taquinait joyeusement. Il avait tant aimé faire l’imbécile, avant.

    Et voilà qu'il riait, frappait du pied, saluait les pensionnaires matinaux en fredonnant un air en vogue.

    Il avait fini par se mettre en retard. Le soleil imposait déjà sa dureté. Le travail s'amorçait de toutes parts. Des milliers de pas claquaient sur le bitume. Les gens allaient de l'avant, pressées de gagner leur bout de rue. Aux aguets sous un porche, il sentait bien que c'était idiot. Des bouffées de chaleur lui emplissait la poitrine. Il murmurait quelque chose comme petitite femme, ma jolie petite femme, je suis là, je suis là...

    Elle était réapparue sous le coup d'une bienveillance du ciel. Grande et légère, détachée de la foule des inconnus. Noire d'ébène. Il n'avait pas pu résister à l'envie de s'engouffrer dans la foule, de jouer des coudes en criant : Lucienne ! Hé ! Lucienne ! Dans le tumulte environnant, aucune voix gracieuse ne lui avait répondu. Rien qu'un "Pauvre vieux fou" sorti d'une bouche compatissante. Il avait encore appelé, plus faiblement et puis, elle s'en était allée, doucement, dans l'abri de l'anonymat.

    Au retour, son pas était plus lent que la veille et il lui avait fallu plusieurs pauses avant d'arriver à la loge. La chaise l'attendait. Le ciel s'était assombri. Penché vers la nuit, il avait croisé le regard frissonnant d'une passante. Le sommeil tardait à venir. L'ivresse du matin était encore vive et son esprit en profitait pour hanter les couloirs de l'enfance et fouiller avidement quelques unes des chambres de la maturité. C'est dans sa propre pension qu'elle avait élu domicile. C'est là qu'un soir, après une mauvaise boisson, elle l'avait invité pour la première fois dans la chambre jaune. C'est dans cette chambre qu'il avait retrouvé un aspect décent. Presque trente ans avaient passé mais au fond de lui il avait encore l'âge de ce temps-là. Les images se bousculaient dans sa tête, les mots se mélangeaient et son coeur battait bien trop vite, mais de cela, il s'en fichait. Il savait comment son coeur flancherait si elle apparaissait brusquement, là, devant la fenêtre de sa loge. Et il en était heureux.

     


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    Elle est assise en bas de l'escalier, les jambes repliées sous elle, une main en attente sur un genou, l’autre joue tendrement dans ses cheveux. Il est tout en haut, sur la terasse, chevillé au soleil. Elle ne le voit qu'imparfaitement mais elle le devine puissant, généreux, magnifique. Pendant une petite seconde leurs regards se croisent. Un sourire éclair, une sorte d'enchantement et la voilà traversée par des images impudiques qui lui donnent la chair de poule. Elle attend qu'il lui fasse signe. Il a aussi des envies, c'est sûr. Elle sent ses lèvres en alerte, prêtes à emprunter les passages d'ombre de son corps, à le couvrir de baisers audacieux, à la faire jouir d'une heureuse douleur. Son esprit est en apesanteur. Jamais elle ne s’ést montrée nue devant un homme. Elle aimerait qu’il la voie toute entière, qu'il savoure sa beauté et éprouve sa vigueur mais elle ne peut s'y résoudre. C'est trop tôt. Elle a encore son duvet de bébé. Après tout, il ne l'embrassera peut-être que du bout des lèvres. Elle se lève, décidée à faire les quelques pas qui les séparent, mais seule son ombre se détache. La silhouette ondule sur les marches, manque de se briser sur une aspérité. Elle hésite puis repart. Il est là, tout près. Tout près. Il n'ouvre pas les bras pour qu'elle sy abandonne. Son regard est lointain et dur. Le soleil lui joue des tours. Une bouffée de chaleur lui étreint la poitrine. Elle se redresse, respire avec peine.A deux doigts du contact elle vacille encore. Il n'a pas bougé. Ses lèvres sont figées et muettes. Elle se hisse sur la pointe des pieds, approche sa bouche, l'effleure. La rumeur de son ventre monte brutalement. Il reste de marbre.

     


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    Meï est exténuée.

    Des nuits qu'elle ne sent pas le sommeil venir

    Qu'elle se promène libre sous sa robe dans les jardins de l'Eden 

    Meï aime l’idée d’y retrouver un homme qui pourrait être son amant

    Elle aime se sentir regardée par lui

    Elle aime qu’on la voie être celle qu’un homme regarde

     

    L’homme se mire dans une autre

    Il la prend par la taille

    Danse avec elle

    Mange le rouge pourpré de ses lèvres

    Et rit de cette chose en or qui éclaire son corps

    Il lui plait de croire qu'il peut se marier partout

     

    Meï pleure de voir cet air de bonheur qui ne tient dans rien

    De ces baisers qui se perdent dans la terre mouillée

    Elle pleure de ne pas savoir que faire de ça

    de n'être avertie pour rien

    de rester dans la somnolence du désir

    Incapable de faire grandir le rêve qui donne la jouissance

     

    L'homme s'en va sans voir

    sans rien emporter d'elle

    Pas même un instant de curiosité

    Meï n'est que la forme invisible du ravissement

    Une fiancée rappelée à la nuit

    Avec un cœur inachevé

     


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