• voyage image3En attendant la parution du recueil " Si proche, si lointain " prévue pour le 20 décembre, vous pouvez commencer à humer le parfum de ce concours avec au menu du café quelques unes des nouvelles qui avaient fait partie de la première sélection.

     

    Voyage

    par Marie France Duprez-Abrassart

     

     

    Elle est folle ! Il n’y a qu’elle pour inventer une histoire pareille.

     

    Denis descend à toute vitesse les quatre étages qui le séparent du garage. En abordant le dernier virage il se dit presque tout haut : pourquoi n’a-t-elle pas été plus claire ? Des mois à se voir tous les jours ou presque, à travailler ensemble. Il peste sur la serrure : mais pourquoi cette porte est-elle toujours fermée à double tour ? Les clefs, sac à dos, poche de devant. Tendre et pourtant inaccessible, voilà ce qu’elle était. C’est possible çà ? Mais qu’est-ce qu’elle a cette moto ? Jamais elle ne rechigne à démarrer ? Pas aujourd’hui cocotte, non, je pars, maintenant, tout de suite, la retrouver, lui dire que j’ai lu sa nouvelle dans " Le Temps " ; c’est rare une nouvelle dans ce journal, sauf quelquefois au moment des vacances. De toutes façons je ne les lis jamais. Où habite-t-elle maintenant ? Son adresse, çà pourrait servir ; elle m’avait juste laissé le nom d’un patelin un peu à l’écart de la route de Normandie je crois.

     

    Choisir des bûches pour le feu, voler quelques branches à un fagot, porter le tout précieusement de la grange à la cheminée de la grande salle, chaque soir en rentrant du boulot c’est un rite dont Maud se passerait difficilement : le contact du bois, l’odeur de la grange, et puis un peu plus tard le premier craquement du feu, quand on a disposé le journal, le petit bois et la première bûche, passage obligé pour lâcher la tension de toute une journée de travail. Depuis qu’elle est seule, elle a d’ailleurs remarqué que son symptôme s’est accentué ; pas si simple la solitude, même quand on a fait vœu d’indépendance. Elle s’apprête à chiffonner une feuille de journal et s’arrête effarée : page vingt quatre son nom s’étale en toutes lettres: Maud Mallet. Elle avait presque oublié cette nouvelle écrite un soir de déprime et envoyée presque au hasard à plusieurs journaux ; Toujours des retrouvailles, impossibles bien sûr ; des histoires terminées avant de commencer. Enfin elle sourit, pensant qu’elle devrait sans doute en parler à sa psy.

    Ce soir elle a envie que le feu dure longtemps ; la soirée sera longue, les jours rallongent, il fait presque doux. Elle sort chercher encore deux ou trois grosses bûches. Mais elle est à peine sortie qu’elle stoppe son élan : du fond de l’allée, lui parvient le bruit d’une moto ; çà ne peut pas être celle de Robert, le fils des voisins, il est en stage à l’étranger pour plusieurs mois. Elle n’a pas le temps d’approfondir sa recherche, en face d’elle, dans le dernier coude de l’allée, débouche effectivement une moto, une vraie ; elle n’a jamais aimé les Harley prétentieuses, encore moins les nouvelles motos carénées comme des clowns, couleurs fluos et formes super phalliques si possible ; non, une moto noire, avec juste ce qu’il faut de chromes et un moteur au chant doux et profond, vibrant comme les basses d’un chœur russe. Et celle là, elle la connaît. Quelque chose en elle la reconnaît même un peu avant, qui se met à battre au point de dérégler tous les honnêtes stéthoscopes. Denis.

     

    Au moment où il s’approche, ayant retiré son casque et ses gants, il ouvre son blouson, et elle aperçoit un journal plié. Son regard ; impossible d’avoir oublié ; vert et brun mêlés, un petit air d’enfance accroché, le coup d’œil rapide qui prépare ou retient la parole, et la tendresse surtout, celle qui la faisait craquer chaque fois qu’elle s’était crue éloignée, libérée, celle qui se transformait quelquefois en orage ou en couperet. Contre son épaule, juste une place pour cacher ses yeux à elle ; vite le serrer dans ses bras, maintenant, tellement fort, et le laisser chercher sa bouche ; rattraper si possible un peu du temps perdu, épuisé à ne pas se trouver.

     

    -"  Tu es folle. ", est la seule phrase qu’il réussit à prononcer des siècles plus tard après l’avoir écartée juste un tout petit peu.

    -" Je sais. " dit-elle en l’entraînant vers la maison, puis, interceptant son regard vers la moto :

    -" Tu peux la laisser, ici il n’y a pas de problèmes. "

     

    Dans les maisons basses de ce type, on entre directement dans la pièce de séjour qui est généralement vaste et parfois un peu sombre. Maud y avait disposé tout au fond, le plus loin possible de la cheminée, son piano à queue et le violoncelle dont elle commençait à peine à jouer. Denis ne voit que le piano, prend à peine le temps de retirer son blouson, descend légèrement le tabouret et s’installe. Déjà Véronique ferme les yeux. Elle avait toujours su qu’elle ne devrait jamais l’écouter jouer du piano, comme dans les contes de fées, les enfants ne doivent pas franchir la limite du jardin magique. C’est déjà trop tard ; elle s’allonge sur le tapis, c’est une manie chez elle quand elle écoute de la musique, peut-être pour mieux sentir les vibrations. Chopin, il joue Chopin comme jamais elle ne l’a entendu interprété ; si peut-être par cet ami polonais de son professeur de piano, cet homme sans visage à qui elle avait donné le droit d’être un gnome tellement il jouait beau. Des larmes coulent doucement sur ses tempes avant de tomber sur le sol ; elle a envie de se lever pour le voir jouer ; non, ne pas l’interrompre ; quand il la rejoint, quand elle sent son corps contre le sien, les larmes s’arrêtent de couler.

     

    Le lendemain un grand soleil la surprend dans le lit à baldaquin, là haut dans la chambre qui s’étire sous les combles, sur toute la longueur de la maison, mais il n’a pas encore réveillé Denis. Elle descend préparer un café ; au moment où elle prend le plateau, elle sent ses mains autour de sa taille, elle ne l’avait pas entendu descendre ; elle laisse peser sa tête en arrière sur l’épaule qui se penche.

    -" Dis donc, dans ta nouvelle, tu ne lui prépares pas un festin pareil à ton Mickael ; d’abord, je n’aime pas ce prénom ; pourquoi m’as-tu appelé comme çà ? "

    -" Vous voilà bien prétentieux et sûr de vous mon ami ; qui vous a dit que ce Mickael ne représente que vous ? "

    -" Il me ressemble quand même beaucoup, non ? "

    -" Tu sais quand tu écrits, tu construis tes personnages, ils sont faits de mille et un traits glanés chez tous ceux que tu as croisés sur ton chemin et qui t’ont plus ou moins marqué. Le prénom par exemple, c’est un clin d’œil à une amie. "

     

     

    Denis reste pensif quelques instants , et poursuit le jeu :

    -" On décide quoi alors, pour la suite de l’histoire ? Normalement je suis passionné de voile, nous partons pour plusieurs mois dessus la mer jolie, sauf qu’on ne revient jamais du voyage ; plouf ! "

    -"Merci ! Je n’ai pas envie de mourir, pas tout de suite ; j’ai l’impression d’avoir des choses à vivre, une espèce d’urgence, peut-être à cause de la quarantaine. "

    -" On partirait quand même mais pas en bateau. Tu serais d’accord ? Tu pourrais abandonner tes pesantes responsabilités pour quelques jours avec moi ? "

    -" Accordé. Quelle direction ? "

    -" Le Sud, Barcelone, Lisbonne, une ville chaude où les nuits sont blanches. Tu m’as fait passer presque vingt quatre heures dans ta cambrousse, à mon tour de t’emmener sur ma planète. "

     

    Maud téléphone au dispensaire, laisse un petit mot sur la table de l’entrée pour Georgette, la femme de ménage : " Je pars quelques jours, ne changez pas les draps, je le ferai moi-même à mon retour. " Plus tard, retrouver le creux de l’oreiller, et l’odeur du lit froissé.

     

    Epilogue :

    A quelques kilomètres de la frontière espagnole, sur la route de Barcelone, le policier s’accroupit ; il cherche dans la poche du blouson un portefeuille, une indication, une adresse ; il faut bien prévenir quelqu’un. Mais il trouve seulement une espèce de machine à calculer. Tant pis se dit-il, peut-être que le chef pourra en tirer quelque chose. Il est tard, il en a assez de dépasser toujours ses horaires de service. Si ce n’est pas malheureux quand même, pour une fois que ce n’est pas la faute du motard ! Un salopard qui double en haut d’une côte, çà, çà ne pardonne pas ! A voir jusqu’où ils ont été projetés, il n’y a rien à espérer. Dans l’autre poche, une feuille pliée en quatre ; le policier la prend aussi, jette un œil ; c’est un poème. Il se dit : dommage que ce soit écrit en français ; tant pis, je le prends ; çà intéressera la petite.

     

    Le soir, "  la  petite ", assise sur son lit, dictionnaire de Français sur les genoux, déchiffre :

     

    VISAGE

     

    Un trait après l’autre,

    Au bout des doigts

    Trois rides tendres,

    Dessinées sur tes joues

    Le long d’un rire.

     

    Au bout des lèvres,

    Ta bouche à effleurer.

    A jamais ton regard

    Si loin, si près ;

    Envie de m’y noyer.

     

    Je t’aime encore

    Tu sais,

    Bien plus loin que toujours.

     

     

    Elle n’essuie pas ses larmes.


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    En attendant la parution du recueil " Si proche, si lointain " prévue pour le 20 décembre, vous pouvez commencer à humer le parfum de ce concours avec au menu du café quelques unes des nouvelles qui avaient fait partie de la première sélection.

     

    Premier jour

    par Sylvette Heurtel

     

      

    Marcher derrière toi sur le pont bombé, à l’angle du canal et des terrasses en appontement. Au-delà des maisons basses, la brume efface l’horizon de la lagune. Les îlots plantés d’arbres noirs semblent flotter sur du gris, informes silhouettes hérissées de balais levés. Murs trempés et briques rouges, la nouvelle année commence à la prison des femmes où le temps dure longtemps. Les traits de la pluie nous séparent comme un rideau de fils, nos pas côte à côte fondent sur le marbre orangé. Nous suivons l’arête du quai bordant l’eau verte, sur l’autre rive les coupoles roulent contre la verticale du campanile, la ligne des silhouettes grises sur le ciel gris comme une phrase familière à force d’être relue. Je cherche tes yeux. Tourné vers un mur aux volets clos, tu téléphones.

    Les échoppes basses et fermées de la Giuddecca défient la splendeur, là bas, de l’autre côté des vagues. Sur la solitude de la chaussée, une onde joyeuse émane de la seule boutique ouverte, brouhaha de voix d’hommes d’où débordent des rires heureux. Le siège de la cellule du Parti, sans faucille ni marteau. Engoncés dans les blousons de leur jeunesse, serrés autour des tables dans peu de place, leur plaisir d’être ensemble irradie jusqu’au trottoir trempé. Debout devant la porte malgré l’humidité, l’épaisse chevelure grise encore rayée par le peigne, le chef en veste de cuir accueille les arrivants. Sa poignée de main sans sourire scelle le passage de la nouvelle année. La lutte continue, il importe de se le dire. Le rituel passé, les visages des vieux militants s’éclairent pour la plongée dans la chaude mêlée derrière la vitrine que la buée obscurcit. Envie furtive d’entendre leurs souvenirs entre certitudes et regrets, je me tourne vers toi. Le bord de ton chapeau cache ton visage, ta main en visière protège du crachin le Palm que tu programmes sans me voir. J’éteins mes yeux et mon sourire.

    Marcher encore, fondre dans la douceur de la pluie, traverser le paysage quasi dissous dans la brume, longer les courtes vagues qui affleurent la chaussée, leur clapot incessant, leur fraîcheur. Je suis la ligne de tes épaules, ton allure trop rapide, ta silhouette que je reconnaîtrais entre mille. Mes pas dans les tiens depuis tout ce temps.

    Luisante parmi les volets clos, encadrée par l’or d’une guirlande usée, l’étroite devanture noire et rouge du Milan Club. Vingt figures de contreplaqué peintes aux couleurs des équipes figurent le classement sur un minuscule podium, chaque petit footballeur lève au ciel des bras à angle droit. Qui les a sciés un à un dans le bois ? Qui a tracé d’un pinceau un peu tremblant les détails des shorts et des maillots, les traits aplatis des visages muets aux sourires identiques? Qui les déplace au gré des résultats du dimanche ? J’imagine le vieil enfant découpant le papier doré ; il colle les photos et range les joueurs chaque semaine, ses doigts un peu raidis ajustent les fanions de papier et enfilent les pieds des figurines dans la rainure poussiéreuse. Je le vois retirer ses lunettes et sortir examiner l’effet de son travail avant de revenir pour un dernier ajustement. Je me tourne pour te dire combien m’attendrissent ces dix mètres carrés. Face à ton dos j’avale mes mots. Tu te hâtes vers le quai en remontant ton col. Où est le bateau ?

    Reprendre le vaporetto près de trois Vénitiennes debout, enveloppées de longues fourrures mordorées. Droites entre les sièges de bois remplis d’étrangers, les yeux noirs, les cheveux sans défaut, les sourcils suivant le même arc. La mère dissimule sa peine à compenser les mouvements du bateau, chacune des filles l’aide sans le montrer. Elles se parlent dans les yeux, ignorant le reste du monde, comme si un dais de velours grenat couronnait leur conciliabule hors du temps. Les deux gendres aux cheveux gris, en retrait sur le pont, attendent l’arrivée à l’île pour se tourner vers elles. Le long mur de briques claires sort de l’eau, élégance des colonnettes, arcades tendues sous la sombre perruque des cyprès. Les femmes vont au cimetière, les hommes leur prêtent la main pour débarquer à San Michele. Leur départ m’ abandonne au siècle des moteurs, seule au milieu de touristes absents. Tu es resté sur la coursive, je te regarde chercher la connexion de ton téléphone, les contours de ton chapeau et de ton bras levé découpés sur le reflet d’aluminium de la lagune.

    Une heure du matin dans l’air froid, descendre les marches pâles du pont degli Scalzi vers la rue encore illuminée, déserte. Seul, le garçon du café Olympo en gilet grenat et pantalon noir, finit de balayer la mince terrasse. Les manches de sa chemise blanche impeccablement repliées, le coton contre la peau brune de ses avant-bras comme un présage du jour puis de l’été qui reviendront. Sans se baisser il guide les poussières dans la pelle à long manche, son dos voûté dit la fatigue de la journée, l’élégance de sa tenue résiste à l'épuisement. Le rideau à demi baissé laisse échapper une lumière paille à travers la vitrine. Il n’est plus l’heure d’entrer s’asseoir sur le velours rouge des banquettes, de s’appuyer à l’arrondi doré du bar vide. Tous ces cafés où nous nous sommes posés ensemble, avides de bribes de vie croisées ; nous aimions tant les rencontres de hasard, les conversations où les mains et les yeux suppléaient les mots. Nous avons parcouru le monde, toi et moi depuis tout ce temps. Venise est déjà couchée, les clients d’ Olympo sont partis, les serveurs finissent de ranger, la tête ailleurs. Le regard terni et la voix éteinte, ils laissent leurs mains jouer la routine quotidienne.

    La froidure monte du grand canal, noir et silencieux contre les quais blanchis. Le courant sombre paraît enfler à mesure qu’on le regarde. Il faut revenir à l’hôtel, laisser l’humidité pour la chaleur, l’obscurité pour les miroirs et les lustres, la pierre pour l’épaisseur des tapis. Longer cent mètres de rue pavée pour te rejoindre, presser le pas vers la porte brillante et l’arbre de verre bleu du hall que tu as presque atteints. Tu as envie de dormir, rien n’existe plus sinon ta fatigue, le besoin de poser ton corps et de fermer tes yeux. Tu vas réaliser que tu es seul au moment de pousser le tambour luisant, tu prendras le temps de presser la touche qui me correspond. Le fil invisible qui nous relie partout va s’activer. Mon téléphone va crisser dans mon sac. Mes doigts reconnaissent la surface lisse de l’écran et la mollesse des touches, je sors l’insecte et le regarde dormir au creux de ma paume. J’attends son réveil. Il allume déjà ses interstices bleus. Ma main en cuiller pivote au-dessus de l’eau. Il coule après une légère hésitation, comme un regret, semblant envisager de flotter avant de s’éteindre et de disparaître. Noir dans l’eau noire.

    Assise sur un degré de pierre blanche, immobile quand je devrais marcher, perdue sur une route tracée, je sens l’hésitation me paralyser.

    A droite l’hôtel. Toi, que je peux rattraper en pressant le pas pour glisser ma main contre la tienne, plongée dans la poche de ton épais manteau. Pressé d’être au chaud, tu ne penses à rien, mon geste te freinera à peine. Ne te surprendra pas. Normal que je te rejoigne puisque nous sommes ensemble, partout, depuis toujours. Sous les lustres de cristal, foulant la laine épaisse, calinés par la chaleur, nous atteindrons rapidement l’ascenseur de verre. Entre les draperies des murs et les rideaux, nous marcherons vers la torpeur, à l’abri de la brume qui monte et du froid des murailles. Tu as un peu bu, tu es fatigué, tu ne parleras pas, n’entendras pas mes questions. Tu t’endormiras dans le lit rococo sitôt sorti de la salle de bain, devant le flot vulgaire vomi par la télévision.

    Je n’ai pas sommeil.

    A gauche la rue sombre qui mène à la gare, les marches luisantes, l’édifice sans style, les vitres obscures, les silhouettes furtives. Un train toutes les heures vers l’aéroport. Mon passeport dans mon sac. Des avions pour toutes les villes d’Europe. Attendre une place quelle qu’elle soit. Seule. Libre. Vivante. Prête pour le cadeau d’une nuit inattendue, la première de l’année.

    Je pars à gauche.


    Sylvette Heurtel
    en bref : aime les livres, les voyages , les bateaux et les villes. S'émerveille toujours de la rencontre entre son bonheur d'écrire et l'émotion d'un lecteur. La nouvelle Premier Jour a été primée au concours CALVA 2008 à Varaville.


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  • En attendant la parution du recueil " Si proche, si lointain " prévue pour le 20 décembre, vous pouvez commencer à humer le parfum de ce concours avec au menu du café quelques unes des nouvelles qui avaient fait partie de la première sélection.

     

     

    Montre moi tes cornes

    par Laurence Marconi

     

     

    Geneviève et Lucile m’observent à travers les gouttes de pluie qui serpentent sur les carreaux. Je le sais. J’imagine leur regard, affolé. J’imagine leur ton, larmoyant. J’aime la pluie, le ciel gris et bas, le vent qui fouette le visage. Allongé sur la pelouse, au milieu du jardin, j’offre mon visage aux rafales. Les gouttes de pluie rebondissent sur mon ciré et sur mes bottes en caoutchouc avec un bruit sec. Elles me martèlent le visage avec régularité. Je suis bien, les yeux fermés, la bouche ouverte, pour recueillir un peu de cette eau qui me purifie, me lave de toutes les souillures du quotidien. Les paroles vides de sens distribuées mécaniquement, les gestes absurdes accomplis pour rassurer mon entourage, les sourires fades, les baisers concédés sans chaleur. Je suis une marionnette. Ma femme et ma fille tirent les ficelles à leur guise, pour m’animer selon leur humeur. Mais lorsqu’il pleut, les fils s’emmêlent. Je ne suis plus un pantin inanimé. Impuissantes, elles me guettent de derrière les carreaux. Mon corps s’épanouit dans l’herbe boueuse, ruisselante.

    Elles, elles aiment abandonner leur corps aux rayons du soleil brûlant, moi, je m’enivre de cette eau glaciale qui me libère de leur étreinte.

    Seulement, voilà, aujourd’hui, tout est différent. L’orage tombe mal, très mal. Geneviève et Lucile ont observé avec angoisse les paquets de nuages noirs qui s’amoncelaient dans le ciel. La table était prête, les couverts à poisson gisaient sur la nappe blanche immaculée. Les couverts à fromage étincelaient à l’ombre des verres en cristal. Et le soleil avait été commandé de longue date, en même temps que le traiteur, le champagne.

    Le traiteur avait livré, le champagne était au frais, mais voilà que le soleil faisait faux bond, le traître. " Papa, je t’en supplie ! Pas aujourd’hui, tu peux bien t’en passer, juste une fois ! " " Tu ne vas tout de même pas faire cet affront à ta fille ! Nous seules pouvons supporter tes manières de rustre ! Tu ne vas pas imposer ça à Luc et à sa famille ! Quelle honte pour nous ! " J’étais planté au milieu du salon, affublé d’un costume neuf, blanc, ridicule. Un sourire jusqu’aux oreilles, figé, grimaçant. On m’avait habillé, abreuvé de recommandations. Guignol rutilant, prêt pour la parade, pour la plus grande hypocrisie de l’année. Ma femme recevait pour la première fois le fiancé de Lucile, Luc, et ses parents. Déjeuner capital, où nous allions être jugés, jaugés, à la qualité des petits fours, l’éclat de l’argenterie et la vacuité de nos paroles. Mais le ciel n’en a fait qu’à sa tête. Il s’est mis à gronder, tempêter et s’est enfin libéré de toute cette eau, comme une outre trop pleine.

    C’est l’affolement dans la cuisine ! Le mur des lamentations! Luc et sa famille vont bientôt arriver ! Et je suis vautré dans la boue, libre, affranchi. Pour rien au monde je n’abrègerais cet instant si délicieux. Je me ressource. Geneviève et Lucile le savent. Mais soudain la pluie cesse, les dernières gouttes glissent entre les poils de ma barbe fraîchement taillée. Je reste encore un long moment étendu, inerte, jusqu’à ce que le soleil chasse les nuages et me chasse par la même occasion. Je n’aime pas la caresse de ses rayons obséquieux. Je me relève.

    C’est le moment, le moment que j’attends avec jubilation. Je me mets à arpenter mon jardin, en lisière de la haie touffue qui nous sépare des voisins, et je guette, fébrile. Je sais qu’ils vont venir à moi, majestueux, dans un glissement lent et élégant. Comme moi, ils sortent avec la pluie. Je les aperçois enfin qui pointent leurs cornes hors des taillis et mes gestes d’automate retrouvent souplesse et dextérité. Un à un, je cueille les escargots qui acceptent de me confier leur existence. Je les transporte avec délicatesse dans la remise au fond du jardin : ma coquille, mon bouclier contre la bêtise humaine. Geneviève et Lucille ne foulent jamais le sol de mon refuge. " Quelle horreur ! Des escargots ! Comment peux-tu te passionner pour des bestioles aussi répugnantes ! Gluantes ! Sans intérêt ! " Eh oui, Geneviève, ils sont ma vie, ma passion. Toi, tu ne l’as jamais été. Eux seuls donnent un sens à ma vie. Je me suis laissé caresser par tes rayons, il y a longtemps, très longtemps, alors que j’étais jeune, plein d’illusions. Tu m’as ébloui, un court instant, le temps de me passer la bague au doigt, ou plutôt la corde au cou. Mais j’ai rapidement senti le souffle froid, le vide, le gouffre. Même lorsque ton ventre était rebondi, tu étais creuse. Ta fille est comme toi, tu l’as façonnée à ton image. Je n’ai pas réagi, je suis rentré dans ma coquille. Je n’ai pas élevé ma fille, mais j’élève mes escargots. Je les aime, je les cajole. Je les respecte. Eux, prennent le temps d’être eux-mêmes. Toi, tu cours après ton apparence. Ils ont sans cesse leurs sens en éveil. Les tiens ne servent plus à rien depuis longtemps : tu ne sens plus, tu ne humes plus. Tu parades, tu fais la roue pour plaire, tu roucoules pour séduire. Mes escargots sont des bestioles répugnantes ? Tu es un paon vaniteux, une tourterelle stupide et coquette ! Grâce à leurs cornes, mes escargots captent tout. Toi, tu ne comprends plus rien, tu passes à côté de l’essentiel. Alors, accueille donc Luc Pomarolle et ses géniteurs, et laisse moi accueillir mes nouveaux Hélix Pomatia en toute tranquillité !

    Depuis combien de temps suis-je accroupi, le visage collé contre le grillage, les mains enfouies dans le trèfle nain? Ici la vie est au ralenti. Les secondes s’égrènent au rythme de mes chers compagnons. Une à une, les gouttelettes s’échappent du tuyau d’irrigation, avec lenteur et régularité. Je suis fasciné par le glissement des centaines d’escargots qui rampent sur leur lit vert tendre. Je les laisse grimper sur mes mains. J’aime le contact de leurs corps gluants qui lentement traversent la paume de ma main, en suivant le sillon de ma ligne de vie, et laissent leur empreinte, trace luisante et collante, avant de glisser à nouveau sur le trèfle humide. Je ne suis pas un obstacle pour eux, je me fonds dans le décor, ils m’ont apprivoisé. J’aime la légère succion qu’ils exercent sur ma peau, lorsqu’ils s’agrippent à moi. Je contemple les dessins de leur coquille, tous différents. Seuls mes escargots me donnent la force de survivre, de subir. J’admire leur placidité, leur fierté. Lorsqu’ils sont en confiance, ils sortent de leur coquille et se redressent, fiers et conquérants, dardant leurs cornes comme le symbole de leur liberté. L’humidité constante plonge la remise dans une moiteur quasi tropicale et je somnole, les battements de mon cœur ralentissent, mes yeux se ferment, et je deviens l’un d’eux.

    Des bruits de voix me parviennent et je refais surface. Les invités sont sans doute arrivés. Il va falloir que je les rejoigne, sinon, je n’ai pas fini d’entendre les jérémiades de ma fille et de sa mère. Je ne dois pas être responsable de l’échec de son mariage avec Luc. " C’est la chance de sa vie ! Luc est un garçon a-do-rable, qui a reçu une éducation re-mar-quable. Et n’oublie pas que son père est à la tête d’une des plus grosses conserveries de la région … l’avenir de notre fille est assuré ! … " Son avenir, sans doute, mais son bonheur, lui, n’est pas assuré du tout. Luc, un garçon re-mar-qua-blement coincé tu veux dire ! Un pur produit de sa classe, pétri de certitudes, toutes plus stupides les unes que les autres ! Un avenir en conserve, voilà ce qui attend ta fille, Geneviève ! Tu es un paon, une tourterelle, ta fille ne sera rien de plus qu’une vulgaire sardine à l’huile, rangée dans une boîte, marinant dans un monde étriqué, étiqueté…

    Je me faufile hors de la remise et rentre dans ma coquille. Vite, je traverse le jardin, en longeant la haie. Surtout, ne pas être vu dans mon accoutrement. La terrasse donne sur le côté ensoleillé de la maison, je peux donc rejoindre le garage ni vu ni connu. Geneviève jacasse, s’esclaffe, le grand show a commencé. J’en ai la nausée. Mon costume blanc gît sur le dossier de la chaise en bois sur laquelle j’avais pris la peine de le déposer soigneusement, avant de commettre l’irréparable : me vautrer dans la boue, m’adonner à ma passion honteuse. Tu vois Geneviève, je ne suis pas un monstre, malgré le dégoût que vous m’inspirez, toi et ta fille, je vous respecte, je me plie à vos désirs. Si seulement vous pouviez accepter mes différences. Mon déguisement n’a pas un faux pli. Je l’enfile à la hâte. Guignol est prêt pour recevoir les coups de bâtons. Je me faufile dans la cuisine. Les plateaux de canapés multicolores sont exposés sur la table. En un clin d’œil, je suis sur la terrasse. Geneviève gesticule. Ses doigts, aux ongles vermillon, s’animent et s’envolent, comme des papillons ensanglantés. Elle m’aperçoit soudain et me perce du regard. Si elle avait un arc et des flèches, elle me transpercerait le cœur, tant le sien est gonflé de ressentiment à mon égard. Mais les Pomarolle n’y voient que du feu et m’accueillent avec un sourire crispé, mais bienveillant, tandis que Geneviève laisse échapper un chapelet de paroles mielleuses.

    "  Ah, voici le Papa de Lucile ! Veuillez nous excuser pour ce léger contre-temps, nous sommes sincèrement navrés. J’ai expliqué à nos hôtes que la commande chez le pâtissier n’était pas prête et que tu as dû t’attarder en ville plus longtemps que prévu. Tout est arrangé à présent, n’est-ce pas Raymond ? " Geneviève tire sur les ficelles et mon visage se fend d’un large sourire tandis que mes jambes se mettent en mouvement et se dirigent vers Madame Pomarolle. Je courbe l’échine, sous le regard impérieux de ma femme, et je fais le baise main à la future belle-mère de ma fille. Sa main est poisseuse, je préfère le contact visqueux de mes escargots. La poigne virile du beau-père me laisse indifférent. Je m’écoute dire des amabilités sur un ton cordial, à défaut d’être chaleureux. Je laisse la chaleur au soleil, qui a eu pitié de Lucile et Geneviève, et à cette dernière qui brille de tout son éclat. Visiblement, rien n’est trop beau pour séduire les Pomarolle. Quant à Lucile, elle est éteinte. On dirait une petite fille, souriant niaisement, sa main perdue dans celle de son Luc. Elle est intimidée par la belle-famille. Elle a perdu sa belle assurance. Du coup, elle en est presque attachante. L’apéritif se prolonge. Lucile, en jeune fille de bonne famille, porte les plateaux de canapés et les offre à la ronde. Elle me donne le tournis. Sa mère aussi. Elle fait des moulinets avec les bras pour illustrer ses propos. La conversation me parvient comme un bruit de fond. J’affiche un sourire figé, ni trop mièvre ni trop forcé, sourire que je me suis composé au fil du temps et qui me permet d’être là, tout en étant ailleurs. Un masque. Pratique. Les coupes de champagne sont à présents vides, les plateaux aussi et nous passons à table, dans la salle à manger. Une odeur écœurante de beurre fondu s’échappe de la cuisine. Madame Pomarolle s’extasie sur la décoration de la table. Geneviève rosit de plaisir. Je fixe sa bouche, maquillée de rouge sang. Elle est parfaite, ou presque. Un peu de rouge à lèvre sanguinolent a dérapé sur ses dents. C’est la seule fausse note, même le saumon en Bellevue que Lucile dépose avec précaution au centre de la table est parfait. L’œil vitreux, la bouche ouverte, rose à souhait, sous son vernis de gelée luisante. Tout est en harmonie. Je suis le seul à ne pas être à ma place. Mon esprit s’échappe et traverse les cloisons. Je rejoins mes Helix Pomatia. J’aime leur coquille aux teintes d’automne, harmonie de gris et de brun. Autour de moi, les couleurs sont criardes, rouge vif, rose brillant, et les voix sont haut perchées. Je me sens agressé et je rentre dans ma coquille. J’avale avec peine ma tranche de saumon et les paroles sucrées de ma femme. Tout m’écœure. J’ai l’impression que je vais tourner de l’œil. Je suis happé par une spirale infernale, je tente de soutenir le regard des autres, mais en vain. Seul celui de ma femme me terrasse, un regard glacial, haineux tandis qu’elle dépose dans mon assiette une cassolette fumante. Au creux de chacune des alvéoles gît un escargot, ratatiné, ébouillanté, noyé dans du beurre fondu. Mon cœur se soulève, dans un ultime soubresaut, je soutiens un court instant le regard victorieux de ma femme et je m’effondre, foudroyé, sous le regard horrifié des Pomarolle.

     

     

    Laurence Marconi en bref : j'écris des nouvelles depuis bientôt quatre ans. J'ai 47 ans, je vis en région parisienne où j'enseigne l'anglais dans un collège. J'aime participer aux concours de nouvelles et lorsque j'ai la joie d'être primée, j'aime me rendre aux remises de prix pour y rencontrer les organisateurs et les autres lauréats. Ce sont souvent des moments uniques, comme au Fontanil l'an passé ! J'ai trois enfants, un mari, pas de chat, ni de chien, ni de poisson rouge, encore moins d'escargot .... !


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  • En attendant la parution du recueil " Si proche, si lointain " prévue pour le 20 décembre, vous pouvez commencer à humer le parfum de ce concours avec au menu du café quelques unes des nouvelles qui avaient fait partie de la première sélection.


     

     

    Le cordon et la main

    par Chantal Blanc

     

     

    Il y a plus de cinq ans que je suis né, que je ne vis pas.

    Je me réfugie dans la mémoire de mon ancienne maison. C’est loin, cinq ans !

    C’était le bonheur, j’étais bien dans mon nid, à l’abri du regard des autres, je ne connaissais pas la vue. Je n’ai pas oublié.

    J’entendais des bruits, de la musique, des tohu-bohu heureusement assourdis. J’écoutais surtout la voix de ma mère, ronron tranquille, paroles atones ou énervées. Quand elle me parlait, j’étais aux anges, sa voix se faisait caressante, doux miel ou plume légère, elle exprimait son amour, sa hâte de me voir, j’étais son bébé inconnu, son mystère, son inquiétude déjà. J’entendais d’autres voix… celle de mon père, grave, agréable pour s’adresser à ma mère ou à son ventre, et tonitruante si mon grand frère était vilain, cela me faisait peur. Après ma naissance, je l’ai reconnu mon frère, mais je ne l’ai pas regardé.

    Je ne connaissais pas la faim, pas le temps d’être en manque, j’étais nourri par le cordon ombilical. Lorsque ma mère mangeait, son sang offrait de quoi rassasier mon petit corps. Mais on a coupé ce cordon et depuis c’est compliqué de me nourrir, je n’aime pas tout, c’est ce qu’on appelle le goût. J’ai surtout horreur de goûter une nouvelle recette.

    Je ne me souviens pas de l’odeur de ce cocon. Pour moi, c’était inodore : je ne respirais pas. Maintenant, je sens différemment selon les moments de la journée, et je retiens certains parfums plutôt que d’autres ; j’aime l’odeur de ma mère, je supporte celle de mon père, mais je préfère respirer mon oreiller ou mon lapin tout doux.

    Ce que je regrette le plus, c’est ma mer, mon espace aux limites veloutées, je pouvais bouger, gigoter sans me faire mal, sans jamais tomber, même si j’étais un peu à l’étroit en dernier. Il n’y avait ni froid, ni chaud, ni dur. Les vêtements qui grattent étaient inutiles. Ce que je ne comprends pas, c’est que je ne me sentais pas mouillé dans tout ce liquide, maintenant l’eau du bain me trempe, inonde ma peau, et puis quelquefois, elle fait mal ou me refroidit! Je n’aime pas la douche et la pluie qui tombe du ciel mouille partout, même les chaussures ! Maman dit que les gouttes sont taquines…moi, je ne comprends pas.

    Avant, ma mer faisait partie de moi, ou j’étais dedans plutôt, c’est pour cela que je ne la sentais pas, mais elle s’est échappée. J’étais dans ma mère, je la touchais tout le temps, elle est toujours là, très proche, moi j’ai l’impression d’en être loin.

    J’étais si bien, pourquoi m’a-t-on fait sortir, "naître" comme ils disent ?

    Ma bulle tiède s’est crevée, mon calme s’est envolé : de fortes vagues m’ont poussé, petit à petit, de plus en plus fort ; ensuite, je me suis retrouvé pressé, coincé dans un tunnel, et enfin, chassé. Alors, de grandes pinces froides ont tiré ma tête jusque dehors : une explosion m’attendait, une lumière aveuglante, un air froid, des mains qui se voulaient douces, mais des mains qui appuyaient sur mon corps, puis j’ai subi la coupure du cordon et j’ai détesté ce moment. J’ai senti qu’il fallait chercher, aspirer l’air, effort inouï ! Cet air entrant a gonflé mes poumons en défroissant le moindre petit recoin, alors j’ai hurlé, j’ai crié à la vie pendant que ma poitrine se vidait puis se remplissait…aujourd’hui je n’y fais même plus attention.

    Pourquoi m’a-t-on séparé de ma mère ? Ce coup de ciseaux a rompu mon lien de vie au moment où il a été pratiqué. Ils disent que je suis né à cet instant précis, à sept heures et trente cinq minutes. Moi, je dis non, la preuve, c’est que chaque matin, je me rendors à cette heure-là. Je le sais car j’entends sonner la demie de sept heures grâce à l’horloge de pépé, puis je ne me souviens plus de rien jusqu’à ce que maman me réveille après huit heures. Mon frère est déjà parti pour l’école et mon père au travail…et je n’ai pas entendu la porte se refermer ni s’ouvrir d’ailleurs !

    Le monde ne m’intéresse pas, le bruit non plus, sauf le chant du rossignol dans notre chêne, le clapotis des vagues sur mon disque et surtout le piano : j’aime faire courir et sauter mes doigts sur les touches blanches, sur les noires aussi. J’ai des airs dans ma tête et en faisant attention, je peux les faire chanter en jouant du piano. Mon père dit que j’ai de l’oreille, je dis non parce que ce n’est pas l’oreille qui joue ! Je parle, je dis les mots que je veux, et ils attendent toujours les réponses que je tais. Je marche aussi, je tape des pieds, des mains. Je sens des choses qui résonnent dans mon corps.

    Je connais toutes les couleurs de mes Lego, j’adore le rouge, mais ma mère y mêle exprès d’autres teintes pour m’habituer, je m’en moque car un petit bout de noir ou de bleu et mon rouge se voit encore davantage ! J’ai deux mille trois cent cinquante pièces, je peux compter encore plus loin, ce qui surprend mon entourage, je récite l’alphabet à l’endroit et à l’envers…bientôt je saurai lire ; j’adore compter, répéter, j’aime dire les chiffres et les lettres du jeu de la télé, mais je refuse de dire bonjour, au revoir etc.

    Un jour, maman a fait mine de donner à manger à mon lapin, puis elle m’a demandé de faire pareil en me tendant la cuiller ; je l’ai prise pour la passer d’une main dans l’autre. Je sais que mon doudou ne peut pas manger, je ne fais jamais semblant. Je n’aime pas jouer, sauf avec mes bonhommes et mes petits morceaux que je transforme, j’adore bouger mes doigts ou ma main et quand maman essaie de m’imiter, je souris du bout de mes yeux. Mais je détourne le regard et le corps quand quelqu’un d’autre s’approche de moi, je repousse les mains ou la bouche qui veut me faire la bise. Ils disent que je refuse tout contact. C’est vrai. Ils sont tout près, mais tellement différents…et si lointains ! Ils pensent que je ne comprends presque rien. C’est faux, mes oreilles et ma tête saisissent tout.

    Cependant, hier il s’est passé une chose inhabituelle : ma mère était assise à mes côtés, la main tendue, comme souvent. Soudain elle a prononcé des mots très importants, des mots qui ont fait frémir mon cœur malgré le grillage de protection que j’avais tressé autour. D’habitude, je vois sa main, elle me demande de la toucher, je la regarde jusqu’à ce qu’elle la ramène à elle, mais cette fois-ci elle a parlé, elle a dit des mots importants. C’était :

    ─ " Je n’ai pas besoin d’être une fée parce que je t’aime tel que tu es… Tu m’ouvriras ta main quand tu le voudras ".

    Elle ne m’avait pas regardé et s’était rapprochée de mon oreille pour chuchoter ces paroles. J’ai apprécié la reconnaissance de ma liberté.

     

    J’ai entendu le vrai cri d’amour maternel, sans condition.

    Sa souffrance tue a révélé ma douleur muette.

     

    Dans mon circuit de Lego, les figurines peuvent prendre une passerelle pour visiter des copains qui habitent de l’autre côté des rails, ils sont en sécurité, au-dessus du train qui passe. S’il n’y avait pas ce chemin, ils ne pourraient plus rencontrer leurs amis et seraient tristes, mon frère me l’a raconté et montré, mais je ne l’ai ni écouté ni compris. J’ai toujours préféré les ranger par couleurs, ou faire des colonnes de garçons, des colonnes de filles, je les place debout ou couchés, il ne faut surtout pas qu’ils se touchent !

    Aujourd’hui, j’ai envie de les amener de l’autre côté, mais ça m’effraie ! Comment faire un passage pour eux ? Et pour moi ? J’ai tellement peur du vide !

    Je ne suis bien que dans l’habitude, la nouveauté me déséquilibre et ça m’agite, dedans et dehors.

     

    Durant deux jours, Baptiste (c’est son nom) casse, reconstruit, recasse et reconstruit… tant qu’il y a un trou, une fissure, n’importe où, le bonhomme Lego chute avec la passerelle.

    Il persiste, reprend méthodiquement les essais, il note dans sa tête chacune de ses erreurs pour ne pas les reproduire. Il repart de zéro jusqu’à la dernière imperfection, de plus en plus vite, hésite un peu, puis avance et va de plus en plus loin.

    Enfin ! Il assemble la totalité des pièces du pont ainsi réhabilité et dispose tous les petits personnages se tenant en grande farandole, prêts à s’élancer dans la danse.

    Le lendemain, il voit sa mère avancer vers lui, regarde la main tendue, approche tout doucement la sienne jusqu’à la blottir dans la paume ouverte. Les mains jointes ont effacé le vide, Baptiste se sent parcouru par un sentiment inconnu qui le conquiert si fortement que ses chaînes fondent en libérant son cœur.

    ─ " Maman… comme ça ".

    Elle ne bouge pas, maman, elle craint de m’effrayer, je le sais, elle me laisse faire, elle l’a dit. Mais moi je vois une petite goutte nacrée couler le long de sa joue.

     

    Comme elle est jolie ! Elle doit croire que je suis "re-né" !

    Cordon Blues.


    Chantal Blanc en bref : Que dire? Je crains "le trop" ou le "pas assez"... J'aime lire, écrire, peindre, rêver...je suis curieuse, j'ai besoin d'apprendre, mais j'oublie vite! J'ai horreur des jugements à l'emporte-pièce, de l'injustice. Je suis un papillon avec une aile incomplète et si je ne peux voleter n'importe où, je reste libre dans ma tête, alourdie par mes erreurs, mais pleine d'espoir. Et si le monde espérait en l'homme ? Selon les jours ou les textes, je me nomme "Couleur Blues" ou "Canari Bizarre" ou "Caprice.......".


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  • Le recueil des nouvelles primées au concours Calipso 2009 " Si proche, si lointain " devrait sortir de l’imprimerie autour du 20 décembre. Il fait tout juste 100 pages et comme les précédentes éditions il sera proposé à prix coûtant (6,70 € cette année + 1€ de participation aux frais de port) Vous pouvez bien sûr le commander auprès de Calipso avant sa parution et dans ce cas les frais de port vous seront offerts.

    En attendant, vous pouvez commencer à humer le parfum de ce concours avec au menu du café quelques unes des nouvelles qui avaient fait partie de la première sélection.

     

     


    Le facteur de Balzac

    par Alain Lagrange

     


    Jocelyne avait troqué son pantalon et son chandail habituel informe pour un tailleur bleu marine. C’était le jour où elle pouvait le porter sans risquer les moqueries de ses collègues. Un léger maquillage rosissait ses joues perlées de taches de rousseur. Elle n’était ni anxieuse, ni impressionnée par cette cérémonie qui rassemblait un parterre de collègues au sein duquel se trouvait le directeur de l’édition d’Angoulême de la Charente Libre. " L’heure d’un nouveau départ, d’une retraite consentie après une trentaine d’années au chevet de l’actualité locale et nationale ", entendait-elle au lointain. On devait parler d’elle mais son esprit était ailleurs. Elle apercevait derrière ses collègues réunis dans un silence poli, la table nappée d’où des bouteilles d’apéritif et des canapés émergeaient. Un serveur qu’elle ne connaissait pas se tenait derrière le buffet, les bras dans le dos, figé dans une attitude d’attente évidente. Le pauvre soupira-t-elle. " Passer ses journées à servir et desservir puis recommencer chaque soir à son domicile !!! ". Elle le regardait avec tendresse. Jocelyne n’avait pas préparé de discours, elle improviserait probablement. Quelques applaudissements la tirèrent de sa rêverie, elle n’avait pas écouté et c’était à elle de répondre.

     

    …….La camionnette s’était encastrée contre un arbre au lieu dit la Vigerie sur la route Nationale cent soixante cinq, à treize kilomètres d’Angoulême. Le postier était décédé sur le coup. Le rapport de l’officier de gendarmerie l’attestait avec précision. " En pleine ligne droite, la camionnette s’était déportée sur le bas côté droit et avait frappé un bouleau centenaire. "

    Je me rappelai avoir noté ce détail inutile et touchant. L’officier devait être amateur d’horticulture. Le procès-verbal suggérait que David Fleschmann avait dû s’endormir au volant ou faire un malaise car aucune trace de frein n’avait été relevée sur le goudron. Ce constat était corroboré par le conducteur de la voiture suivante qui avait pu donner l’alerte. Le témoin confirmait la rupture de trajectoire du véhicule, lente, mais irréversible. Il avait klaxonné pour tenter de l’alerter, mais sans succès. Le procès-verbal était daté d’août 1975.

    J’avais rédigé la semaine précédente une double page consacrée à la réforme des collectivités locales qui prévoyait la probable dissolution de la Région Poitou-Charentes au profit de l’Aquitaine. Le rédacteur en chef de l’époque avait espéré un tirage conséquent avec cette réforme que le journal avait dramatisée à dessein, mais les ventes avaient stagné. Il m’avait vivement reproché l’angle purement économique de l’article qui n’incluait pas assez d’interviews et manquait de proximité.

    Désœuvrée depuis quelques jours, je m’étais saisie de l’accident du postier avec avidité comme un enfant affamé d’un morceau de pain. Je n’avais pas assez de matière pour rédiger un article documenté et je décidais de partir, sur le terrain, comme on dit. La Direction Départementale des Postes m’avait appris que David Fleschmann officiait comme postier depuis vingt ans à Balzac, à quelques kilomètres au nord d’Angoulême. Mon rédacteur en chef croisé dans le couloir du journal m’avait recommandé avec condescendance :

    " - Cette fois-ci, vous mettez du " pathos " dans votre article. C’est facile comme sujet. On se fiche de vos considérations d’aménagement du territoire sur les fermetures des bureaux de poste dans les villages isolés comme Balzac. Je veux de la proximité, du lien social. Partez à Balzac et revenez avec des interviews. Rencontrez les habitants, épluchez le passé de ce postier et préparez moi deux colonnes pour dix-sept heures.".

    J’échafaudais mon article en roulant vers Balzac. De la proximité, de la proximité me répétais-je (j’étais docile à l’époque). Des renseignements obtenus par la Direction Départementale des Postes, le titre de mon article s’ébauchait " A un an de la retraite, le facteur de Balzac se tue en voiture ". Non, il fallait faire plus dramatique " A un an de la retraite, le facteur de Balzac s’écrase contre un arbre ". Ah, si j’avais pu travailler à Libération, j’aurais pu titrer " A un an de la retraite, le facteur se tue au bouleau ". Mais la Charente Libre ne s’apparentait pas à Libération et l’humour noir n’était pas la spécificité des lecteurs de ce quotidien. La presse quotidienne régionale est informative me répétait on ; elle se lit en quinze minutes en prenant son café du matin.

    Je ne savais pas grand chose de ce David Fleschmann, sinon qu’il vivait seul et n’avait pas de famille connue. J’ai toujours eu un faible pour les vrais célibataires. A quarante ans passés, je faisais partie de cette caste, souvent difficile à vivre pour une femme. Nous sommes les " intouchables ", perçues avec méfiance par les hommes persuadés que notre ambition féroce ou un caractère déplorable sont les uniques causes de notre solitude. Je développais à l’époque une méfiance à l’égard des couples. Leur petit bonheur, leur marmaille, leur égocentrisme me hérissaient. Mes amies dont la plupart était mariée ou tout comme, s’étaient éloignées. Je le mesurais aisément car dans une petite ville comme Angoulême on parvient toujours à savoir, par les indiscrétions, que telle amie a organisé une fête où vous n’étiez pas conviée.

    Quelques rencontres à Balzac m’apprirent peu d’informations significatives, du moins susceptibles d’intéresser mon lectorat. Le porte à porte m’était un exercice difficile. Je ne possédais pas cette disposition à susciter la confidence, je ne savais poser la question qui incline à l’épanchement, à révéler l’état d’âme. J’étais mal à l’aise avec ces observations destinées uniquement à faire ressortir un détail soit disant symptomatique.

    La secrétaire de mairie interrogée de prime abord révéla que David, comme elle l’appelait simplement, était jovial mais réservé sur sa vie privée.

    " - Trop réservé soupira-t-elle. On ne savait rien de lui et pourtant j’ai essayé, croyez moi. Non, il détournait la conversation en disant qu’il se déplaçait beaucoup le week-end pour visiter la région. Je n’ai plus insisté "

    D’autres familles rencontrées me faisaient part de leur tristesse de perdre un fonctionnaire dévoué. Il ne semblait pas de la région, car pointait dans sa conversation un léger accent oriental. Il ne parlait jamais d’enfant ni de femme, ce qui suggérait un célibat prononcé.

    Il était quatorze heures et ma moisson était faible. On louait la disponibilité, le dévouement de cet étranger. Les chiens même, d’habitude sourcilleux dès qu’un uniforme apparaissait s’abstenaient d’aboyer lorsque sa camionnette jaune stoppait devant les vastes maisons charentaises alanguies. Certains habitants avaient une anecdote, un souvenir à relater. Il avait dépanné des personnes âgées en chargeant leurs courses dans sa camionnette, il acceptait le café chez ceux qu’il estimait isolés affectivement. Il lisait les courriers des plus âgés et quelquefois, il écrivait à leur demande des lettres destinées aux enfants ou aux petits enfants.

    Naturellement, ce saint homme, comme le qualifiait une des habitantes de Balzac, avait des tournées interminables. A force de proximité, il devenait le confident de beaucoup. Il s’inquiétait des maladies diagnostiquées, il consolait les habitants qui maugréaient de l’ingratitude des enfants. L’époque privilégiant le drame au bonheur, il était sans pareil dans l’art de l’empathie. L’administration des Postes lui laissait une certaine latitude dans l’organisation de ses tournées. Elle calculait que cette bonne image du service public véhiculée par ce facteur lui serait favorable quand il s’agirait de fermer le bureau de poste.

    Mon étonnement de journaliste naissait de l’absence de curiosité des villageois. Leur proximité avec le facteur égalait leur inintérêt à l’égard de sa vie personnelle. Le facteur était transparent, inodore. Il apparaissait dans le village vers 10h et s’évaporait dans l’après-midi sans que quiconque ne soit surpris. Pour instruire mon article, je les interrogeais sur ce qu’ils pouvaient connaître de sa vie, les réponses étaient alors évasives, sans consistance.

    " - Saviez-vous que le facteur était sans famille ? " Un silence gêné répondait et dans le meilleur des cas, une voix plaintive tentait un peu convaincant " Je me disais bien, il est trop discret ".

    David Fleschman, le petit facteur de Balzac, était un ancien déporté du camp de Bolzdorff situé au Nord de la Bavière. Il ne portait jamais de chemisette comme plusieurs témoins me l’ont signalé car un numéro hideux avait imprégné sa chair, souvenir sinistre de ses premiers jours de déportation.

    Charentais par sa mère, David Fleschmann s’était épris d’Elsa, une jeune fille de Libourne. Comme beaucoup de jeunes, ils s’étaient rencontrés lors de vacances. L’alchimie des sentiments avait alors œuvré et ils s’étaient promis l’un à l’autre comme on disait à cette époque. Une dénonciation les avait désignés aux Allemands et ils furent envoyés au camp de Bolzdorff après un passage par celui de Drancy. Par un de ces miracles dont on ne s’explique pas l’origine, ils survécurent tous deux aux privations, aux exécutions sommaires et au côtoiement permanent avec la mort. Ils étaient en bonne santé, sportifs mais surtout jeunes et amoureux. A tour de rôle, ils se sont soutenus et encouragés dans les moments de désespoir et de souffrance. C’est du moins ce que j’ai imaginé. Leur amour a dû demeurer clandestin afin de ne pas éveiller les soupçons des geôliers qui n’auraient pas manqué de les séparer dans des camps différents. Mais, à la fin des hostilités, la libération du camp a rendu une Elsa prostrée et emmurée dans un silence angoissant. La détérioration de l’état de santé d’Elsa avait été soudaine, même si, a postériori, David avait relevé quelques indices qui auguraient un choc traumatique. Alors qu'elle était placée successivement dans plusieurs établissements médicaux de Libourne, Bordeaux puis enfin Cognac tous spécialisés dans les pathologies psychiatriques, David a passé les quarante années suivantes à la visiter deux fois par semaine les samedi et dimanche. Réglé comme un métronome, David arrivait vers quatorze heures chaque samedi. Sa tournée du samedi matin achevée promptement, il accourait avec un bouquet qu’il avait lui même constitué. Elsa ne le reconnaissait jamais. Son regard se tournait vers l’entrant car elle identifiait le bruit de la porte, mais aucun sourire, aucun clignement ne traduisait une émotion ou la perception d’un souvenir. Elle lui apparaissait, immobile dans son fauteuil, la tête légèrement inclinée sur le coté droit du corps. S’en suivait un long monologue de David constitué tour à tour de lectures de journaux et de souvenirs funestes ou comiques vécus dans le camp de Bolzdorff et destinés à susciter un choc émotif, un déclic psychique comme disait son médecin traitant. Naturellement, David Fleschmann avait consulté de nombreuses autorités médicales mais elles s’accordaient pour émettre des pronostics réservés sur le recouvrement de la santé mentale d’Elsa.

    David Fleschmann avait appris que ce type d’affection psychiatrique trouve son origine dans l’incapacité mentale à accepter successivement et dans une échelle de temps très courte un espoir de survie, en l’occurrence la libération du camp, et les confrontations quotidiennes à la mort. Des publications médicales qu’il avait compulsées avaient mis en évidence le développement de telles pathologies chez des patients qui, après avoir subi un simulacre d’exécution capitale, sont brutalement libérés.

    Elsa est décédée en avril 1985 dans l’anonymat. David Fleschmann prit une journée de congé pour l’incinération et le lendemain, sans rien laisser paraître, la distribution du courrier reprenait. Affable mais toujours réservé, il tut ces évènements personnels.

    J’avais plus de quarante ans lorsque cette histoire tragique m’a frappée de plein fouet comme l’accident automobile de David. Une déflagration dans ma vie mièvre de célibataire rangée dont je ne suis pas sortie indemne. Pour oublier, peut être pour me disculper de mon célibat prolongé, je m’asphyxiais dans des études économiques déshumanisées, lorsque ce facteur a sonné à ma porte. David m’aura rouvert les yeux sur de nouvelles perspectives personnelles, pourrais je dire avec pudeur. Apres avoir rêvé du prince charmant petite fille, j’avais rejeté violemment cette chimère par la suite. Au gré de quelques aventures sentimentales, le prince était devenu perfide, lâche, joueur, jouisseur avant que David n’en restitue une image plus positive.

    L’autre dommage collatéral a touché naturellement la journaliste que j’étais. La recherche effrénée de la proximité m’est apparue dérisoire et souvent infructueuse. La quête obscène des " vrais gens " pour illustrer un événement ne nous donne accès qu’à la partie émergée de leur personnalité.

    A dix sept heures, je rendis comme demandé par mon patron de l’époque, un article sur deux colonnes où je relatais la vie secrète et dramatique de David faite d’amour et d’abnégation. J’avais mis dans cet article une once de culpabilité chez le lecteur en pointant l’égoïsme de notre société dans ses rapports humains. Nous clamons faire de la proximité sans nous rendre compte que nos voisins les plus immédiats peuvent connaître des quotidiens dramatiques que nous ne soupçonnons pas ou que nous ne voulons pas voir. Je me rappelle également avoir consigné quelques lignes sur cette propension à nous dépasser dans l’amour.

    Apres, les évènements se précipitèrent malgré moi. Le journal tripla ses ventes par le bouche à oreille des premiers lecteurs. Dans les jours qui suivirent, je reçus plusieurs centaines de lettres de femmes surtout, qui avaient été émues par cette vie à la fois dérisoire et humainement riche. Un lecteur avait même parlé de l’Etre et du Néant en considérant la vie de David et d’Elsa. Plusieurs d’entre eux se dédouanaient de leur froideur en faisant un panégyrique complet et chaleureux de ces héros. Mon directeur de la rédaction embaucha une puis deux secrétaires pour m’aider à répondre aux courriers des lecteurs charentais. Quelques semaines plus tard on me pressa de créer une association en souvenir de David et d’Elsa dont, par la force des choses, je fus contrainte de prendre la Présidence. L’Ecole de Balzac fut baptisée " David Fleschmann " et je devins naturellement la marraine de cet établissement. Mon emploi du temps fut allégé pour me permettre de vaquer aux obligations dues à ma nouvelle notoriété. Je n’étais plus en charge des actions de terrain puisque le Directeur m’avait promu rédacteur en chef adjoint trois semaines après la parution de l’article.

    Le " soufflé " retomba quelques mois après. L’actualité régionale égrenait inexorablement un autre quotidien et le courrier personnel se tarissait. J’observais à mon soulagement que l’on me questionnait moins souvent ; des collègues partirent à la retraite, le directeur de la rédaction fut promu à Limoges et ma vie de journaliste reprit son cours paisiblement. Ma brève notoriété m’avait fait refuser quelques demandes en mariage de lecteurs émoustillés persuadés que la journaliste ne pouvait être qu’une aventurière libérée.

     

    L’homme regardait avec application ses longues mains soignées, des mains de pianiste, lui avait-on dit souvent. Des taches apparaîtront d’abord, des rides creuseront des sillons, puis peut être les premiers rhumatismes déformeront les articulations. Un frisson l’envahit en regardant les mains de la femme probablement octogénaire qui était allongée à coté de lui.

    - " Et après "

    Jocelyne se redressa du divan.

    - " J’ai brutalement craqué à la fin du discours. J’ai éclaté en sanglots. On me fit asseoir, on ouvrit la fenêtre puis ce fut la remise des cadeaux et le cocktail. On m’embrassa et on mit sur l’émotion du départ à la retraite ce moment de sensibilité.

    - Et c’est la première fois que….

    - Je révèle qu’Elsa n’a jamais existé. Oui c’est vrai, la journaliste d’investigation que j’étais a tout inventé.

    Le facteur de Balzac s’est probablement tué sur la route en s’assoupissant. Célibataire, sans famille, ni descendance, (éléments biographiques dont je m’étais assurés), j’ai cru bon de broder, d’anoblir mon facteur d’un destin exceptionnel. La supercherie a fonctionné au delà de mes espérances. Je ne pouvais plus reculer, prisonnière de mon mensonge.

    La vie amoureuse dont j’avais affublé David Fleschmann était l’image de ce que j’aurais aimé connaître ou vivre. Voilà on pourrait dire que j’ai voulu faire mon intéressante comme lorsqu’on gronde une enfant. Cela serait juste, bien que réducteur.

    Comme adulte, j’ai menti, comme journaliste, j’ai dérogé à la déontologie en travestissant la réalité. Par contre, ce mensonge m’a révélée car mon cercle d’amis s’est agrandi rapidement, j’ai rencontré un nouveau milieu, j’ai enfin connu l’amour véritable et je me suis mariée, certes tardivement.

    Chaque année, à la Toussaint, je vais me recueillir et fleurir la tombe de David. Ceux que je rencontre incidemment au cimetière, s’ils me reconnaissent, imaginent certainement un acte de piété à l’égard de cette vie de souffrance. Non, je vais simplement fleurir le bonheur que ce mensonge m’a procuré à jamais. "

    L’homme toussota, l’entretien devait se clore. Un patient suivant attendait dans le salon attenant.

    - " Vous verbalisez avec facilité. Je pense qu’il n’est pas utile que nous poursuivions ce temps d’écoute. Continuez à exprimer votre ressenti, chez vous, avec des tiers. Votre mari, qu’en pense-t-il par exemple ?

    - Il est mort, il y a quelques mois et je n’ai pas osé lui révéler mon secret. Non je ne pouvais vraiment pas, car j’avais épousé l’ancien rédacteur en chef qui m’avait promu. "

     


    Alain Lagrange
    , Ingénieur à l’Ifremer partage son temps entre Paris et la Charente, département qu’il a découvert par son mariage. Le facteur de Balzac est sa dixième nouvelle.


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  • Un jury partagé, un jury divisé, un jury passionné mais au final un jury qui se réjouit d’avoir partagé des grands moments de lectures puisées dans tous les lieux du monde, de la plus intime à la plus éloignée des constellations pour que vive encore et toujours le désir de dire la vie, réelle ou imaginaire…

    Le jury remercie tous les auteurs de cette huitième édition du concours de nouvelles calipso et félicite tout particulièrement :

     

    1- Le grand voyage, de Romain Nilly
    2 - Au pied du cerisier anglais, de Jean-Claude Touray
    3 - L'empouse, de Sylvie Dubin
    4 - Fin de saison, d’Annie Mullenbach-Nigay
    4 - La complainte des derniers jours, d’Emmanuelle Hersant
    6 – Correspondances, de Jacqueline Dewerdt-Ogil
    7 - Télescopage de parallèles, Dominique Guérin
    8 - La course du sanglier en Transcarpatie, de Benoît Camus
    8 - Le dormeur, de Michele Benoit
    8 - Si proche si lointaine, de Sylvain Onchelet
    11 - Parents adoptés, d’Isabelle Clement
    12 - Juste ta respiration qui change, d’Aline Gross-Batiot
    13 - Rêves partis, de Jean-Michel Faure


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  • Alors voilà la liste des nouvelles et de leurs auteurs qui en étaient aussi avant que le jury ne fasse valoir ses coups de cœur… et bienvenue au café si le cœur vous en dit…

     

    Par ordre alphabétique :

    Alors le loup, Annick Demouzon

    Aux portes de l’enfer, Anne Lurois

    Chagrin, Luc Bolognini

    Déjà vu, Catherine Wrobel

    Déraciné, Pascal Hautmont

    Dilemme, Sébastien Héquet

    Etretat, Roland Goeller

    Fidèle au poste, Françoise Bouchet

    Je sais nager sans bouée, Geneviève Steinling

    L’enfant Plume, Laurent Houssin

    La corde, Chantal Molto

    La petiote, André Fanet

    La petite boîte rose, Séverine Gaspari

    Lavoisier, l’obit et le couteau, Bernard Jacquot

    La myopie du sniper, Dominique Chappey

    Le cordon et la main, Chantal Blanc

    Le facteur de Balzac, Alain Lagrange

    Le quatre février au crépuscule, François Amanrich

    Malamour, Désirée Boillot

    Mon arbre, Pascale Corde Fayolle

    Montre moi tes cornes, Laurence Marconi

    Premier jour, Sylvette Heurtel

    Pris en sandwich, Richard Basset

    Proches parentes, Olivier Deleau

    Rendez-vous, Jacqueline Bordeau

    Retour, Marie Bouchet

    Voyage, Marie-France Duprez


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  • Des nouvelles, certes ! mais aussi des récits d’enfance, des journaux intimes, des carnets, des confessions, des témoignages, des allers-retours… beaucoup d’introspection, d’interrogations, de révélations… et de la poésie qui va et vient entre les yeux, les oreilles, la bouche, des mots qui font parler les pierres, des mots à fleur de peau qui viennent de tous les lieux du monde, du plus intime au plus étranger, des mots intemporels qui réveillent des drames anciens ou qui s’animent pour conjurer les malheurs d’aujourd’hui, des mots mus par l’immensité de la nostalgie et des illusions perdues, des mots fiévreux poussés par l’impatience, ballottés par des courants contraires, des mots qui apprennent à voir, à écouter, à lire, des mots qui font naître l’inattendu, des mots rappelés à la vie et qui permettent de retrouver d’autres mots sous les maux, des mots extravagants, délicieux, éphémères, des mots qui donnent à désirer…

    … et un jury qui part dans tous les sens avec pas moins de quarante nouvelles présélectionnées… pour arriver au bout du conte avec ces treize qui en sont…


    par ordre alphabétique :

    Au pied du cerisier anglais

    Correspondances

    Fin de saison

    Juste ta respiration qui change

    L’Empouse

    La Complainte des Derniers Jours

    La course du sanglier à travers les marais en Transcarpartie

    Le dormeur

    Le grand voyage

    Parents adoptés

    Rêves partis

    Si proche, si lointaine

    Télescopage de parallèles


    Et un grand merci à tous les auteurs qui n’en sont pas.


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  • L’édition 2009 du concours de nouvelles Calipso vient d’achever au 30 juin sa première phase. Le thème " Si proche, si lointain " a ouvert l’appétit à de nombreux auteurs puisque nous avons reçu 177 contributions. La compétition pour les dix premières places sera très certainement serrée. Les membres du jury ont deux mois pour se laisser aller à découvrir et à apprécier, en toute subjectivité, des textes aux styles et orientations fort diverses. Les premiers résultats de leurs attentions seront dévoilés début septembre.

    Nous pouvons d’ores et déjà vous annoncer que la soirée " Nouvelles en fête " se tiendra le samedi 17 octobre 2009 au Fontanil.

    Avant d’en arriver là, nous avons une proposition à faire aux concouristes. Il s’agit d’argent. Ce concours est doté de 600€ de prix pour les lauréats du podium (250€ pour le 1er, 200€ pour le 2nd et 150€ pour le 3ème) mais comme les frais de participation ont bien dépassé ce montant, nous avons décidé de rajouter 200€ de prix ou autres à ce concours. Et c’est là que vous intervenez. Préférez-vous :

    1 - que l’on augmente le montant des trois premiers prix

    2 - que soit crée un quatrième et un cinquième prix de 100€ chacun

    3 - que cette somme contribue aux frais de déplacements des lauréats qui se rendront à la remise des prix

    4 - que trois ou quatre auteurs supplémentaires soient sélectionnés pour le recueil (qui comprend les dix sélectionnés)

    5 - un mélange de ces différentes propositions

     

    Merci pour votre concours. Toute l’équipe du café vous souhaite un bon été.


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  • Ils se sont cherchés jusqu’au antipodes et se sont trouvés au coin de la rue. Ils se sont séparés pour toujours et rappelés après la première nuit. Ils se sont blottis dans les bras l’un de l’autre, ont embrassé leurs cris et leurs rires, fermé les yeux et cessé de respirer au risque de s’évanouir. Leur rêve d’un amour éternel les ont emportés quelques secondes au paradis. Ils ont dépassé l’horizon, effleuré la Lune, caressé l’anneau de Saturne et ont fini par s’égarer dans les espaces d’une autre vie sans avoir eu le temps d'atteindre les cent ciels. La noce s’est terminée un dimanche soir. La lumière est devenue peu à peu broussailleuse. Pour éviter de se perdre encore, ils se sont mis en tête de ne pas penser au lendemain. Exaucées, les lèvres ont bu l’eau vive du désir jusqu’à la dernière goutte.

    Au réveil, il n’y avait plus que le parfum énorme et imperceptible du dernier baiser donné dans l’ombre. Les bruits du monde ont eu tôt fait de couvrir le bouillonnement de leurs cœurs. Dehors les murs étaient gonflés de promesses et la foule, crépitante d’aisance, leur ouvrait son ventre brûlant. Pris dans le tournoiement des heures s’ajoutant les unes aux autres, ils ont fini par se recroqueviller dans les seuls détails pratiques de l’existence. Le soir, ils parlaient des gens qu’ils avaient croisés au travail ou dans la rue, des gens comme eux dont il ne restait presque rien une fois la nuit arrivée. Ils se couchaient sans force aucune et le temps passant ils ne se regardaient plus que dans la peur d’un effacement soudain.

    Longtemps après l’enfouissement, du sang est revenu dans les membres raidis. Le bruit n’avait pas cessé mais un vent venu de très loin les a fait tressaillir. La lumière était bleue, tamisée par la fin du jour. Ils se sont défaits de leurs costumes d’intérieur et ont laissé la chair de poule les enrober. Une image est venue des tréfonds et leurs yeux se sont brusquement agrandis. A cause d’un mot suspendu sur le bout de la langue, ils se sont mis à bégayer. Ils ont ri. Ri de l’empêchement et de l’ivresse renaissante. Dans leurs reins ruisselait une tendresse qui se passait de commentaire. Leur poitrines ont vibré au son de musiques anciennes et de frissons inédits. Et alors qu’ils retrouvaient une sorte de grâce profonde, des souvenirs ont jailli de toutes parts.

     

     

    Le concours Calipso 2009 sera clos à la fin du mois. Il est encore temps d’y penser, de convoquer sa mémoire ou son imaginaire et de se laisser porter par l’intime ou l’étranger….

    Ah, que le bonheur est proche ! Ah, que le bonheur est lointain !


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