• Histoires d'eau (18)


    Parfois la nuit vient tout inonder et le marin n’a plus que son imagination pour éclairer sa route. Au réveil il ne voit plus que le dos bleu de l’océan et il se souvient à peine avoir navigué contre le vent, défié les brisants et résisté aux voix des abysses. La mémoire sait nous faire avancer dans la brume et longtemps après, au décours d’une rencontre, elle s’amuse encore à faire miroiter d'invraisemblables souvenirs…


                                                                           Perdu de vue

    par Suzanne Alvarez

     

    Aux coups insistants frappés contre la coque de son ketch*, il tressaillit. Il n’aimait pas à ce qu’on vînt le déranger. L’instinct animal qui lui faisait rechercher la solitude était devenu si puissant, qu’il éprouva un soulagement quand, après leur passage, il entendit repartir le canot à moteur.



    Au Suriname.
    Lorsque Carole et sa mère s’engagent dans les rues aux trottoirs défoncés de Paramaribo, et passent devant ce qui avait dû être de magnifiques bâtisses coloniales hollandaises en bois vernis de blanc, ornées de balcons et de colonnes, et toutes trouées de balles, et qu’elles reviennent sans avoir réussi à faire les formalités obligatoires d’entrée, elles sont fatiguées et déçues.

    - Je me demande bien ce qu’on est venus faire ici ! fit la moussaillonne.

    - Tu as raison. Cet endroit est inquiétant et ne ressemble en rien à ce qu’on nous en avait dit ! renchérit Anna.

    Quand elles arrivèrent au ponton où Pythagore était amarré, l’endroit était pratiquement désert et calme en cette matinée de début de semaine. Et à part un porte-conteneurs ou un cargo qui passaient au large de temps en temps, il n’y avait que ce voilier un peu en retrait qu’elles avaient bien failli ne pas voir.

    - Uranus ! Uranus !

    Il est apparu là, gêné et enveloppé dans la chaleur déjà cuisante du jour. Il avait un drôle de regard, gris et doré à la fois, presque dur, à moins qu’il ne fût simplement triste et qu’il s’en défendît. Il leur a fait un petit signe de la tête qui voulait dire, sans doute : Oui ?

    - Bonjour ! Nous c’est Pythagore, le voilier là-bas. On est arrivés des Iles du Salut* cette nuit. Vous savez où on peut faire les formalités ?

    - Pas la peine ! Il y a eu un coup d’état ces jours-ci… Ils ont bien autre chose à penser vous savez !

    - Mais…Oooh ! On se connaît, non ? Tanger ? Madère ? Recife… au Brésil… Cayenne alors ? demanda Anna.

    - Non, moi je crois bien que c’est en Espagne ! hasarda la jeune fille.

    Il les a regardées fixement comme s’il n’avait pas saisi le sens de leurs paroles, et son visage s’est assombri un peu plus. Puis il leur a tourné le dos sans un au revoir, et a disparu à l’intérieur de son bateau, leur signifiant pas là qu’il n’avait plus rien à leur dire.

    - Il n’est pas causant ce type tu ne trouves pas Maman ?

    - Oui… c’est bizarre ! fit la mère qui n’avait rien d’autre, à propos de l’homme, qu’un tourbillon d’images confuses dans son esprit.

    Pendant le déjeuner, les deux femmes ne cessèrent d’y penser. Tout à coup, Carole interrogea son père :

    - Tu l’as vu toi, Papa, le type du bateau Uranus ?

    - Oui, je l’ai vu aux jumelles… le bateau seulement. Je crois bien qu’on l’a croisé à Port-de-Bouc, peu de temps après notre départ de l’Estaque. Mais c’est vieux tout ça !

    Au souvenir du regard du capitaine d’Uranus, Anna se souvint tout à coup :

    - Ça y est. J’ai trouvé ! L’émission " Perdu de vue "… Mais oui, le jour où on est passés voir " Tam Tam "... devant l’île Royale. Sa télé était en marche et Gilou regardait cette histoire où il était question de recherches…Mais oui, vous savez bien… cet appel à témoin qui parlait de ce type qui avait disparu depuis sept ans. Signe particulier : yeux vairons… avait dit le présentateur. Et justement le gars d’Uranus…

     

    Peut-on arrêter les souvenirs qui reviennent et les bouffées de passé qui vous assaillent à l’improviste, celles des années perdues surtout. Mais aussi, avait-on idée, d’avoir attendu plus de vingt-cinq ans, pour dire adieu à son ancienne existence et même changer de nom, après avoir été aux ordres d’une belle-mère plus dure que la pierre, d’une épouse qui vous méprisait et vous humiliait constamment, et de trois enfants qui vous détestaient plus que tout. Oui, à quoi cela avait-il servi de s’être démené autant pour qu’ils ne manquent jamais de rien ?

     

    Après avoir hissé les voiles aux premières lueurs du jour, il promena une dernière fois ses regards au fleuve sans fin, sur lequel des monstres d’acier surgissant de nulle part, perçaient de leur étrave* gigantesque le rideau de brume qui enveloppait l’horizon. Il devrait encore longtemps, dans sa fuite éperdue, se faire humble, petit, modeste, et renoncer à parler.

     

     

    *Suriname ou Surinam. cf." Le nègre du Surinam de Voltaire " : ancienne Guyane hollandaise à la frontière de la Guyane française, traversée par les fleuves Maroni, Surinam, Saramacca et Coppename. Capitale : Paramaribo.

    *Iles du Salut : îles au large de la Guyane française (île Royale, île de St Joseph, île du Diable), marquées par l’histoire du bagne.

    *Perdu de vue : émission télévisée française d’appel à témoin, lancée en octobre 1990 et animée par Jacques Pradel. 

    *Ketch : cf. " histoire d’eau 10 "

    *Etrave  : partie avant de la quille d’un navire

    .  

  • Commentaires

    1
    Lundi 13 Juillet 2009 à 13:37
    Bravo pur ce texe!

    Annnabelle Léna
    2
    Mercredi 5 Août 2009 à 20:46
    " Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
    Coulez, coulez pour eux ;
    Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
    Oubliez les heureux.
    3
    Jean-Pierre
    Samedi 23 Août 2014 à 18:29
    Bienvenue parmi nous, Suzanne, avec cette belle histoire, dans laquelle, nous découvrons un personnage que la vie a blessé et qui se réfugie au bout du monde pour s'enfermer dans sa solitude. La vie n'est pas toujours tendre
    Combien d'êtres humains sur les mers du globe, pour échapper à la grisaille des villes et aux conflits intimes, tournent en rond, indéfiniment, pour oublier leurs blessures.
    Ce qui est fort plaisant dans ce bref récit, c'est qu'en plus de nous relater une rencontre que 
    d'autres nous présenteraient sous la forme d'un terne journal de bord, la poésie  y est présente. et quelle poésie!

     
    4
    Yvonne Oter
    Samedi 23 Août 2014 à 18:29
    Enfin! Cap'tain Suzanne est de retour! Et quel retour...
    Magnifique histoire d'un homme qui a préféré la fuite à perpétuité, plutôt que la vie à petites doses quotidiennes. On sait que cela existe, que certains ont ce courage désespéré, mais c'est quand on en rencontre un "pour de vrai" que cette réalité si tragique prend toute sa dimension.
    Merci  de nous avoir fait partager ce beau moment d'émotion.
    5
    ANNA
    Samedi 23 Août 2014 à 18:29

    Parce qu'il y a des blessures qui ne se soignent même pas avec des mots. Triste !
    BRAVO capitaine Alvarez.

    6
    Lastrega
    Samedi 23 Août 2014 à 18:29
    Avant de vous parler un peu du plus petit pays de l'Amérique du Sud où nous avons séjourné quand même un bon mois malgré "les événements politiques", je tiens à remercier les passagers de la Calipso qui ont pris la peine de me lire et qui ne sont peut-être pas partis en vacance : Jean-Pierre le poète qui sait si bien dire les choses, la tendre et sensible Yvonne Oter, la douce ANNA et Annabelle Léna dont je viens de découvre le très beau blog, et également tous ceux qui lisent en... silence, sans oublier, bien sûr, Patrick, le Grand Armateur de cet auguste café pour ses belles présentations de mes modestes récits d'aventures maritimes. Mais je reviendrai demain pour vous conter tout ça car on m'appelle ailleurs. A bientôt donc !
    7
    jack
    Samedi 23 Août 2014 à 18:29
    Tout le passé qui lui revenait, c'était des fantômes qui l'empêchaient de vivre au présent. Encore Une belle histoire de Suzanne !
    8
    Jef
    Samedi 23 Août 2014 à 18:29
    Il est possible de vivre sans se souvenir et de vivre heureux comme le démontre l'animal mais il est impossible de vivre sans oublier. Nietzsche
    9
    Steph
    Samedi 23 Août 2014 à 18:29

    Cet homme, rencontré au hasard d'un voyage, fuyant un drame personnel, nous incite à penser que le monde est petit.Combien d'autres...
    Bravo pour ce récit, Suzanne

    10
    Descartes
    Samedi 23 Août 2014 à 18:29
    Ce Nietzshe m'a toujours donné l'impression d'un homme qui se torturait un peu trop l'esprit. Il est vrai que lui aussi avait de sacrés problèmes. Heureusement notre "philosophe" Coluche a préféré faire dans la simplicité...
    11
    Tristesse
    Samedi 23 Août 2014 à 18:29
    La vie, quelle tristesse parfois. On se demande si ça en vaut vraiment la peine.
    12
    Stéphanie
    Samedi 23 Août 2014 à 18:29
    Bonjour, Tristesse...Si, la vie vaut la peine d'être vécue. Il y a toujours des petits coins de ciel bleu dans l'existence. Se lever le matin avec des projets, est une projection dans le futur. Il y a toujours des demains qui chantent. 
    13
    Martine
    Samedi 23 Août 2014 à 18:29
    Je ne suis pas sûre d'avoir tout compris Monsieur Delalot mais c'est quand même beau ce que vous dites.
    14
    ANNA
    Samedi 23 Août 2014 à 18:29
    Belle histoire ! A quand la suite des histoires d'eau ?
    15
    Victor
    Samedi 23 Août 2014 à 18:29
    Bonne question, Anna. Il serait bon en effet que le capitaine Alvarez prenne conscience que le Vendée Globe est terminé et les vacances aussi. Nous avons tous repris nos activités professionnelles, aussi nous serait-il agréable que Suzanne nous fasse part de son parcours sur les flots bleus, de ses rencontres avec son humour habituel.Ce sera une façon de nous faire encore rêver avant que l'automne ne se manifeste.
     
    16
    Rapinois
    Samedi 23 Août 2014 à 18:29
     C'est un peu long, ton histoire d'Eau 19, Suzanne. J'ai bien peur qu'elle ne paraisse en 2012. Elle risque de passer inaperçue avec les élections...
    Prends les devants. On t'attend de pied ferme. C'est un poète qui te parle.
    17
    Lastrega
    Samedi 23 Août 2014 à 18:29

    Je remercie tous mes amis pour leurs sympathiques commentaires à la suite de "Perdu de vue", et tout particulièrement Frédéric Delalot, le poète, pour son quatrain que je trouve très beau.
    Mais oui, les "histoires d'eau" vont continuer. J'étais en rade avec la moussaillonne pour de grandes vacances heureuses autour de la Grande Bleue.

    18
    Lastrega
    Samedi 23 Août 2014 à 18:29

    Serré entre la Guyane française et le Guyana (Guyane anglaise), le Surinam (Guyane hollandaise) est enclavé entre l'Océan Atlantique et la forêt amazonienne. Ce petit pays pauvre d'Amérique du Sud est une ancienne colonie hollandaise, indépendante depuis 1975 et qui a connu plusieurs coups d'Etat militaires et 8 ans de guerre civile.
    Sa seule richesse est la bauxite, un peu de minerai de fer aussi, de cuivre et de nickel et diverses petites activités forestières.
    La situation économique est difficile, ce qui n'empêche pas certains de mener grand train de vie : somptueuses villas, 4/4 rutilants. Dans le centre ville, les casinos tournent à plein régime et les bureaux de change qui fleurissent un peu de partout rappellent à la population qu'il existe une économie parallèle dont personne n'ose prononcer le nom : la cocaïne.
    Le Surinam n'est pas un pays producteur de drogue mais il offre certaines facilités pour le trafic et permet le blanchiment et le transit de la cocaïne sur le circuit international en alimentant l'Amérique du Nord et L'Europe en particulier.
    Le pays compte 415 000 habitants.
    L'essentiel du pays, tout comme la Guyane française est recouvert par la jungle, et la majorité de la population, des Indiens d'Inde, des créoles d'origine africaine et amérindienne, des Indonésiens, des Noirs africains, des Chinois, très peu de Blancs (1%), est regroupée vers Paramaribo la capitale. Donc, rien d'étonnant à ce qu'on trouve sur notre chemin des temples hindous, des mosquées, une synagogue et des cathédrales.
    L'unité monétaire est la guinée du Surinam et la langue officielle est le néerlandais, sauf qu'une grande partie de la population utilise des langues locales comme le sranan tongo ou le créole surinamien.
    A l'époque où nous nous y trouvions, les rayons des magasins étaient pratiquement vides et nous nous rabattions sur le grand marché couvert du centre-ville, bien achalandé en fruits et légumes mais où nous avons été très étonnés de constater que rien ne se vendait au kilo. Par exemple, les tomates (très petites) étaient présentés par petits tas de 3 tomates... C'est vrai que seuls les gens fortunés pouvaient se permettre d'acheter en quantité.
    Nous avons rencontré une population fort sympathique (c'est pour cette raison que sommes restés au moins un mois), hormis le fait que nous avons été délestés d'un beau billet vert devant un bureau de change, le deuxième jour de notre arrivée. Et aussi, l'accueil peu chaleureux dans les commerces. Dès que l'on y mettait les pieds, un individu muni d'une matraque nous suivait dans les allées. On ne risquait pas de partir sans payer....
    Et puis aussi, des milliers d' oiseaux (tout blancs), vivent regroupés dans les arbres qui bordent le fleuve où nous étions amarrés, serrés les uns contre les autres toute la journée sans bouger. Impressionnant, nous n'avons vu ce phénomène nulle part ailleurs. Impossible de me souvenir du nom de cette espèce.
    Voilà, vous savez l'essentiel sur ce petit pays à l'architecture magnifique mais saccagée.
    Bonne soirée à tous !

     

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