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    Culture générale

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    Vieufou

     

       Mes jambes ont du mal à obéir. Presque à bout de forces, je m’affale sur le siège 42B, en queue de l’appareil. J’ai l’impression qu’une rafale de derboukas me vrille le crâne, mais il ne s’agit que du vrombissement, encore assourdi, des réacteurs. La fièvre est apparue ce matin sur le chemin de l’aéroport et depuis je suis parcouru d’incoercibles tremblements. J’ai pu passer sans problème les portiques de sécurité. Fort heureusement, ces appareils ne réagissent pas encore à la température corporelle.

       Le siège voisin, proche du hublot, est occupé par une fille de ma promo. Impossible de me souvenir de son prénom. Sofia, Sonia… Elle regarde au-dehors, l’esprit ailleurs, un ruisseau de larmes sur ses joues pâles. Sortant de son poing serré, je distingue l’extrémité d’un test de grossesse. Je ne suis donc pas le seul à ramener un impérissable souvenir de ces trois mois d’études à l’étranger. Ces échanges internationaux sont une vraie richesse, et pas seulement d’un point de vue culturel !

       Les moteurs grondent, nous plaquant sur nos sièges. L’appareil décrit une large courbe, laissant apercevoir par le hublot les gratte-ciels de Lagos. Les hôtesses de l’air, dérisoires sémaphores, nous donnent en plusieurs langues, d’une voix faussement rassurante, le protocole à suivre au cas où nous survivions à un hypothétique crash de l’avion. Dans quelques heures je serai de retour chez moi. Ce mot sonne creux à mes oreilles. Je suis de nulle part. Dans les rues du ghetto occidental où ma famille est parquée depuis des décennies comme dans celles du pays de mes ancêtres, que mes pas n’ont jamais arpentées, je serai toujours un immigré. Je suis issu d’un peuple fier, arraché à sa terre, rabaissé à l’exécution des basses besognes d’un autre peuple autoproclamé supérieur. Je suis à jamais stigmatisé par ma couleur de peau, même après des générations d’honnêteté et de dur labeur. Dans cet avion, pourtant, je me sens étrangement apaisé, conscient de la destinée qui est la mienne.

       J’ai été recruté une semaine après le début de mon séjour, alors que je sortais du restaurant universitaire de la fac de Lagos. Une jeune femme en niqab dont je n’ai pu apercevoir que deux magnifiques yeux verts, m’a harponné du regard et entraîné dans un café. Là, devant un thé à la menthe, elle s’est mise à me parler, dans un français voilé d’un léger accent entrecoupé de mots d’arabe que je ne comprenais pas, du combat mené par ses frères, de la révolte qui couvait, de la lutte contre l’infidèle qui ne respectait plus aucune croyance sinon celle de l’argent. Devant les clients de l’établissement totalement indifférents à la teneur de notre conversation, elle m’a révélé qu’à mon tour je pourrais y jouer un rôle. Depuis longtemps désabusé par les fausses promesses brandies par la terre d’exil de mes aïeux et le sombre avenir qui m’y attendait, je l’ai écoutée jusqu’au bout, me laissant même aller à acquiescer à ses propos.

       Elle s’est envolée du café au bout d’une heure, dans un léger bruissement de tissu, après m’avoir promis de reprendre contact. Je suis resté un long moment sur mon tabouret, le cœur empli d’émotions nouvelles. Pour la première fois, il me semblait avoir trouvé ma place dans ce monde, le sens qui manquait à ma vie.

       Les semaines suivantes, je guettai en vain sa réapparition. Je m’attendais à effectuer des stages de maniement d’armes, des lectures de paroles saintes, des séances de plusieurs jours d’un entraînement physique épuisant dans un camp dissimulé aux confins du désert. Mais rien de tout cela n’arriva.

       La belle aux yeux verts est réapparue avant-hier, à la sortie de mon dernier cours. Elle m’a conduit dans un bâtiment à la façade muette et aveugle, au fond d’une ruelle peu fréquentée.

       - Le temps est venu.

       Dans ce qui ressemblait à un vétuste cabinet médical, un homme vêtu d’une blouse blanche, le visage dissimulé par un masque et les mains recouvertes de gants chirurgicaux, m’a fait asseoir sur une chaise avant de m’injecter dans le bras quelques gouttes d’un étrange liquide.

       Ensuite, la jeune femme m’a révélé le déroulement des opérations. Révolue l’époque des initiations aux kalachnikovs, finis les camps d’entraînement dont les membres se révélaient trop facilement identifiables par les services antiterroristes internationaux. De nouvelles armes ont vu le jour pour nous aider à mener à bien cette guerre. Invisibles, indétectables. Pas plus bruyantes qu’une quinte de toux, mais plus efficaces qu’une dizaine de 11 septembre. Manipulées en toute discrétion par d’insoupçonnables étudiants. Pour mon initiation, je n’aurai même pas loupé une heure de cours. Je n’ai rien de particulier à accomplir, sinon rentrer chez moi et reprendre une vie normale aussi longtemps que mon créateur m’en donnera la force.

       Mon interlocutrice m’a décrit les divers stades de la maladie, d’abord pour que je ne sois pas surpris quand j’en ressentirais les effets, mais également pour que je puisse les dissimuler aux yeux des infidèles aussi longtemps que possible. Le temps qu’elle se répande. Elle m’a aussi expliqué comment la propager. Ça, c’est la partie la plus facile.

       Je tends à ma voisine le mouchoir avec lequel, dans le taxi qui m’amenait à l’aéroport, j’ai essuyé la sueur qui perlait sur mes tempes. La jeune femme me remercie d’une voix étranglée. Elle esquisse un pâle sourire et tamponne ses yeux humides de larmes avec le carré de tissu.

       - Je vous en prie !

       Alors que nous survolons la méditerranée, je suis pris de violentes nausées. Par chance, mon siège est situé près des toilettes. En vomissant le café noir absorbé à la hâte ce matin à la buvette de l’aéroport, je pense au chemin qui me reste à parcourir pour accomplir ma destinée.

       Dans l’allée centrale, en regagnant mon siège, je suis pris d’une toux que je ne réprime pas. Le système de ventilation de l’appareil se chargera de porter mon message jusqu’en classe affaires. Ainsi, pas de discrimination. Tout le monde a le droit à la culture, après tout, même microbienne.

       - Votre mouchoir…

       - S’il vous plaît, gardez-le…

       Les joues de ma voisine sont sèches, désormais. Ses mains enserrent délicatement son ventre et son visage semble avoir retrouvé un peu de sérénité. Elle ne le sait pas encore, mais ce n’est que provisoire.

       L’avion atterrit dans quelques minutes. Ensuite, il me faudra rester debout pendant plus d’une heure dans une rame de métro bondée, avant de regagner l’appartement que je partage avec trois autres étudiants de mon âge. En leur compagnie, ce soir, je fêterai mon retour en mêlant ma sueur à celle des femelles impures qui hantent la piste de danse de la boîte de nuit où ils ont l’habitude de m’emmener lors de leurs virées nocturnes. Demain, j’irai faire un saut à la sortie de mon ancien lycée, me mêler aux étudiants, serrer la main de quelques profs.

       Ce week-end, s’il me reste des forces, je materai le dernier Stallone dans le multiplex du grand centre commercial du quartier. Le samedi, c’est toujours l’affluence.

       Lundi, je reprendrai mes cours à l’université.

       Ensuite, inch’ Allah…

       Des yeux des infidèles jailliront des rivières pourpres.

     

    Brèves, 22 septembre 2014

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  • Commentaires

    1
    danielle
    Lundi 29 Septembre 2014 à 08:51

    Tu nous fais froid dans le dos . Et si c'était vrai, ou devenait vrai...

    2
    Liliane
    Lundi 29 Septembre 2014 à 16:57

    Bien imaginé et très réaliste à la fois !!!

    3
    natacha
    Lundi 29 Septembre 2014 à 20:30

    Fiction plus que réaliste !! j'adore...

    4
    Lza
    Mardi 30 Septembre 2014 à 10:01

    Espérons que ce ne sera qu'une fiction! Ce qui peut, un peu, arrêter les fous de Dieu(à quelle sauce il est servi!), c'est que, tôt ou tard, la catastrophe désirée leur retombera dessus.

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