• foirer-bricolage.jpg

    Comment bien foirer sa petite séance de bricolage

    par Ysiad 

     

    Nous poursuivons avec un enthousiasme non feint notre série selon laquelle " foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux ", avec aujourd’hui une expérience que beaucoup de gens ont faite sans jamais oser s’en ouvrir à leur entourage, allons, ne niez pas, vous n’allez pas me faire croire que vous n’avez jamais essayé de vous prouver, à l’occasion des soldes, que vous n’étiez pas si mauvais bricoleur que ça !

     

     

     

    Cette chronique s’adresse à toutes celles et ceux qui ne savent résister au chant suave du rayon soldé du bricolage d’un grand magasin. Tout commence donc par des soldes, un samedi de janvier, au Bazar de l’Hôtel de Ville (que nous appellerons plus simplement : BHV, pour pas avoir à tout retaper). Ah ! La prodigieuse attirance qu’exercent sur vous ces rayons où les perceuses ont perdu comme par magie 50% de leur prix en vingt-quatre heures, tout comme les scies sauteuses et les tournevis électriques dernier cri ! Et c’est pas fini, encolleuses à 80% de rabais, tondeuses trois vitesses à 70%, fers à souder, gratuits ou presque, et ça continue sur des kilomètres, y a qu’à suivre les belles étiquettes rouges le long des rayonnages, tout est en solde ! (vendeurs exceptés). Au fait, de quoi avez-vous besoin, au juste ? De trois fois rien. De cadres, pour y glisser des posters de Marilyn Monroe récemment acquis pour la chambre de votre fille, et de crochets X pour les fixer au mur. C’est tout. Restons-en là, d’autant que le vendeur du BH(V), vous voyant venir, vous a fourgué les cadres les moins chers, aux mesures qu’il vous faut et à prix estourbis, en vous prévenant tout de même que la glace était très mince. D’où leur décote. Pour les accrocher, vous avez acquis un lot de crochets X dorés de toutes tailles, c’est parfait, retour à la maison pour une inspection en règle de la boîte à outils. Le marteau est là qui vous attend, et là aussi la colle, et les allumettes si ça veut pas tenir du premier coup, vous bricolez souvent avec le secours des allumettes, ça peut s’avérer utile pour fixer l’objet récalcitrant.

    Commencez par déballer la marchandise en découpant avec la lame d’un couteau les gros rubans de scotch brun que le vendeur du B(HV) a ficelés dans un excès de zèle autour du paquet. Le bazar résiste, c’est agaçant. Très. Vraiment. Il vous faut indéniablement une bonne paire de ciseaux pour venir à bout de l’empaquetage, et non un couteau nul qui ne coupe pas. Ouvrez les tiroirs de la cuisine, rien. Mais où sont passés les ciseaaaaux ? Personne n’a vu les ciseaux dans cette baraque, ça fait un moment qu’ils ont disparu, tout disparaît chez vous, c’est une manie. Au bout d’un quart d’heure de recherche frénétique, tirez d’un geste sec le petit meuble où votre conjoint planque son foutoir, derrière lequel ont glissé douze paires de ciseaux de cuisine. C’était donc ça ! Tous les ciseaux que vous avez cherchés durant des jours sont là, nichés dans la poussière ! On ne dira jamais assez les bienfaits d’une bonne recherche. Prenez la première paire qui vous tend ses lames, soufflez dessus, coupez net ce gros scotch ridicule et superfétatoire, puis dégagez les cadres l’un après l’autre de leur gangue de scotch, nom d’une pipe en bois, déchirez aussi le film qui les emballe, déchirez tout, jusqu’à ce que vous en teniez un. Enfin. Raaaah. Jouissif. C’est beau, un cadre, le jour (la nuit, moins). Choisissez un joli crochet X, et en avant, marteau en main, à l’assaut de ce mur que vous mesurez au préalable avec le mètre, pour bien centrer l’affiche, on n’est pas des amateurs, quoi. Un petit coup de crayon à droite, un autre à gauche, trois bons gros coups dans le mur, pour fixer le crochet X. Là. Parfait. Ça tient, pas besoin d’allumettes. Bon, très bon début. Excellent. Maintenant glissez l’affiche entre le verre et le carton, attention, c’est délicat, disposez la bien droite, nous y sommes, puis replacez le carton dans la rainure du cadre et rabattez les douze bitonios pour faire tenir l’ensemble, vous savez, ces p’tits trucs de fer fixés autour du cadre. Flûte. Y en a un qui s’est cassé net, et un autre. Du p’tit solide. De la p’tite merdouille. D’où l’intérêt d’avoir un bon morceau d’allumette à coincer sous la glace, ça remplace très bien ces imbéciles de bitonios à la con. Maintenant, tenez le cadre à deux mains tout en cherchant à accrocher sa suspension au crochet X la tête à ras du mur, c’est quoi, cette suspension bizarre, on dirait une mâchoire de crocodile, elle n’est pas assez large, elle veut pas s’accrocher, elle sert à rien, c’est naze, ce truc. Il faut recommencer. Recommencer encore. Toujours, recommencer. Au bout du vingtième essai, vous exercez sans vous en rendre compte une pression telle sur la glace que celle-ci se fend sur vingt centimètres, puis s’étoile, puis se brise complètement entre vos mains, il y a du verre partout sur le sol.

     

    Vous enragez ? Allons. Vous n’êtes pas au bout de votre foirade, un peu de courage, il reste trois cadres à accrocher.

    Prenez un autre cadre et recommencez la manœuvre. Cette fois-ci, le cadre n’est pas de bonne qualité et tous les bitonios se pètent à mesure que vous les rabattez sur le carton. Quant au troisième cadre, après avoir glissé l’affiche entre le verre et le carton et rabattu sans les casser tous les bitonios, vous constatez en le retournant l’absence de suspension. Ah. Y a comme qui dirait un souci. Un gros souci. Un gros souci de chez gros souci, pour être encore plus clair. Saloperie de défaut de fabrication, saloperie de produit made in China, saloperie de saloperie!

    Les affiches de Marilyn attendent sur le lit, au milieu du verre brisé. L’après-midi s’est volatilisée, il est presque dix-neuf heures.

    Bravo. Dans le mille. C’est foiré.

    Mais si par miracle, en plongeant dans la poubelle, vous retrouvez entre les carcasses de crevettes et les yaourts poisseux le ticket de caisse indiquant que le matériel en solde n’est ni repris (tralali) ni échangé (tralalé), alors seulement, votre petite séance de bricolage sera bien foirée.


    10 commentaires
  • Foirer-coiffeur.jpg

    Nous continuons imperturbablement notre palpitante série selon laquelle "foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux", avec aujourd’hui une petite virée gratuite au salon de coiffure.

     

    Comment bien foirer sa coupe de cheveux

    par Ysiad

    

    Pas plus tard que ce matin, en surfant sur le Ouaib, vous avez découvert des coiffeurs gratuits sur un site prodigieux : Coup’free. Bon, le nom laisse un peu à désirer, on vous l’accorde, mais il sous-entend clairement que de nos jours, dépenser de l’argent pour une malheureuse coupe de cheveux, c’est franchement ringard. Quand vous vous êtes regardée ce matin dans la glace, il y avait du boulot. Ces cheveux frisottés et ternes, sans allure, sans mouvement, secs aux pointes, tout blancs à la racine, vous ont mis le moral dans les chaussettes. Vous avez composé d’un doigt fébrile un numéro commençant par 0825, impatiente d’avoir une voix amie à l’autre bout du fil. Au bout de vingt sonneries, on vous a enfin répondu et fixé rendez-vous le jour même. La chance. Le bol ! Vous avez précisé qu’il faudrait aussi teindre l’ensemble. Pas d’souci ! vous a-t-on riposté, comme si tout allait de soi au pays de la coupe gratuite, et que vous n’aviez plus qu’à rappliquer.

     

    Le salon de coiffure étant à l’autre bout de Paris, vous avez bien étudié le plan avant de prendre le métro, qui vous a menée dans un quartier chic de la capitale. C’est bon signe, avez-vous pensé. En poussant la porte, vous avez eu la sensation de pénétrer l’univers des gens bien coiffés gratis, une nouvelle espèce d’êtres humains malins, et c’est avec le sourire que vous avez confié votre tête aux apprentis, après avoir laissé votre manteau au vestiaire.

    On vous a fait patienter un peu sur une petite chaise, puis un type aux gestes gracieux est venu vous chercher pour remettre votre tête entre les lames des ciseaux d’une apprentie-coiffeuse. On ne me teint pas avant ? avez-vous demandé naïvement. – Ah non, vous a-t-on répondu, chez nous, on teint toujours après la coupe. L’apprentie-coiffeuse a fait claquer les lames des ciseaux, et a commencé à couper au rythme de Beat it ! de Michael Jackson. Chaque fois que le chœur hurlait : Beat it !, elle se trémoussait et coupait un peu plus, entraînée par la musique. Et c’est ainsi qu’après la chanson, vous vous êtes retrouvée avec des cheveux relativement courts, et surtout très dégagés autour des oreilles. Bah, un coup de teinture, et il n’y paraîtra plus ! a lancé le type gracieux en étouffant un petit rire, comme s’il parlait d’une vulgaire façade à reboucher au plâtre. Il vous a confiée aux bons soins de la préposée à la teinture. Munie d’un grand pinceau, celle-ci a tiré vers le ciel ce qui vous restait de mèches, qu’elle a talochées avec une crème dont vous n’êtes pas près d’oublier l’odeur.

    Puis on vous a laissée mariner dans un coin du salon.

    Au bout d’une heure, en vous voyant qui poireautiez sur votre chaise, on vous a expédiée au bac de rinçage où la shampouineuse a fait couler une eau archi-tropicale sur votre crâne, puis comme vous hurliez, vous avez eu droit ensuite à une bonne douche islandaise, bien revigorante, bien meilleure que l’écossaise. Et ensuite direction la sortie, pas de brushing. Il est trop tard, vous a-t-on dit, le salon ferme.

    Bingo. Dans le mille. C’est foiré.

    Mais si par miracle, en quittant les lieux, vous constatez que vos cheveux sont non seulement beaucoup trop courts mais d’un beau vert Perrier, alors seulement, la petite virée gratuite sera bien foirée.

    Pour le plus grand bonheur de votre coiffeur régulier.

       

    11 commentaires
  • voiture.jpg

    Nous poursuivons imperturbablement notre saga selon laquelle foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux, dont nous entamons le quatrième volet bon pied bon œil, enfin c’est vite dit, n’est-ce pas, tout dépend du point de vue depuis lequel on envisage les choses.  

     

    Comment bien foirer son voyage à l’étranger

      par Ysiad

     

    Vous voulez partir ? Avec la petite famille ? Tous ensemble au Canada durant quatre semaines, par exemple ? C’est parfait. Commencez par confier le chat aux beaux-parents qui se feront une joie de le garder, il est si gentil, si aimable ce chat, puis surfez sur Internet à la recherche du meilleur prix, au besoin prenez le comparateur qui vous trouvera le meilleur des meilleurs prix de tout le monde entier, et dégainez la carte. Crac. Boum. Quatre places, vous les avez, c’est un charter pour le Québec, c’est bien. C’est un peu moins bien quand vous découvrez que compte tenu du meilleur prix vraiment pas cher du tout, il y a tout de même une petite escale qui n’était pas prévue à Tombouctou. Pourquoi Tombouctou, ma foi on n’en sait rien, on n’est pas là pour répondre à toutes les questions, demandez au pilote stagiaire, c’est la première fois qu’il lit une carte du ciel, c’est pas évident avec tous ces trous d’air. Donc Tombouctou sur le tarmac pendant huit heures, puis redécollage vers Québec où vous récupérerez soixante douze heures après avoir quitté la France une superbe voiture américaine sur le volant de laquelle le conjoint pose deux mains volontaires. Pas touche. La conduite, c’est une affaire d’homme. Maintenant roulons. Roulons, roulons, roulons jusqu’à la magnifique région du Saguenay où le chalet que vous avez loué dans un lotissement vous attend. Il est mignon tout plein ce petit chalet dans ce centre de vacances, et il est fort bien équipé contre les risques d’incendie. Si bien équipé qu’à l’instant où vous allumez une cigarette sur la terrasse en contemplant le lac Saint Jean à la tombée du jour, une sirène se met à hurler si fort qu’elle provoque un rassemblement de pyjamas sur la pelouse du centre. C’est qui qu’a fait tout ce bruit, nom d’une pipe, on peut pas être tranquille, encore des Français. Vous ne pouviez pas savoir, vous promettez qu’à l’avenir vous allez arrêter de fumer, c’est vrai, ça, comment peut-on fumer entouré de grands espaces, c’est une honte, vite en voiture vers les Laurentides chez les amis qui attendent la petite famille, les enfants dormiront sous la tente si le temps le permet. Et le temps le permet. Les enfants dorment sous la tente malgré la grosse tempête de vent qui s’est levée au petit matin, et qui vous a fait vous lever, vous aussi. Vous courez, très inquiète, dans le jardin, la toile de tente s’est envolée, les enfants sont ravis, ils font des cabrioles sur l’herbe, dommage que vous rappliquiez avec vos recommandations, on s’amusait si bien sans toi Maman, on a même vu un ours, il était grand comme ça. Stupeur. On vous confirme que oui, il y a effectivement des ours, quelques-uns, et aussi des castors, beaucoup, mais plus beaucoup d’indiens, c’est dommage. Tout compte fait, mieux vaut choisir des endroits où l’on peut voir des indiens et des ours derrière une vitrine. Un musée par exemple. C’est bien, les musées, c’est très bien pour se cultiver, il y en a beaucoup au Canada. Au hasard, le grand Musée des Civilisations. Qui est si bien organisé que des gardiens vous attendent à la sortie pour vous prier de rappeler à votre fils de reposer le totem à tête de mammouth à sa place au deuxième étage entre les masques sacrificiels et les calumets, merci infiniment. Continuons la visite de ce beau pays en faisant un détour par les Chutes du Niagara, drôle d’idée mais les enfants ont tellement insisté, donc les Chutes par trente-cinq degrés à dix heures du matin au milieu d’une foule cosmopolite qui lèche des grosses glaces coulantes, et qui embarque avec vous sur le Maid of the Mist. Attention ça tangue, ça tangue tellement que les enfants vomissent à l’un et l’autre bout du bateau pendant qu’une américaine fait tomber sa glace sur vos nouvelles bottes que vous n’avez pas eu le temps d’imperméabiliser. Trente dollars pensez-vous, c’est tout de même un peu cher pour se faire rincer au pied des chutes et rentrer au motel trempés, avec l’impression de tanguer sur une mer déchaînée, mais enfin. C’est pour les chers petits. Il faut leur faire plaisir. Ils aiment tellement l’eau. Ils ont toujours aimé l’eau, et comme s’ils n’en avaient pas encore eu assez, les voilà qui courent déjà à la piscine située au sous-sol du motel pour essayer un nouveau truc, le jacuzzi à vapeur. Circulaire. Deux mètres de diamètre à peine. Qui est occupé par un type au facies de Sumo. Enorme. De cou, point. La tête posée directement sur des épaules d’éléphant. Il barbote. Il est bien. Il ne veut pas être embêté. Et surtout pas par des enfants, en l’occurrence les vôtres. Les enfaaaants ! Vous avez beau les rappeler à l’ordre, ils ne vous entendent pas, ils sautent dans le jacuzzi et s’amusent à éclabousser le sumo, qui commence à devenir vraiment très rouge, mais fais quelque chose, enfin, Georges, (votre mari peut très bien s’appeler Georges, la loi ne l’interdit pas), fais quelque chose, nom d’un Iroquois. En voyant Georges qui s’avance d’un pas hésitant, le sumo s’extirpe du bain de vapeur. Lentement. Pneu par pneu. Il fait deux mètres. En largeur comme en hauteur. Georges, un mètre soixante-quinze. Ou seize. Guère plus. Et seulement en hauteur. Bon. On va écourter les barbotages, les enfants, sinon le monsieur va se fâcher. Allez. Cap sur Montréal. C’est préférable.

     

    Donc Montréal, à l’hôtel que vous ont conseillé les amis des Laurentides, où vous avez réservé une chambre à quatre lits, et où il est temps que vous fassiez escale. Grand temps. Georges n’en peut plus. Il en a un petit peu marre de toutes ces conneries. On met un frein au gros délire, là. Ça va bien comme ça. Demain il fera jour. Bonne nuit. Le lendemain, vous vous levez, et c’est avec une énergie toute fraiche que vous empoignez les pans de rideaux et les tirez sur la tringle, qui se tord et se décroche dans un bruit net, réveillant d’un coup les enfants. Vous essayez de réparer la bévue. Georges prenant sa douche, vous avez donc quinze minutes devant vous pour raccrocher cette putain de tringle, et vous grimpez sur le dossier du canapé, soutenant la tringle à deux mains comme s’il s’agissait d’haltères, avec les rideaux qui pendent à chaque bout. Un peu plus tard, Georges pourra sortir du bain en sifflotant et voyant sa progéniture hilare, il dira : Vous, les enfants, vous avez une tête à avoir fait des bêtises ! Et les deux répondront en chœur : Pas nous ! Tourne-toi Papa !

     

    Et là, bérézina.

    Allez. On rentre au bercail. Fissa.

     

    Mais si par miracle, avant de régler la location de la voiture, votre carte bleue est goulûment avalée par le distributeur automatique de l’aéroport, alors seulement, le voyage aura été bien foiré.


    7 commentaires
  • douce nuit

    Comment bien foirer sa nuit

     par Ysiad 

       

    Nous continuons notre série selon laquelle foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux, avec aujourd’hui un troisième volet qui traitera de l’inconvénient de vouloir dormir la nuit.

     

     

    Commencez par rêver d’une nuit réparatrice. Rien de tel qu’une bonne nuit pour vous remettre des innombrables gags de l’existence qui vous assaillent dès que vous avez posé un pied hors du lit. Non parce que franchement, la journée a été sacrément salée. Vous avez attendu le métro vingt minutes sur le quai avant de vous ruer à l’intérieur d’une rame bondée de gens qui vous ont écrasé les orteils, vous avez reçu trois mails en latin du chef de service, qui aime beaucoup se distinguer en écrivant : merci de faire plus que le minimum minimorum, quel petit farceur tout de même, il faut être énarque pour écrire des choses aussi poilantes, le photocopieur couleur s’est bloqué juste au moment où vous imprimiez vos photos de vacances, flûte alors, c’est gênant, enfin bref, une bonne nuit, ça va vous requinquer, et vous commencez par changer les draps. De bons draps bien frais prédisposent au sommeil, c’est ce que disait votre grand-mère, et sur cette bonne devise bien sensée vous aérez la chambre, retapez les oreillers, passez l’aspirateur, ramassez la poussière à quatre pattes, allez, du nerf, épuisez-vous bien à nettoyer la pièce, et chassez-moi ce chat couché sous la couette. C’est un peu difficile, c’est vrai, avec ces grands yeux pâles qui vous regardent d’un air contrit, mêlé de ce petit quelque chose qui insinue que vous feriez vraiment mieux de le laisser tranquille. Ne cédez pas devant cette stratégie féline ! Surtout pas ! Pas de pitié pour cette grosse fourrure tiède, ce pacha voluptueux qui couve sur tout ce qui est mou et doux, coussin, oreiller, couverture, peau de mouton, écharpe de laine, tapis de bain, bonnets d’hiver. Zou le chat ! Ouste ! Du balai ! Ce gros père a semé des poils partout sur le drap du dessous, pas gêné. Ce soir-là, soyez impitoyable, et prenez de bonnes résolutions. Nourrissez-le aussi tard que possible, en vous rappelant que la vétérinaire a dit que les matous devaient faire dix-huit petits repas par jour, et non se jeter voracement sur leur gamelle comme le vôtre, qui est beaucoup trop gras. Ne vous a-t-elle pas vanté les bienfaits des croquettes allégées ? N’avez-vous pas porté à bout de bras en tirant la langue six kilos d’allégé, pour que cette grosse fourrure perde un peu de cette brioche qui essuie la poussière ? Qu’attendez-vous pour l’ouvrir, ce paquet acheté expressément pour le tigre ronronnant qui vient frotter sa tête contre vos jambes au risque de vous faire choir ? Attendez vingt et une heures trente pour verser. Petit à petit. Croquette par croquette. C’est fastidieux, mais le succès est au bout de l’effort… Dreling, dreling, dreling. Pas plus de six croquettes par prise. A vingt-trois heures douze, le bol doseur est vide, vous avez un peu sommeil, le chat est parti se réfugier sur le canapé, et la nuit, la douce nuit est à vous.

     

    Préparez vous une bonne tisane aux plantes, prenez le code du commerce en latin, lisez les deux premières pages, bordez bien le conjoint pour qu’il ait bien chaud, éteignez et dodo. Là. Il est pas doux, l’oreiller ? Ils sont pas frais, les draps bien propres ? Ah ! La bonne nuit que vous allez passer… jusqu’à trois heures douze du mat’. Le chat affamé a bondi sur le lit. Oreilles couchées, moustaches écartées, babines frémissantes, il s’approche sur ses grosses pattes griffues. A mi-parcours, il s’arrête et miaule. De plus en plus fort. Ouh, l’ignoble matou. Vous temporisez. Bâillez. Il est encore trop tôt pour les braves, grosse bête. Mais le matou ne l’entend pas de cette oreille. Il n’aime pas trop qu’on l’appelle grosse bête, voyez-vous. Il est assez chatouilleux sur ce point. Voire très susceptible. Vous avez remué, il ne vous lâchera plus. Il vous piétine en exécutant sa danse du lait. Passe et repasse sur votre estomac, mais comme vous faites la morte, voilà qu’il se venge sur le conjoint en lui mordant ignoblement les pieds. Vous vous levez, titubant derrière l’animal qui se dirige d’un trot nerveux vers sa gamelle. Vous la remplissez à ras de croquettes allégées et retournez vous coucher en vous retenant au mur.

     

    Mais si, par miracle, le portable sonne à quatre heures vingt-deux pour vous annoncer qu’il vous reste un euro de crédit et qu’il est temps de recharger le forfait, cette fois c’est la bonne, la nuit est bien foirée.

     


    7 commentaires
  • Aujourd’hui, dans la série "foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux", nous abordons l’entretien annuel. Nous savons tous que l’entreprise broie les êtres humains, qui savent eux aussi très bien s’entre-déchirer ; mais il existe un autre type d’avanie qui expose le salarié à un sabordage en règle, pour peu qu’il soit un peu émotif, un peu mal à l’aise, un peu impressionnable, tout cela formant un mélange assez difficile à maîtriser au moment crucial.

    foirer entretien  

    Comment bien foirer son entretien annuel

    par Ysiad

     

     
    Le jour de l’entretien annuel, (que l’on fixe en général en début de soirée, lorsque la lumière baisse et que la fatigue monte), commencez par aller vous acheter une paire de chaussures. Cela peut paraître étrange, mais quoi de mieux pour se remonter le moral avant l’épreuve qu’une paire de chaussures neuve pour vous assurer une base solide ? D’autant que vos pompes laissent cruellement à désirer, et que vous ne pouvez pas décemment vous présenter devant le Président avec des grolles aussi avachies. Leur bout est tout râpé, elles bâillent, le cuir gode, le talon se détache de la semelle, elles sont bonnes pour la poubelle. A l’heure du déjeuner, accordez-vous du temps pour lécher les vitrines, et entrez dans la seule boutique qui présente des modèles en solde. Une aubaine. Et en plus elles sont jolies, ces petites chaussures noires dont le talon n’est pas trop haut. Essayez-les, elles vous vont, leur prix est sacrifié, la vendeuse vous a confirmé qu’il ne restait plus qu’une paire de ce modèle, " qui s’est très bien vendu ", alors raflez-la, chaussez-vous avec, bazardez votre vieille paire et on en parle plus. Là. On se sent mieux, non ? Au moral, oui, on se sent beaucoup mieux. Au physique, c’est un peu moins ça. Vous remontez la rue avec difficulté, le cuir neuf frotte contre le cou-de-pied, le talon, les orteils, saloperies de godasses. A peine avez-vous poussé la porte de l’entreprise que la douleur monte d’un cran. Bon. Ça va passer. Ça va forcément passer. Il faut que ça passe, et plus vite que ça. Malheureusement, ce jour-là, il y a beaucoup de photocopies à faire et beaucoup d’allers-retours de votre bureau jusqu’au photocopieur, ce qui n’arrange pas les choses. Pas du tout. La situation s’aggrave. Vos talons sont constellés d’ampoules qui ont déjà beaucoup enflé, on dirait des dos de méduse. C’est pas la joie. Déchaussez-vous, tant pis. Il vous reste une heure à attendre avant d’entrer dans le bureau du Président qui n’est pas à prendre avec des pincettes. Il faut vous montrer sous votre meilleur jour, avec un sourire avenant et beaucoup de décontraction dans les gestes, c’est ainsi que l’on détend l’atmosphère. Souffrez en silence en regardant vos orteils rouges autour desquels la peau est salement amochée. Le téléphone sonne pour vous prévenir que le Président vous attend. Plus le choix, il faut vous rechausser, bien obligée, et traverser le couloir en boitant horriblement sur des pieds en feu. 
     
    Le Président est là, mâchoires contractées comme à son habitude, il est bientôt dix-neuf heures et franchement, il n’a pas que ça à faire, le Président, ça se lit tout de suite sur son visage. Avancez-vous en serrant les dents et asseyez-vous sur le fauteuil qu’il vous désigne. Allez, on lui fait une risette, ça peut pas nuire. Il est super intimidant, ce type, avec ses petits yeux bleu acier qui vous examinent comme si vous alliez lui demander de doubler votre salaire. Vous n’allez rien demander du tout, ce n’est pas le moment, la douleur pédestre est insoutenable, vos pieds sont tellement comprimés qu’il n’est pas dit que vous n’explosiez pas à la fin de l’entretien, c’est intenable. Enfin. Pour l’instant, vous déballez les réalisations que vous avez menées à bien tout au long de l’année et qui ont considérablement étoffé le cadre de vos fonctions, du moins l’estimez-vous, et vous poursuivez sur cette lancée, même si le Président regarde maintenant sa montre, une Rollex, c’est normal, il est Président et il a plus de cinquante ans, et puisqu’il étudie avec intérêt la course des aiguilles sur le cadran de sa grosse Rollex en or, profitez-en pour jeter discrètement un coup d’œil à vos pieds en les dégageant délicatement de leur gangue de cuir. Attention. Pas de geste brusque. Flûte, dans votre hâte à vous déchausser, la chaussure droite s’est barrée loin sous le bureau, c’est la barbe, vous la rattraperez plus tard. Quant à vos pieds, ils sont dans un triste état, on dirait deux moignons tuméfiés, c’est ignoble, vous souffrez le martyre mais c’est le moment de faire une transition en enchaînant sur vos projets pour l’année prochaine, les objectifs que vous voulez atteindre. Prenez un air convaincant, sans tenir compte du fait que le Président s’en fout complètement, et qu’il vous le prouve en faisant sauter avec l’ongle de son index droit les saletés qui se sont glissées sous ceux de sa main gauche, ça fait " tic " et " poc " à chaque doigt, eh oui, on a beau être Président, on en est pas moins un gros onguiculé. Gardez un air décontract’, tout est on ne peut plus normal, la fin de la journée est propice à l’auto-manucure, et puisqu’il est si absorbé dans son opération de nettoyage, baissez-vous discrètement pour voir où a bien pu aller se loger cette putain de chaussure. Qui demeure invisible. Etirez la jambe et laisser votre pied partir à tâtons sous la table à la recherche de la grolle, c’est la barbe, où peut-elle être, nom d’une pipe en bois ? Mais voilà que le Président a braqué sur vous ses petits yeux féroces, et comme vous ne dites plus rien et qu’il attend impatiemment que vous concluiez, vous ajoutez dans un demi-sourire, à l’instant de saisir enfin avec les orteils le bord de la chaussure égarée, que vous avez terminé l’exposé. " Bon ben vous pouvez disposer !" rugit-il d’une voix terrible, et ce rugissement est si brutal qu’il vous fait lâcher la chaussure que vous rameniez délicatement avec les orteils. C’est la barbe, elle vous a encore échappé, et cette fois-ci le Président s’impatiente en vous voyant toujours scotchée en face de lui, il vous fait signe de dégager d’un geste de la main comme s’il chassait une mouche, il ne veut plus vous voir.
     
    Bravo. Dans le mille. C’est foiré.
     
    Et si par miracle, dans un ultime effort pour ressaisir cette foutue chaussure, vous perdez l’équilibre et tombez de votre chaise, alors seulement l’entretien sera bien foiré.

    7 commentaires
  • comment-rater.jpg

    Nous commençons une nouvelle série intitulée " Comment bien foirer ", parce que dans la vie, foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux.

     

     

    1ère leçon : Comment bien foirer ses pommes de terre sautées.

    par Ysiad 

     

     

    Commencez par sortir du placard une poêle, dont la taille sera proportionnelle aux appétits à satisfaire, dans laquelle vous versez de l’huile. Un bouchon, deux bouchons, trois bouchons. Ensuite pelez les pommes de terre, soigneusement, pour cela prenez un éplucheur en état de marche et faites de belles peaux régulières sans vous couper, et quand elles sont toutes épluchées, coupez les en lamelles ou en dés, va pour les dés.

    Allumez le gaz et patientez.

    Lorsque l’huile se met à frémir au fond de la poêle, répartissez les dés également à la surface à l’aide d’une spatule. Si on veut éviter que ça attache au fond, il faut rester à son poste près de la gazinière sans lâcher la spatule et renoncer pour le moment à écrire, même si dès l’instant où vous avez sorti la poêle, l’incipit de la nouvelle que vous projetez d’écrire a jailli comme le chat du canapé au son du tomber de croquettes dans la gamelle. L’huile devient bulleuse, c’est bon signe, c’est le moment de remuer les dés en vous concentrant et en tenant à distance l’incipit ; vous l’écrirez plus tard, quand vous aurez terminé de déjeuner ; vous n’avez qu’à le mémoriser en ajoutant un peu d’huile, attention, ça va un peu plus vite à gauche qu’à droite, continuez à remuer et baissez le feu. Doux le feu. On se calme. Petite flamme sous le gaz. Tout petit tournesol bleu. Si petit que ça vous laisse le temps d’écrire la phrase qui vous fait de l’œil toutes les quinze secondes et qui semble assez bien roulée avec ses beaux adverbes et ses mignons adjectifs. Allez, dépêchez-vous, pendant que les dés dorent tranquillement sous la petite fleur du gaz, ruez-vous sur le papier et en avant, pour une fois que l’inspiration vous tient, vous pouvez vous autoriser une petite incartade. Voilà. Vingt-deux mots, c’est vite écrit, personne n’a rien remarqué, il suffit d’être inspiré. Reprenez votre poste près de la gazinière. Côté pommes de terre, c’est pas terrible, à peine ont-elles bronzé sur un côté, c’est contrariant. Très. D’autant que vous n’avez pas que ça à faire. Poussez un peu le feu, que diable. Un peu plus grand le tournesol, quoi, flûte. Les enfants aiment les pommes de terre croustillantes, le conjoint aussi, qui a grand appétit. Au rythme où ça va, vous pouvez aller l’écrire, votre deuxième phrase, on vous y autorise. Vingt-six mots, cette fois-ci. Pas mal du tout. Bien, même. Le temps de faire un saut à la cuisine pour remuer la poêlée qui dore sous le gaz qui ronfle, et voilà que sans avoir rien demandé à personne, une troisième phrase arrive sous la mine du crayon, qui complète avantageusement la précédente, et une quatrième, et encore une autre ! Un saut de puce à la cuisine pour donner un bon coup de spatule dans les dés qui coagulent, et retour en dansant vers le joli paragraphe qui se forme sous la mine du crayon, à croire qu’une voix vous dicte ces phrases qui s’enchaînent sans reprise ni rature, cohérentes, aérées et en même temps solidement arrimées l’une à l’autre comme les poutres de la Tour Eiffel, si ça continue vous allez la remplir, votre page, et ça continue dans le même élan, c’est la première fois que ça vous arrive, vous êtes partie pour noircir un bloc entier en compagnie de la voix divine, quelle fabuleuse inspiration aujourd’hui, et comme c’est étrange ! Maintenant que vous arrivez au bas de la troisième page, haletant sous l’effort, ressentant quelques élancements au poignet tant vous avez écrit dans la fougue qui vous tenait, vous entendez une voix, qui n’est pas celle de l’inspiration mais du conjoint, une voix qui beugle à pleins poumons que les patates sont cramées.

    Bravo. But.

    C’est foiré.

    Et si par miracle il n’y avait plus une seule boîte de raviolis dans le garde-manger, - votre fils ayant invité ses potes à dîner le week-end dernier -, vous auriez alors bien foiré.

     


    8 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique