• Contre-jours 02

    Fort à propos

    Claude Romashov

     

    Brrr ! Le temps est à la pluie depuis plusieurs jours et il règne une atmosphère fébrile sur Paris. Mes yeux s’écarquillent devant tant de parapluies dressés en un gigantesque pied de nez vers le ciel. Il y a foule dans ma rue. Bien haut perché sur mon quant-à-soi, j’observe la cohue humaine qui se déverse en une longue file compacte et applaudissant. Je sais, je suis beau, d’ailleurs les filles se pâment devant mes roucoulades et la rondeur toute calculée de ma silhouette. Mais tant d’enthousiasme chez ces bipèdes encombrants et maladroits me laisse coi.

    Je ne sais pas ce qu’ils ont. Ils brandissent des pancartes que je n’arrive pas à lire. Oui, je sais lire et il m’arrive de dérober les stylos qui débordent d’une poche au grand dam de leurs propriétaires. Ils marchent en rangs serrés, bras dessus, bras dessous, se congratulent et crient des slogans, un crayon à la main.

    Veulent-ils dessiner un mouton comme le raconte un renard qui a perdu la tête pour un petit prince ? Où crayonnent-ils une colombe pour une hypothétique paix sociale ? J’en doute. J’en ai vu des défilés depuis mon perchoir sous les toits. Des rutilants avec armes de guerre et soldats aussi raides que du plomb, des rassemblements après des matchs de foot qui virent à l’hystérie collective, des marches syndicales et même une cohorte de bonnets rouges. Ce jour-là on s’est bien lâchés avec les copains. Ça fait du bien de rire à s’en dilater les entrailles. Nous sommes aussi des rebelles, ou plutôt nous avons de l’esprit. Un aïeul m’a raconté les années qu’il a vécu sur les barricades au temps du grand Charles, les cocktails explosifs qui brûlaient les pattes et les CRS à matraque. On vivait une vie dangereuse à l’époque. Le grand, il est mort lors d’un bal tragique à Colombey. Je l’ai lu dans une feuille de chou qui enveloppait un sandwich bien appétissant, radotait l’ancêtre attablé devant un verre de cognac chez un bistrotier qui  l’accueillait pour amuser la galerie. Des histoires, il s’en raconte dans la famille à la grande joie des minots qui nous arrachent les mots du bec quand ils ne nous tirent pas les vers du nez. Mais trêve de redondances, les Parisiens ont l’air bien tristes. Le président scotché à sa blonde allemande entoure et congratule un groupe à l’air éploré. Je ressens leur peine et j’en ai les yeux qui perlent. C’est plus fort que moi, à l’instant où je suis malheureux même pour eux, je me lâche, je fiente sur l’épaule affaissée de l’homme d’État qui ne remarque pas l’outrage.  

    Mon exploit provoque un fou rire. Foi de pigeon. Que vive la liberté d’expression. « Je suis Charlie ».          

     

    Brève, 11 janvier2015

    Marche républicaine : une crotte de pigeon sur l’épaule de Hollande provoque un fou rire chez les « Charlie ».


  • Commentaires

    1
    corinne
    Jeudi 15 Janvier 2015 à 09:18

    ça y est le ton est donné, on peut y aller....

    2
    Vendredi 16 Janvier 2015 à 02:09

    Merci Claude pour ce texte qui n'aurait pas déplu aux caricaturistes assassinés. Un beau pied de nez des pigeons à la récupération officielle.

    3
    Danielle
    Dimanche 18 Janvier 2015 à 17:43

    Sacré pigeon! A sa façon, il adit ce que personne n'ose dire en face à Flanby !

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