• Dire le plaisir...

    Dire le plaisir...

     

     

     

     

     Un lecteur, qui préfère rester anonyme, a envoyé cette superbe analyse du recueil de nouvelles de Laurence Marconi « L’ombre de la colline ».

    Pourquoi ajouter à la Préface stimulante du recueil et aux commentaires qui soulignent les belles qualités des pages de Laurence Marconi ? Simplement pour dire le plaisir ressenti à cette lecture et en remercier l’auteure, en espérant ne rien enlaidir.


    Le titre, L'Ombre de la colline, loin de limiter les possibles avec deux noms au singulier déterminés (l’et la), les multiplie. De la colline immobile naît la mouvance de l’ombre qui n’est ni destruction ni mort, mais effacement progressif. Tout le talent se révèle dans les variations pour peindre la surprise de vieillir, cette frontière flottante et mal définie car, pour parodier Ionesco « Tout le monde est le premier à (mourir) vieillir ».

    Premier coup de gomme (l’intrus) avec la plaisante tragédie de Claire, prénom prophétique pour affronter l’ombre. L’ennemi est planté dans le décor général, vous ne pourrez plus l’en arracher.
    L’ombre gagne un peu plus dans le huis clos de la voiture et les échanges lacunaires de La petite lueur où tout est fait pour retenir le lecteur jusqu'au twist impitoyable. Plus légèrement, dans Sonate d’automne, Henri et Jimmy nous font mesurer que les mots aussi vieillissent mais qu’il y aura toujours une solution pour parler d’amour.

    Le lancinant balancement entre l’ombre et la lumière se propage aux autres textes. Café-comptine est une chanson douce : les premiers mots fixent tout à l'insu du lecteur : « trois gouttes de café ... comme de son propre sang. » La fin éclaire ce fin mystère de l'incarnation : Milo, Juliette, Gaspar // font, font, font (le nombre 3 du début suggéré ici par la triple répétition de "font", et on peut ajouter la présentation fractionnée " Milo et Juliette ... et puis Gaspard " qui est l'écho de "2 + 1 font trois". En plus du rappel de la comptine célèbre mais sans le négatif... et puis s'en vont ... le tourbillon omniprésent se perpétue. Le tourbillon est celui du café (1° §) qui devient par sublimation volutes (2°§) et par intériorisation vertige (3°§), mouvement perpétuel de la vie farandole. Et l'ombre ? Elle ne peut anéantir celle qui se nomme Lucie, la lumineuse, qui comme toutes les lumières attire les papillons : "les enfants papillonnent autour de Lucie", très belle image fragile, éphémère. Café noir dans la tasse blanche symbolise par les deux "couleurs" l'imbrication de toute vie finissante avec toute vie nouvelle, c'est la même consolation secrète que dans Fragments. Il n'y a pas de retour possible, mais il peut y avoir une forme de recommencement que d'autres vont moduler à leur manière, café … crème, …noir ... mais café à jamais ; le verbe "passer" peut s'appliquer à la vie comme au café et la cafetière "murmure" ou "ronronne" car dans cette aventure c'est à elle que revient le dernier mot.

    Fragments peint la dispersion de ce qui fit la vie, quasiment une forme de diaspora intime du héros, mais, magnifiquement et conformément à l'étymologie de diaspora il y a l'idée de semer, de germination future : tout objet reprendra vie ailleurs dans sa famille d'adoption, séparation fertile. L’écriture fouille cette métamorphose avec les nombreux verbes au préfixe dé (déposer, déchargé, déballé, débarrasser, démanteler...) marquant le dépouillement, tandis que les gens autour disparaissent dans la foule, s'évanouissent : il y a un nœud secret entre la disparition des objets par cercles de plus en plus étroits autour du héros et la vie qui va se prolonger en cercles de plus en plus larges grâce à ces mêmes objets emportés. Et cela est superbement condensé dans l'alliance du dernier soupir du personnage et du souffle de vie de la brise.

    Charmant exercice de style de Remous avec "les îles ... flottaient sur la mer" ... jeu de cache-cache malicieux avec le lecteur comme avec l'amie d'enfance. Construction en miroir et entrelacement des sens et de la mémoire. Remous ou tourbillon, mot qui revient à plusieurs reprises dans le recueil et qui peut traduire l'intensité des émotions ou la violence qui engloutit tout. Ici tremblement de l'âme, émotion douce et facétieuse du "cyclone" dévastateur ..., opposé au Tremblement de chair offrant le cruel « visage ravagé » par la honte vécue. Deux facettes de la vie : le corps complice et gardien des sensations ou le corps déserteur.

    Vieillir ! Denise éteint les bougies en les soufflant (un saut dans l'ombre symboliquement), son passé, déroulé chronologiquement, est sans retour possible. Rosa Ortega n'est pas même sûre d'avoir le temps de broder ses 80 bougies. Elle ferme les yeux (c'est la fin ?!) ... un instant seulement ... car le bric-à-brac qui l’entoure est vivant (on songe à Giuseppe dans Fragments) ; sa mémoire est vivante (p.26).

    Tout l'arrière-fond de tissage et de couture de cette histoire est aussi à l'image de l’écriture de Laurence Marconi : la trame solide porteuse de délicats motifs, dans la lignée (étymologique) des rhapsodes.
    « Le feu de mon désir » (Remous) « brûlures des doigts » (Tremblement de chair) « « langues de feu » (Vie en noir et blanc), le Stromboli..., tout le recueil dit la flamme à entretenir, dans ce recueil ouvert et clos dans la saison ardente : « C'est l'été » (p.13) et juin ... (p.107).

    Le lecteur comme les personnages, comme la bouteille lancée au début accomplit le Voyage jusqu'au bout (expression à double entente) et l'ardeur demeure. Le premier texte espère qu'un inconnu pourra le (= le passé) recueillir, le dernier marque cet accomplissement au-delà de la mer, à Ellis Island, un point d'ancrage qui a les caractéristiques de toutes les îles ("à la fois fermes et fragiles, immobiles et tremblantes" = quasiment des adjectifs équivalant aux noms collines et ombre) et de toutes les vies. Les êtres s'éteignent (p. 106 Anna) mais survivent à travers les objets, les autres (« si c'est elle ou, à travers elle, Anna »). Il y a un va-et-vient de la vie à la mort (enflammé le cœur/embrase un ciel d'été//poudre/cendre p.75) et toute mort n'est peut-être qu'une disparition, un effacement momentané (le nom de Mario est gravé à jamais là où il attendait Anna et où il est enterré sans qu'on puisse préciser l’endroit : enfoui et visible) : voilà pourquoi les larmes, le plus souvent, trouvent à s'effacer (p.13/p.107) car il y a toujours quelqu'un pour recueillir (13) /se recueillir (106) et les myosotis/Ne m'oublie pas fleurissent sur la colline (82) puis on les cueille, alternance de la lumière et de l'ombre, comme les carreaux noirs et blancs de la cuisine. Un autre texte reprend ce thème jusque dans son titre (Une vie en noir et blanc) opposant la lumière de l'Italie qui aveugle Louis à l'ombre de son salon (70) et tout le champ lexical du feu (Stromboli oblige !) est réduit au papier ... glacé. Le thème de la "disparition" est bien marqué alors par "ne reverra plus jamais Rosine" ce qui n'est pas la mort mais le champ ouvert à la mémoire, forme de résistance au vieillissement. Dans les yeux de Louis il y a une "petite lueur".
    Ajoutons qu'il y a superposition des photos de Louis avec le film de Rossellini, une sorte d'empilement de différents passés, comme si les êtres reprenaient en charge le vieillissement interrompu des autres, pour offrir un prolongement infini. Espérons que les spaghettis de la page 71 ne lui ont pas été servis façon Anna Magnani à Rossellini.

    "Aujourd'hui encore, si je ferme les yeux" (expression du rêve … ou de la mort dans Ferry-boat) il y a confusion entre les passagères côtoyées jadis et les mouettes ... confusion ou accomplissement poétique de la mémoire car les Sirènes étaient des femmes-oiseaux. Et même si le ferry a fait place à l'Eurostar, les Sirènes font toujours entendre leur chant irrésistible (comme pour Yves le marin du Sablier). Vieillir c'est accepter que la colline offre tour à tour la lumière bleutée des myosotis le jour et étende son ombre à d'autres heures, c'est entrer dans le cycle terrestre de la lumière ou dans celui des vagues qui « viennent de l'Est invisible, une à une patiemment, repartent vers l'Ouest inconnu", comme l’écrivait Camus. Vieillir est à l'image de cet inlassable brassage.

    Au total ce recueil tout en équilibre et finesse, au maillage serré mais discret, offre un monde quasiment inépuisable : les effets d’échos, les miroitements d’une page à l’autre nous guident dans un univers sans nostalgie car sans retour possible et nous font connaître "les vents et les courants" pour échapper aux tourbillons et posséder ainsi comme maison (vie) "la dernière à être avalée par l'ombre de la colline".

    Disponible sur www.zonaires.com 


  • Commentaires

    1
    Lundi 14 Mai à 14:50

    Une bien belle analyse, fine, juste et poétique !

    2
    Danielle
    Lundi 14 Mai à 15:16

    Un lecteur enthousiaste,  et il est loin d'être le seul !

     

     

     

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