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    Aujourd’hui, tout en chantonnant le refrain selon lequel "foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux", nous allons traîner nos guêtres le long des galeries d’art situées dans le sixième arrondissement de Paris. C’est fou comme il est agréable de flâner, durant les belles journées d’automne, dans les petites rues où se niche tout ce que la capitale compte de plus en vogue parmi le peuple des artistes. Même si vous éprouvez quelques difficultés d’ordre esthétique à adhérer à toutes les nouvelles tendances, vous aimez assez vous tenir au courant de ce qui se fait comme de ce qui s’expose, afin de ne pas avoir l’air de tomber du cocotier lorsqu’il est question, par exemple, de : Michaël Jackson and Bubbles, œuvre incontournable exposée récemment au château de Versailles - à ne surtout pas traduire par Michaël Jackson et des bulles, mais par : Michaël Jackson et Bubbles ; ce dernier ayant été le primate favori dudit chanteur. Ne prenez pas cet air ahuri s’il vous plaît, cela n’a rien de surprenant ; Georges Clooney n’a-t-il pas partagé les années les plus érotiques de sa vie avec Max, un porc vietnamien d’une séduction brûlante ? Michaël Jackson avait donc tout à fait le droit de donner à fond dans le chimpanzé, et Jeff Koons de les sculpter dans la porcelaine, tous deux vêtus du même costume or et blanc.

    Comment bien foirer à un vernissage dans Paris

    par Ysiad 

     

    Vous voici donc dans le quartier des artistes, en train d’observer derrière la vitre d’une galerie à la pointe de l’art toutes sortes d’objets tubulaires composés de matériaux recyclés, et sans doute votre esprit grossier cherche-t-il déjà l’usage que l’on peut bien faire de ces choses aux formes insolites trônant sur des colonnes de marbre blanc de hauteurs différentes, lorsqu’un être tout aussi insolite portant catogan et blouson clouté vous fait signe d’entrer. C’est vrai, ça, au lieu de rester plantée sur le trottoir comme n’importe quel quidam, poussez donc la porte de l’art, le galeriste vous y invite ; pourquoi vous faire prier ? Et regardez comme vous avez de la chance : c’est la soirée du vernissage.

    Un imposant buffet barre le fond de la salle principale, copieusement chargé de bouteilles de champagne, et pas n’importe lequel. L’artiste doit être connu ou le mécène très riche, en tout cas c’est du Roederer. Vous n’en buvez pas tous les jours, alors demandez vite une flûte bien pleine. Voilà. Parfait. Vous y avez droit comme les autres, et puis vous serez plus à l’aise, une coupe à la main, pour signer le registre que le galeriste vous indique, en vous priant de laisser vos coordonnées à côté de votre signature, pour l’envoi du catalogue. Il est tellement plus agréable de recevoir un catalogue d’art dans une belle enveloppe timbrée du sixième arrondissement qu’un message électronique du discounter du quartier prévenant sa clientèle d’habitués qu’il y a des prix fracassés sur les Mars en pack en douze entre le 7 et le 10 janvier, reconnaissez-le en vous mêlant à la foule venue admirer l’œuvre de l’artiste dénommé Eloy Rampignol.

    Rampignol ne se contente pas de créer des sculptures tubulaires à base de matériaux recyclés. Il prend toutes sortes de photos représentant des décharges publiques dans un clair-obscur étudié, où des cuvettes de toilettes sont jetées les unes sur les autres au milieu de vieux cintres et d’abat-jour éventrés. Un peu plus loin, il y a sa série des Pinces à linge à contre-jour, bouleversante de vérité. C’est de l’art, admettez-le en demandant une rasade supplémentaire de champagne au buffet, et allez admirer la salle consacrée aux dernières toiles de l’artiste. Un groupe de catogans et de queues de cheval discute face à un tableau de deux mètres sur trois mêlant des couleurs très crues autour de ce qui vous semble être une grosse tache entièrement bleue. Vous posez la coupe sur un guéridon pour fouiller dans vos poches à la recherche de vos lunettes. Point de lunettes mais des papiers de bonbons à foison, qu’il faudra jeter dès que possible. Pour l’heure, où sont passées ces satanées binocles ? Dans votre sac, peut-être. Fouillez. Encore. Ouf, les voici. Videz votre coupe et chaussez-les, afin de contempler tout à loisir le chef-d’œuvre de Rampignol intitulé : La naissance du Schtroumpf bleu.

    A première vue, la grosse tache bleue, c’est le Schtroumpf qui vient au monde, au milieu de fulgurantes éclaboussures de rouge de vert de jaune et de violet, tandis qu’au loin, le ciel persiste dans un noir absolu. C’est ainsi, et sans doute ce noir très dense signifie-t-il que cette naissance n’est pas forcément porteuse de bons présages, d’après le petit texte à droite du tableau de Mark Greenson, qui a été traduit de l’américain par Hortense Bourrin-Lepannard. Heureusement, un grand serveur passe avec du champagne frais et remplit votre coupe à ras bord, trop aimable. Tout en aspirant vos bulles, vous clignez des yeux et vous efforcez de piger face au tableau ce que l’artiste a voulu dire derrière cette "très intéressante polychromie autour de la représentation métaphorique d’une déité du troisième millénaire", comme le souligne le barbu à votre droite, pour qui les subtilités de la peinture avant-gardiste ne semblent avoir aucun secret. Vous continuez à cligner, en écoutant d’une oreille vague la logorrhée de l’initié, quand soudain, il vous semble apercevoir au milieu de la tache bleue, les traits du chef de l’Etat. Allons bon. Stupeur. Horreur. La coupe de champagne est vide, la tête vous tourne et vos poches sont bourrées à craquer de papiers de Carambar et de mouchoirs sales. Point de corbeille aux angles de la pièce, peut-être y en a-t-il une dans la première salle. Certainement. Il faut simplement s’en enquérir auprès du serveur qui passe, là-bas, tout habillé de blanc.

    Vous vous faufilez tant bien que mal parmi la foule de plus en plus dense pour alpaguer le petit homme en blanc qui glisse comme une ballerine de groupe en groupe, et c’est en lui demandant où se trouve la poubelle la plus proche que vous réalisez à son air stupéfait qu’il ne s’agit pas du serveur, mais d’Eloy Rampignol soi-même.

    Bingo. En plein dans la croûte. C’est foiré.

    Mais si par miracle, à l’instant de vous éclipser, avisant un récipient caca d’oie à l’entrée, vous sortez l’immonde petit tapon de vos poches pour enfin vous en défaire, et que le catogan clouté se précipite pour vous faire remarquer qu’il ne s’agit pas d’une poubelle mais d’une œuvre signée de l’artiste, (Le Vase de nuit – Période grise – 2002), alors seulement, la petite escapade au vernissage d’un artiste en vogue dans le sixième arrondissement de la capitale aura été bien foirée.


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    Aujourd’hui, tout en fredonnant la ritournelle selon laquelle "foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux", nous déplions gaiement la carte routière dans l’intention d’emprunter de jolies départementales menant forcément à un éden verdoyant. En tout cas, y a bigrement intérêt qu’elles vous y mènent. Après l’hiver que vous avez passé, enfermé dans les murs gris de la ville, vous n’avez envie que de prairies à perte de vue, de forêts et d’étangs, pour courir, gambader, vous rouler dans l’herbe si le cœur vous en dit, rire, relire des églogues ou chanter des comptines au milieu des ruminants.

     

    Comment bien foirer son petit week-end tant attendu à la campagne

    par Ysiad

     

    Il faut en convenir : au seuil du printemps, tout citadin qui se respecte voit se dessiner un matin à la lisière de ses paupières un petit coin de paradis, quelque part, qui l’attend. Ce citadin, c’est vous, vous et encore vous qui rêvez de vous refaire une santé, cabrioler dans l’herbe haute et respirer à pleins poumons le bon air de la campagne. Il est vrai que depuis le mois de septembre, vous poussez vos bottes sur les trottoirs trempés de pluie et parfois verglacés de la grande ville, dans le vacarme des klaxons et la pollution des embouteillages, en espérant des jours meilleurs. Du calme. Ils arrivent, ils sont là. La météo a annoncé un temps éblouissant sur la vallée de la Loire, en vous rendant au Salon des loisirs et du temps libre, vous avez déniché une petite adresse de derrière les fagots, le pitchoun trépigne devant la porte en tenant à la main son canard à roulettes, alors qu’attendez-vous pour lever le camp ?

    Fait inouï, le soleil brille déjà en quittant la ville. A l’arrière de la voiture le petit gazouille une chansonnette, il n’y a pas d’embouteillages, la route défile, toute bordée d’arbres bourgeonnants et de promesses de renouveau, c’est merveilleux, quel chouette week-end vous allez passer tous les trois à courir autour des étangs, et quelle joie à l’instant où l’hôtelier vous remet les clés de la chambre ! Vous êtes au premier étage, avec vue sur le parc et l’étang vous dit-il en vous laissant entendre que l’on vous a gâtés. Simplement, soyez discrets en montant, nous avons un groupe qui vient d’arriver, vous précise-t-il en louchant vers le petit.

    La vue est très belle en effet et le pitchoun pousse des cris d’excitation en voyant les cygnes et les canards qui se croisent sur l’eau comme des bateaux indifférents. Il faut aller les voir et leur jeter du pain, avez-vous du pain ? Non, mais des Choco BN en miettes, oui, plein les poches, alors chaussez vos bottes, et courez rejoindre les volatiles qui vous attendent !

    Les cygnes et les canards ont levé la tête. Coin-coin, faites-vous d’une voix engageante en leur jetant des miettes de BN, coin-coin fait l’enfant en écho, et voici les oiseaux qui rappliquent tous ensemble, cols verts, aigrettes, canettes, cygnes hautains, petits petits petits, venez venez venez ! Un concert nasillard s’élève à chaque volée de miettes, c’est un attroupement de plumes et de becs voraces, ça joue de l’aile pour gagner une place et malheureusement, même à la campagne, rien ne va comme on voudrait. Les cygnes n’ont qu’à tendre le cou pour attraper le butin avant les autres, c’est énervant, les canards sont lésés et l’enfant se met à trépigner, des hurlements de colère s’élèvent à l’encontre de ces oiseaux aussi blancs qu’égoïstes, pendant que les pauvres canards cancanent de dépit, et cela fait un si grand tintamarre qu’à la fin, l’hôtelier s’engage sur l’allée à grands pas et vous supplie de bien vouloir baisser d’un ton. A cause du groupe, précise-t-il. Ah oui, bien sûr, faites-vous en guise d’excuse, le groupe. Alors qu’il s’éloigne, vous vous demandez de quel groupe il peut bien s’agir, car enfin, pour l’instant, en dehors du groupe des palmipèdes qui se disputent les dernières miettes de gâteaux, il n’y a point de groupe à l’horizon, seulement des prairies et des étangs, et au loin peut-être quelques vaches tranquilles, et encore plus loin des lacs, et ainsi de suite quand soudain, surgissant du bois comme des esprits de la forêt, des silhouettes évanescentes vêtues de tuniques blanches passent au bout de l’allée l’une derrière l’autre, dans le plus grand silence. Le temps de les entrevoir, elles ont déjà disparu.

    Qu’est ce que c’est que ces zombies, fait le conjoint. Des fantômes, répondez-vous. Enfin. Fantômes ou zombies, on n’en sait rien, on ne va pas rester plantés là, on va se bouger un petit peu, le paquet de gâteau est vide, les cygnes sont repartis, c’est le moment d’aller marcher dans la forêt, en avant. On respire à fond le bon air pur et l’odeur de la terre mouillée, on surveille les rainettes cachées dans les roseaux, on admire l’envol d’une buse, on se grise de tout ce qui manque en ville, on s’en met plein les yeux et on pousse jusqu’à Romorantin qui n’est pas bien loin. Au retour, le soleil jette ses derniers rayons sur le miroir de l’étang, la campagne se replie sur elle-même. C’est l’heure pour une bonne petite douche avant d’aller dîner. Chuuuut, fait l’hôtelier en collant son index sur la bouche dès qu’il vous voit arriver, le groupe est rentré. Allons bon. Le bonhomme commence à vous gonfler avec son groupe, mais enfin, il faut rester stoïque. Nous dînons à 19 heures ce soir, ajoute-t-il en chuchotant très bas.

    L’enfant s’est endormi dans vos bras mais à peine a-t-il entendu le bruit de l’eau que le voilà ressuscité. Il est gai, il pousse des petits cris de joie en courant dans la chambre, il escalade le grand lit et se vautre sur les oreillers en riant si fort qu’au bout de cinq minutes, on toque à la porte. Chhhhuuuut, fait la voix hôtelière. Doucement. Le groupe a besoin de calme. Les pas s’éloignent. Silence dans la chambre. Il commence à m’emmerder sévère, avec son groupe de mes deux, fait le conjoint. A ces mots rigolos, le petit se déchaîne, il fait des cabrioles sur le lit, des grimaces devant la glace, il est grand temps d’aller dîner et heureusement, la salle est vide. Pas l’ombre d’un fantôme à l’horizon, c’est parfait, le serveur accourt et vous indique votre table située à l’écart, tout au fond de la salle. Nous avons un groupe, s’excuse-t-il en vous installant. – Je l’aurais parié, répond le conjoint. Et peut-on savoir ce qu’il fabrique, ce fameux groupe ?Il se ressource, Monsieur. Vous êtes dans un relais du silence, ici.

    Ah. Première nouvelle. Le conjoint vous regarde. Il est consterné. Tout de même. Réserver dans un relais du silence avec un enfant d’à peine deux ans, faut le faire. Mais bon. On règlera ça plus tard. Pour l’heure, passons commande, sans oublier le jambon-purée pour le pauvre petit qui gesticule sur sa chaise. Chuuuuut, fait le serveur en déposant la corbeille de pain et l’apéritif offert par la maison. A peine a-t-il tourné les talons que vous tendez au pitchoun un morceau de baguette pour l’occuper. L’entrée arrive, des carottes râpées, le petit s’amuse à s’en mettre sur la tête, ça se gâte un peu, vous essayez de le calmer lorsque la porte s’ouvre sur l’armée des fantômes. Sur le coup, l’enfant ne dit rien, il regarde cette colonie d’hommes et de femmes tout de blanc vêtus marchant tête baissée et se répartissant sans un mot autour des tables. Une secte, pariez-vous en les observant qui s’assoient et fixent le disque de leur assiette comme s’ils contemplaient au centre le trésor d’Agamemnon. Le conjoint étouffe un toussotement dans son poing, le petit s’amuse à tirer la langue, vous vous mordez les lèvres. Si vous riez c’est fichu, l’enfant va partir en vrille, voilà le jambon-purée qui arrive. Vous avez beau l’encourager avec des : "chut, chut", le petit frappe la table avec le dos de sa cuillère, de plus en plus fort, et cela fait "bom, bom" dans le silence parfait de la salle. Vous prenez la cuillère, la garnissez de purée et la dirigez vers sa bouche en faisant "aaah", mais voilà que l’enfant hilare attrape la cuillère au vol et la fait tourner au bout de son bras. La purée gicle partout sur la table, le conjoint crispe la mâchoire, ça déconne complètement mais vous n’allez pas vous fâcher, personne n’a rien vu, excepté le serveur, qui s’est éclipsé. Bon. On recommence. Aaaaah, le petit pousse des cris de joie, ignorant les "chut" impérieux que vous lui adressez, et le voilà qui s’échappe vers le grand escalier situé au milieu de la salle. Stupeur en le voyant escalader les marches, consternation lorsqu’il glisse sur les fesses en riant aux éclats, juste au moment où l’hôtelier débarque.

    Bingo. Dans le mille. C’est foiré.

    Mais si par miracle, un premier fantôme éclate de rire, entraînant un deuxième fantôme, et un troisième, et que bientôt, l’hilarité se propageant de table en table, toute la salle soit prise d’un fou-rire tel que l’hôtelier vous enjoigne de bien vouloir aller passer la nuit ailleurs afin que le groupe puisse reprendre ses exercices dans le calme, le week-end tant attendu dans un petit coin de paradis aura été bien foiré.


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    Aujourd’hui, nous nous lançons avec la fougue du fils des âges farouches sur le chemin d’une remise de prix à Bruxelles, cent pour cent authentique. Au fait : pourquoi Bruxelles, et pas Tahiti ? C’est vrai. C’est une question qu’il est tout à fait permis de se poser, mais bon, pour l’instant, on va pas faire les difficiles, on va prendre ce qui se présente, la gloire se trouve de l’autre côté de la frontière, pas aux antipodes, c’est parti.

     

    Comment bien foirer sa remise de prix à Bruxelles

    par Ysiad

     

    La bonne nouvelle est tombée ce matin dans votre messagerie, en faisant un dzoiiing sublime. Ahhhh que c’est bon, mon Dieu, que c’est doux, que c’est exaltant ! Jubilez. Allez, lâchez-vous dans les grandes largeurs, sautez, riez, dansez, courez partout. Vous avez décroché un prix ! Enfin, une mention, pour être précis, dans le cadre de la Fureur de Lire, un événement littéraire qui a lieu au mois d’octobre en Belgique. Vous ne vous y attendiez pas. Et il y a une publication à la clé, dans un recueil collectif édité par les Editions Puce Clampin. Génial. Hip, hip, hip ! En un tour de main, vous avez trouvé à vous loger tous les quatre du premier coup, dans un petit hôtel pas cher du tout, à deux pas de la Grand-Place et du Manneken Pis. Euréka ! Merci, Internet ! Allez, en voiture !

    La route est belle, merveilleusement dégagée, les enfants sont ravis, ils vont pouvoir manger des frites et des gaufres, tout va très bien en dépit des températures qui dégringolent à la frontière, quelle importance, c’est la fête ! Et regardez comme tout commence à merveille à votre arrivée dans la ville : une place s’est dégagée presque instantanément dans une petite rue, à cinq minutes à pied de Grote Markt. Incroyable, mais vrai ! Ah ! Vive la Belgique !

    C’est en pénétrant dans l’hôtel que vous commencez à déchanter un peu. Peut-être est-ce à cause de la fontaine en stuc ornée d’insolites cariatides reproduisant des poses du Kama Sutra, ou de la température plutôt frisquette, ou encore de l’odeur de kebab qui envahit le petit hall tendu de velours rouge grenat. Bizarre. Il fait vraiment très froid, et puis les tableaux qui vous entourent sont plutôt ambigus. Y a des meufs à poil sur les murs ! s’exclame votre fils d’une voix enthousiaste, cependant que l’hôtesse d’accueil vous remet les clés de la chambre agrémentées d’une breloque équivoque en vous demandant de la suivre à travers un dédale d’escaliers et de couloirs étroits.

    Tiens, c’est curieux, il flotte dans la chambre. Le toit doit être refait l’année prochaine, vous précise l’hôtesse. En attendant, on a mis une bassine. Videz-la quand elle sera pleine. Bon. Enfin, les enfants s’amusent bien, c’est toujours ça, ils s’envoient à la tête des coussins parfumés et chamarrés de perlouzes. Plutôt étranges, ces coussins. M’est avis que t’as réservé dans un bobinard, vous glisse le conjoint après avoir longuement étudié la gravure accrochée avec des nœuds au-dessus du lit et représentant Adam en rut lorgnant d’un œil salace une jeune Eve avec beaucoup de monde au balcon. Bon. Tant qu’y a pas de miroir au plafond, ça va, et c’est juste pour une nuit, alors qu’attendez-vous pour fuir ce claque et découvrir Bruxelles qui vous attend ?

    Egayez-vous dans les rues, visitez le musée de la Bande Dessinée, les passages, les vieilles maisons, les galeries royales, photographiez-vous à tour de rôle devant le Manneken Pis, arpentez à la nuit tombée la Grand-Place illuminée et ses merveilles d’architecture, mangez des frites arrosées de bière dans un bistrot, et dodo.

    Pensez tout de même à vider la bassine, on ne sait jamais.

    Le lendemain, temps de gloire sur la ville. La remise des prix s’annonce sous de très riants auspices, jusqu’à ce que les choses se gâtent à l’endroit même où vous avez laissé votre véhicule la veille. Etonnant ? Allons. Absolument pas ! Tout à fait normal ! Si ça se gâtait pas au moment où vous partez assister à la remise des prix, ce serait un conte de fées, pas une foirade. La rue est vide. La bagnole ? Envolée. Vous voilà lancés tous les quatre vers le commissariat le plus proche, qui est loin d’être tout près. Deux grands costauds à képi vous attendent à l’entrée, les poings sur les hanches. Votre voiture ? Elle est à la fourrière, une fois, vous disent-ils. Y avait des travaux dans la rue. C’était écrit en néerlandais sur les panneaux. Ben si. Vous les avez pas vus ? Jaune fluo. Visibles. Ben voui. Un conseil, deux fois : si vous allez chercher le véhicule aujourd’hui, ce sera moins cher que demain. Et ainsi d’ suite, vous comprenez. Ahhh. Division des équipes. Les gars, direction la fourrière en tram au fin fond de la banlieue de Bruxelles ; les filles, cap sur la maison de la radio. Hep, taxi ! On est en retard !

    Tellement en retard que vous déboulez dans l’auditorium à l’instant où on vous appelle sur l’estrade. Vous n’avez que le temps de courir rejoindre le jury qui vous regarde d’un air perplexe. La lecture de votre texte vient de s’achever. Vous l’avez loupée. Fort bien joué. Allons, vous aurez tout loisir d’entendre les textes des sept autres primés. A la fin de la cérémonie, une dame vient vous voir. Votre nouvelle a été ad-mi-ra-ble-ment lue, Madame ! Quelle chance vous avez ! Souriez, et réchauffez-vous avec la soupe au potiron qu’on vous sert au buffet, à côté de Puce Clampin, l’éditrice en chair et en os, à qui vous refilez quelques textes dans un sac en plastique, accompagnés de tous vos espoirs d’être enfin publiée. Tiens, vos gars arrivent. Ils ont l’air frigorifiés. Ils ont récupéré l’auto, et franchement, vous avez mis dans le mille : le montant de l’amende correspond exactement à celui de votre prix !

    Bravo ! C’est foiré !

    Mais si par miracle, six mois d’attente à jouer à pile ou face plus tard, vous recevez un courriel sommaire de Puce Clampin vous apprenant que vos situations sont aussi banales que votre style et que la maison préfère défendre d'autres textes à forte personnalité, alors seulement, votre petite virée au pays de la frite aura été bien foirée.

     


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    Vous êtes certainement nombreux à vous poser la question et la fréquentation régulière du café vous encourage à penser qu'il serait grand temps de vous y mettre. Conscient de notre part de responsabilité, nous avons décidé, avant que vous ne mettiez le pied à l'encrier et vous tordiez le doigt dans l'engrenage, de vous faire profiter de l'expérience d'Ysiad notre éminente spécialiste en revers de médaille.

     

    Aujourd’hui, dans la série : "foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux", nous nous avançons à pas précautionneux sur le terrain dynamité de l’œuvre écrite, celle que nous pensons avoir suffisamment mûri en nous pour la faire naître sur le papier. C’est un terrain très sensible, nous en savons quelque chose. Enfin, surtout vous, n’est-ce pas.

     

    Comment bien foirer son petit texte tragique

    par Ysiad

     

    Depuis que vous écrivez, les génies littéraires n’ont cessé de vous fasciner. Vous avez lu dans une biographie documentée que Victor Hugo grattait ses dix feuillets d’une traite, debout à son pupitre, sans la moindre rature, sans un seul lever de plume, tenu par sa seule inspiration, et qu’après avoir jeté un peu de poudre d’or sur son encre encore fraîche, Monsieur s’en allait cueillir des pâquerettes, ou conter fleurette aux soubrettes. Victor s’y prenait ainsi, avec insouciance et désinvolture, et il excellait dans tous les genres. Vous, c’est pas encore tout à fait ça, et s’il ne fallait citer qu’un exemple, le tragique vous échappe complètement, alors même qu’il exerce sur vous un immense pouvoir d’attraction. Ce genre-là vous soulève l’âme, tout en vous laissant entrevoir ce bref instant où l’homme, soumis à son fatum, réalise que sa vie bascule vers l’irrémédiable. C’est ainsi qu’un dimanche, soucieuse de cerner cet instant-là et de vous mettre pleinement en condition d’écrire une histoire puissamment tragique, vous avez décroché les rideaux dans le tissu desquels vous vous êtes drapée, pour déclamer les vers les plus connus du répertoire tragique. Vous étiez tantôt Jules César, Tu quoque, mi fili ! tantôt Chimène, Va, je ne te hais point ! tantôt Clytemnestre préparant avec son complice le meurtre d’Agamemnon. Lorsque votre conjoint vous a surprise en toge au-dessus de la baignoire, en train d’éventrer, sous le regard du chat, un ballot de vieux torchons avec une fourchette à huitres, devant son air ahuri, vous avez dû lui expliquer que vous revisitiez les desseins des grandes figures de la mythologie pour vous imprégner de tout le tragique possible. Que c’était une affaire de quelques jours. Que ça allait passer. Que les grandes œuvres ne se faisaient pas en claquant des doigts. Que quoi. M’enfin.

    Ce n’est qu’au bout de plusieurs séances au cœur de la guerre de Troie que vous avez consenti à quitter votre accoutrement pour attraper le stylo et vous mettre à rédiger. L’idée était là, sublime, presque palpable sous la plume qui courait entre des ruisseaux de larmes. Vous aviez en tête de composer un texte puissant autour de deux personnages éperdus d’amour, qui vont se déclarer leur flamme au cours d’un dîner aux chandelles, en même temps que chacun va révéler à l’autre un secret assez terrible pour les précipiter dans un gouffre si profond, que même avec une corde à nœuds, on peut pas remonter la pente.

    L’accouchement a été long. Très laborieux. L’encre n’a pas coulé à gros bouillons, hélas. La sueur, si. Vous avez souffert comme un veau et le papier aussi, que vous froissiez d’un geste impatient avant de le jeter dans un geste de colère à la corbeille. Et puis vous couriez reprendre la toge, dès que vous vous sentiez flancher. Ah ! Qui dira assez ces heures durant lesquelles vous vous êtes bagarrée avec ce maudit texte qui vous filait entre les doigts, ce vide qui ouvrait une gueule béante à la fin de chaque phrase, cet épuisement à donner à la situation une tournure tragique, cet entêtement ô combien dérisoire à trouver une fin qui fût digne de vos ambitions littéraires ?

    Personne, heureusement. Il n’y a guère que le chat qui sache combien vous en avez sué. Jamais il ne s’est autant éclaté à pousser sous le bureau ces boulettes (de papier) que vous serriez rageusement dans votre poing. Il vous en remercie. Il a beaucoup apprécié votre période tragique. Il aimerait bien que ça recommence.

    Après des heures de relecture à faire résonner vos phrases face au mur, vous avez estimé que vous pouviez donner votre œuvre à lire à autrui. Mais attention. Pas à n’importe qui. Il vous fallait quelqu’un à la hauteur de la situation. En qui vous aviez pleine confiance. C’est pourquoi vous l’avez envoyée à un auteur de vos amis qui a du métier, et du tact. Vous avez attendu, impatiente de connaître le verdict de ce camarade d’écriture. Lequel, ne voulant pas se brouiller avec vous, a déclaré au bout de deux jours que c’était pas mal, oui. Et même intéressant. Voire audacieux, à condition de se placer dans une perspective avant-gardiste, car enfin, personne n’avait encore osé aller jusque-là, mais que toutefois, certains passages méritaient sans doute d’être retravaillés. Un petit peu. Surtout la fin. Et au milieu aussi, lorsque l’héroïne perd son œil dans la soupe. Enfin, tu vois ce que je veux dire, a-t-il conclu dans un courriel ménageant la chèvre autant que le chou. Encore aujourd’hui, vous lui savez gré de sa délicatesse. A l’époque, si cet ami avait décrété d’emblée que c’était nul à chier, et qu’il fallait urgemment passer à autre chose, vous auriez alors coulé à pic au fond du Styx. Seuls, ceux qui écrivent peuvent savoir ces choses-là. C’est pourquoi vous avez rapidement déchanté lorsque vous avez donné à lire le texte retravaillé à votre fils, sans lui dire que l’œuvre était de vous. C’est quoi, c’te daube? a-t-il dit haut et fort, en prenant soudain les traits d’Oreste. Grotesque ! a-t-il repris en appuyant bien fort sur " gro ", afin qu’il n’y ait pas d’ambiguïté. Cette fois-ci, c’était bon, vous touchiez le fond, et sans oser lui avouer la vérité, vous avez froissé votre copie et l’avez jetée entre les pattes du chat.

    Bravo. Cœur de cible. C’est foiré.

    Mais si par miracle, quelques jours plus tard, après avoir récupéré la boule de papier glissée sous un meuble, votre fille déclare en rentrant de l’école qu’elle l’a donné à lire à Bourdin, son prof de français, et que celui-ci a dit en se frappant les cuisses qu’il n’avait jamais rien lu d’aussi involontairement comique, alors seulement, l’aventure du grand texte tragique sera bien foirée.


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    Tout en gardant en mémoire l’antienne selon laquelle "foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux", nous remontons d’un bon pas aujourd’hui la rue de Rivoli en direction du BHV alors que la neige vole et tourbillonne, à la recherche d’un porte-documents suffisamment beau à offrir pour Noël à l’homme qui partage votre vie.

    Comment bien foirer sa petite équipée au magasin le plus masculin de tout Paris 

    par  Ysiad

     

    Il faut en convenir : sa serviette fait peine à voir. Le cuir est taché et usé aux angles, les coutures craquent, les fermetures ont terni, bientôt la poignée lui restera dans la main, il est donc urgent de lui offrir quelque chose de viril et de solide, pour lui redonner l’envie de partir le matin rejoindre le RER d’une foulée guillerette avec ses cours et ses bouquins, et de rentrer le soir tout aussi gaîment avec des paquets de copies rangés dans des compartiments imprégnés d’une envoûtante odeur de cuir. Oui, ce cadeau est essentiel pour lui permettre d’accomplir sa mission d’enseignant, ruminez-vous en franchissant les portes du BHV Hommes, le grand magasin le plus masculin de tout Paris, comme le serine la publicité. Vous n’aimez pas trop les grands magasins et la bousculade qui y règne, mais aujourd’hui vous avez fait une exception, vous mettez rarement les pieds dans un univers entièrement dédié aux hommes, et puis il est encore trop tôt pour subir un bain de foule, c’est donc un bon plan.

    Et même un très bon plan, les accessoires pour hommes se trouvent tout de suite à votre gauche en entrant, ce qui vous épargne bien des traversées. Votre sens de l’orientation a tendance à s’atrophier considérablement dans les grands magasins, vous ne savez pourquoi mais vous vous perdez très facilement et n’êtes pas plus fichue de lire les panneaux indicateurs que de trouver la sortie sans demander votre chemin aux vendeuses ; aujourd’hui il s’agira de vendeurs, toujours est-il que vous n’en voyez pas beaucoup pour l’instant. Autant dire aucun. Bon. Après tout, il faut du temps pour se mettre en route, surtout un samedi de décembre, pensez-vous en contemplant les porte-documents rangés dans des casiers en bois qui grimpent sur tout un pan de mur. A moins de monter sur une table, vous ne voyez pas trop comment vous y prendre pour attraper l’article que vous venez de repérer, mais qui se trouve à trois mètres du sol. Il faudrait une échelle mais il n’y en a pas, ou une gaffe, vous n’en voyez pas non plus, ou une perche à croc, enfin un machin qui vous évite de sauter sur place comme vous le faites maintenant pour tenter de choper une mallette marron qui vous semble pas mal du tout, et qui n’est qu’à deux mètres du sol. Vous êtes sur le point de bondir en l’air lorsqu’un : Je peux vous aider ? lancé d’une voix perchée freine net votre élan. Un grand jeune homme s’approche, et tout en attrapant la mallette d’un geste élégant, vous sourit gracieusement. Ah… Dommage. Il y a une bandoulière, dites-vous d’une voix déçue. Le vendeur continue de vous sourire alors que vous retournez l’article entre vos mains, vaguement embarrassée. Je cherche quelque chose de viril, sans bandoulière, et de très contenant aussi. En cuir si possible, avec des compartiments. Et une poignée. Pour y ranger des cours. Et aussi des bouquins. Et des copies. Sans se départir de son sourire et en battant des cils, le vendeur susurre : Vous voulez une serviette à soufflets. Je vais aller voir dans la réserve, j’en ai pour cinq minutes. Vous le regardez qui s’en va en se dandinant un peu. Bon. En l’attendant, vous flânez au rayon parfumerie au même étage, reluquez les nouveautés, quand un écran posé sur un présentoir s’allume, attirant votre regard. S’affiche sur fond de Tour Eiffel un homme sublime, genre Alain Delon à vingt ans, impeccablement rasé, qui, après vous avoir fait subir le feu ardent de ses yeux verts durant dix secondes trop brèves, va successivement se passer de la crème sur les joues, se les tamponner avec une houppette, se les farder au pinceau-blush, se dessiner le contour des lèvres au crayon, s’enduire les cils de Rimmel. Vous croyez à un gag. Jamais encore il ne vous a été donné d’assister à ça, alors vous regardez une deuxième fois Alain Delon se maquiller entièrement, et une troisième, jusqu’à ce qu’un vendeur parfumé interrompe la séance d’hypnose. Je peux vous aider ? vous demande-t-il d’une voix veloutée. Et comme, encore un peu sous le choc, vous ne répondez pas, il en profite pour vous prendre de court : Vous connaissez les parfums Annick Goutal ?Non, pas encore, non, répondez-vous, estimant que cela doit suffire pour le dissuader de vous les faire découvrir. Apparemment, non, ça ne suffit pas, et le voici qui agite un gros vaporisateur derrière le comptoir. Vous reculez, pas tout à fait assez vite pour échapper à la première pulvérisation, et vous allez subir la deuxième lorsque le vendeur des accessoires revient au petit trot, cette fois en roulant ostensiblement du bassin. Jean-Claude ! Veux-tu laisser ma cliente tranquille! glapit-il en lui donnant une tapette sur le bras.

    Retour au rayon. Voici le modèle, fait-il en sortant de sa housse une serviette noire virile, à soufflets, munie d’une solide poignée de cuir. Doublé vachette, ajoute-t-il en l’ouvrant. Ah. Il y a une petite égratignure, remarque-t-il en indiquant de son ongle manucuré un défaut invisible. Si le modèle vous plaît, j’irai vous en chercher un autre dans la réserve. Ma foi oui. Le modèle vous plaît. Sobre. Contenant. Pratique. C’est tout à fait ce qu’il vous faut. Allez. Affaire conclue. Vous voulez un joli paquet-cadeau ? vous demande-t-il. – Ça va aller comme ça, je le ferai chez moi. Mais si vous avez du papier et du bolduc, pourquoi pas. – Bolduc, non, un gros nœud, oui, croit-il bon de préciser.

    La vidéo d’Alain Delon se maquillant passe en boucle derrière les caisses. En attendant votre tour, vous êtes prise d’un fou-rire nerveux, et sans doute une réflexion vous échappe-t-elle aussi, pour que les deux types qui se tiennent par la main devant vous se retournent brusquement, et vous assènent un regard farouchement outré.

    Foiré ? Pas tout à fait, mais presque !

    Attendez le moment de franchir la sortie pour lancer malgré vous au vendeur des accessoires : Merci, vous m’avez beaucoup aidée, et estimer que cette fois ci, oui, but, c’est foiré.

    Mais si par miracle, une fois chez vous, en déballant la marchandise pour faire le paquet-cadeau, vous découvrez, en sortant la bourre de papier glissée dans les soufflets, que le doublé vachette de la serviette est d’une sympathique couleur rose bonbon, alors seulement, votre petite équipée au magasin le plus masculin de tout Paris aura été bien foirée.


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    Aujourd’hui, en faisant nôtre l’adage selon lequel "foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux", nous nous aventurons dans la tourmente ménagère pleine de ces pièges sournois que vous tendent les choses pour mieux vous happer dans une spirale infernale, surtout le dimanche matin.

     

    Comment bien foirer sa petite entreprise du grand nettoyage dominical

    par Ysiad

     

    La petite entreprise du grand nettoyage dominical commence toujours de très bonne heure, par une impasse totale devant la page blanche. Le stylo se rebiffe. Vous vous énervez. Si seulement vous pouviez pomper au fond de cette bouteille d’encre toutes les bonnes idées qui ont peuplé vos rêves, mais qui se sont évaporées au réveil ! Rien ne germe sous la plume, pas la moindre étincelle, le cerveau refuse de répondre à vos sollicitations, et pour noircir encore le tableau, en levant le nez, une tache sur le carrelage de la cuisine vous a écorché la rétine. Nom d’une pipe en terre, une tache !

    Vous n’avez jamais vraiment bien compris pour quelle raison bizarre les rebuffades du stylo conduisaient nécessairement à attraper un bidon de Monsieur Propre et un balai en état de marche; toujours est-il que de l’impossibilité d’écrire découle le besoin irrépressible de lessiver à fond l’appartement, c’est comme ça, et vous voilà à six heures du mat’ aux prises avec une serpillière parfumée à la lavande que vous passez frénétiquement dans de longues diagonales sur un carrelage maculé de mouchetures d’origines diverses et variées, ahhhh, une deuxième fois, une troisième, et une quatrième avant de rincer à l’eau chaude, c’est pas encore ça mais c’est pas fini, les joints du dallage sont si sales qu’il faut impérativement les ravoir à l’eau de Javel avec un graton laveur, mais comme il s’avère que le graton laveur ne va pas aussi loin que vous l’espériez, vous avez l’idée éblouissante d’aller chercher votre brosse à dents et de la plonger dans l’eau de Javel, pour fignoler dans les interstices. Bien plus tard, la brosse à dents est naze mais pour ce qui est du joint, c’est mieux, ça blanchit, encore un peu d’eau de Javel, attention aux gestes maladroits, qu’est ce qu’on disait, flûte ! Le flacon s’est renversé en giclant, y en a partout sur la robe de chambre, mais patience : c’est juste le début de la foirade. En attendant, remontez vos manches et défoulez-vous sur le four qui croupit dans ses déjections alimentaires, beuuurk, tu vas voir ce que tu vas voir, un grand coup de Spontex parfumée au Décap-Four, c’est une pestilence, ce truc, mais vous allez faire sortir toute cette crasse immonde jusqu’à ce que vous retrouviez la couleur du revêtement d’origine ! Frottez à fond, façon : on achève bien les chevaux, rincez, et en attendant que ça sèche, passez-vous les nerfs sur le four à micro-ondes constellé d’éclats d’épinards, on efface d’un geste souple toutes ces cochonneries, trop ignoble, puis on frotte et on brique avant d’attaquer la pente de la hotte dégoûtante, sus à la graisse alimentaire qui a empoissé la surface de l’inox, c’est dégueu, allez, l’éponge est toute noire mais on n’a pas dit son dernier mot, et on continue à forcer la poussière tout au fond des placards bourrés d’emballages vides que les enfants ne jettent jamais dans la poubelle, et ainsi de suite et de placard en tiroir, jusqu’au panier à linge.

    Qui déborde, comme tous les dimanches. Tiens, Le panier à linge déborde le dimanche, ça pourrait faire un titre aussi con que Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi, le dernier roman de Katherine Pancol. Mais qu’est ce que vous attendez, au lieu de ruminer sur les chefs-d’œuvre que notre époque mérite, attrapez-moi ce ballot de linge dans vos p’tits bras musclés et embarquez-le jusqu’à la machine à laver. Accroupissez-vous, chassez l’occupant tapi dans le tambour, miaouste ! et commencez à trier. Triez, triez, triez les jolies chaussettes ! Les côtelées, les lisses, les bicolores, les unies, les rêches et les tricotées main, celles sans trous et celles avec, combien de paires tenez-vous ? Douze, soit vingt-quatre chaussettes individuelles, y a le compte. Cependant tout doux, ne jubilez pas trop vite, vous n’êtes pas du tout sortie de l’auberge ; tout comme nos dépenses publiques, le nombre de chaussettes orphelines suit une très sévère courbe ascensionnelle ces temps-ci, vous l’avez encore constaté la semaine dernière en faisant vos boules de chaussettes, certaines choses n’ont pas leur pareil pour se dépareiller, c’est l’un des grands mystères de la vie, mais aujourd’hui, il en va différemment. Ces chaussettes que vous enfournez une à une dans le tambour ressortiront aussi nombreuses tout à l’heure, nom d’une pipe en bois !

    Depuis que vous avez scotché une pancarte au-dessus de la machine priant chacun de bien vouloir vider complètement ses poches de vêtements de tout leur bazar hétéroclite, vous n’avez plus à le faire, mais tout de même, vous vérifiez, on ne sait jamais, un kleenex est si vite oublié. L’épisode du paquet de mouchoirs déchiquetés vous a traumatisée, les fringues étaient ressorties couvertes de charpie de cellulose, impossible de faire partir cette putain de pellicule, raaah, il avait fallu tout rincer à la main. Et encore. Ça ne partait pas. Bon, enfin pour l’instant tout va bien, pas de kleenex oublié, on vous a donné que des trucs courants à laver, frocs, chemises, tee-shirt, sweat-shirt, du linge de corps en veux-tu, en voilà, et au milieu une serviette éponge de couleur qui traînait encore récemment dans la chambre de votre fils. Avant il se lavait pas, maintenant il donne ses serviettes à laver, y a du mieux au pays de la crasse, pensez-vous en la fourrant dans le tambour. Parfait, programmez sur 4, quarante degrés, c’est parti, ça tourne, les enfants prennent leur petit-déjeuner, vous avez le temps de filer sous la douche… D’où vous ressortez précipitamment, juste après avoir entendu une explosion maousse.

    C’est rien, M’man, y a juste eu un p’tit accident mais j’me suis pas coupé, le pot d’ Nut’ était trop bien rangé, j’ai dû sauter pour l’attraper et il a entraîné en tombant les pots de pesto et de sauce tomate...

    Argh. Que la cuisine est jolie ! Colorée comme il faut, façon impressionniste. Y en a partout. Jusqu’au plafond. Pas besoin de faire appel à un décorateur. La tomate et le pesto ont giclé de concert sur les murs et tous les appareils, tandis que le Nutella, lui, a préféré aller s’incruster bien profond dans les joints du carrelage. Chacun ses goûts, après tout.

    Bravo. Dans le mille. C’est foiré.

    Mais si par miracle, une heure et demie de serpillière plus tard, les slips de l’époux ressortent fuchsia de la machine ainsi que la totalité du linge de corps de toute la petite famille à cause de la putain de serviette éponge fabriquée à Bombay qu’a dégorgé toutes les couleurs de l’Inde, vous auriez alors bien foiré votre petite entreprise du grand nettoyage dominical.


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    Confortés que nous sommes maintenant dans l’idée que "foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux", nous jetons l’ancre dans le fleuve tumultueux de la Seine, durant les beaux jours merveilleusement touristiques d’un mois de juillet 1998 ô combien glorieux pour notre doulce France.

     

    Comment bien foirer son permis de bateau

    par Ysiad 

     

    Dans un élan d’inconscience, vous avez décidé de passer votre permis de bateau. Pourquoi donc ? Parce que vous avez répondu à un défi, pardi. Des défis, on s’en lance tout le temps, tous les jours, maintenant, je gagne toutes mes parties de pendu durant les réunions de bureau, c’est un défi, je vais au supermarché malgré la pluie battante m’acheter des Chocoletti pour arrêter de fumer, c’est deux défis en un, je vais passer le chat à la broche s’il me réveille encore une fois à quatre heures douze, c’est un défi, mais non, vous ne pouvez pas faire une chose pareille, bref. Les défis sont innombrables, c’est ce qui tisse la trame de notre vie sur terre, et c’est ainsi qu’en ce vendredi 13 juillet 1998, vous vous retrouvez en train de remplir un questionnaire à choix multiples qui vous demande s’il faut virer à bâbord ou tribord d’une bouée jaune et noire ressemblant étrangement au corps d’une grosse guêpe plantée verticalement au milieu de la mer. Bâbord, tribord, am stram gram, bourre et bourre et ratatam, vous ne savez plus trop, la veille les Bleus ont remporté la coupe du monde de football et vous avez encore la vision de la tête de Zidane plantant le ballon dans la lucarne, et vous cochez, cochez, un peu au blair, en louvoyant entre les cases, c’est ric-rac mais ça va, on vous signe un bon pour passer à l’épreuve pratique, au suivant.

    Une petite pluie s’est mise à crachoter en ce matin de vendredi 13, le ciel est tout gris et menaçant et il y a même un léger vent de Nord/Nord-Est qui ébouriffe les plumes des mouettes. Bon, tout va bien, d’autres candidats attendent avec vous sur le quai, vous n’êtes pas toute seule, mais vous êtes la seule femme. Autour de vous, que des types, qui ont tous une tête à l’avoir, leur permis, c’est assez agaçant mais bon, il n’est pas dit que vous ne leur en bouchiez pas un coin, nom d’un p’tit bi moteur, y vont voir c’qui vont voir. Et voici l’examinateur, un rude gaillard qui vous mate, narquois derrière ses lunettes, que c’est énervant mon dieu, que c’est énervant, et puisque vous n’êtes pas à un défi près, lancez lui un regard sec, et si ça ne suffit pas, dites lui que vous descendez du capitaine Haddock par la branche cadette, carre-toi ça dans les dents, mon pépère. Voilà. Maintenant que vous vous êtes mis l’examinateur à dos, la foirade est fort bien partie, va falloir jouer super serré pour l’avoir, ce permis, allez les p’tits loups (de mer), on embarque à bord du Titanic.

    Une fois sur le pont, l’examinateur vous relègue dans un coin comme si vous étiez une anomalie de la nature, et se tourne vers les candidats pour décider de l’ordre de leur passage. Et comme c’est amusant ! Vous passerez la dernière. Pendant que ça défile tous les quarts d’heure à tour de rôle dans la cabine, les bateaux-mouches et les péniches sortent les uns après les autres avec leur chargement de touristes, la Seine ne tarde pas à se transformer en une autoroute fluviale bourrée de vagues et de bateaux de toutes tailles, les mouettes s’envolent en traçant des biais, les sillages creusent de gros remous qui se télescopent et vous flanquent un mal de mer mémorable. Aucune importance. Souriez, et allez rendre discrètement vos tripes au bout du pont pendant que l’examinateur est occupé à aider un postulant à manœuvrer entre une barge et un bateau de plaisance, fouchtra, ça remue sec, pour bien viser, faut s’accrocher au bastingage.

    Les candidats sont tous passés, la Seine n’est plus qu’un fleuve déchaîné sous un ciel noir d’encre, il pleut comme jamais, c’est à vous, entrez d’un pas gaillard dans la cabine de pilotage. Hardi, moussaillon, ouh le joli volant ! "Mettez le cap sur les tours de Notre-Dame !" vous lance l’examinateur dans un grand sourire vache. Que voilà un bien joli défi, pensez-vous, et en avant vers les tours dans une bonne accélération, on va pas y passer la nuit, on évite de justesse la péniche Les Flots Bleus par un habile petit coup de gouvernail à droite, paf, parfait, à gauche toute et on profite d’une trouée pour tracer plein gaz, ah comme c’est beau, la vitesse, sous les statues glorieuses du Pont des Invalides, filons à fond sur les flots de Paris ! Les quais défilent, la pluie déferle, pour un peu vous pourriez vous croire en train de passer la pointe du Raz, le vent dans le visage, des embruns plein les yeux, s’il n’y avait l’examinateur à côté de vous qui tapote d’un doigt nerveux sur le tableau de bord. "Arrêtez-vous", vous somme-t-il. "Tout de suite! "Bon, cool, ok, point mort. Gros silence. La pluie continue de tomber sur la bâche. L’examinateur vous regarde." Ça va pas. Ça va pas du tout. On fait du huit nœuds. Pas du vingt. Dix nœuds, grand maximum. Et seulement quand je vous le dirai. Pour l’instant c’est pas possible. Vous voyez bien. Y a du monde. Reprenez le cap vers les tours en regardant devant vous, et faites attention au trafic". De grâce, gardez votre calme en repartant. C’est très mal barré, certes, mais c’est pas encore tout à fait foiré, il reste encore un p’tit chouïa de chance, heureusement que les tours sont encore très loin et que vous n’y voyez rien sous la pluie battante. Plissez les yeux, mettez le cap au pif en évitant toutefois Le Nautilus qui arrive droit sur vous, saloperie de bateau-mouche, c’est pas passé loin, on a eu chaud ! L’examinateur aussi. Il tousse bruyamment dans son poing serré. "Vous avez failli refuser la priorité. Ça vous coûte vot’ permis, un truc comme ça. Faudra r’passer. Allez. On rentre."

    Bravo. But. C’est foiré.

    Mais si par miracle, au moment de vous aligner le long du quai, en reculant hardiment vous enfoncez le nez du bateau-flic amarré juste derrière, alors seulement, l’épreuve du petit permis de bateau aura été bien foirée.


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    Tout en nous conformant fidèlement au principe selon lequel "foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux", nous poursuivons tel Don Quichotte notre folle équipée dans l’univers des foirades que réserve notre monde moderne, avec aujourd’hui l’installation d’une Live Box, parce qu’avec Noos, ça n’a pas été tout à fait ça.

     

    Comment bien foirer l’installation de votre Live Box

    par Ysiad

     

    Allons calmez-vous. Je sais. On va pas appeler le SAMU tout de même. Ça va passer. Défoulez-vous un peu. Allez-y. Non, pas Noos, pas Noos, pitié, noooon, tout mais pas Noooos. Pas Noooos. Pas Nnnnnn……….Ça va un peu mieux ? C’est bien. Asseyez-vous et soufflez. Il faut avouer que vous avez perdu un temps considérable avec le progrès technique. Encore aujourd’hui quand une personne de votre entourage prononce le mot barbare de Numericable, vous avez envie de l’étrangler, vous revivez les affres par lesquels vous êtes passé lorsque le film coupait au milieu d’une scène torride, putain de bordel de connexion à la con, vous avez failli perdre vos nerfs avec tous ces grands professionnels de Noos au téléphone qui comprenaient rien à votre problème et qui vous demandaient de tout reprendre depuis le début, maintenant, prenez le petit câble blanc et courez dans la chambre pour rebrancher le décodeur, raaaah, ils étaient gentils, doux, aimables, ils prenaient bien sur eux, mais bon, c’était le merdier, un vrai de vrai, putain, à peine le décodeur rebranché que vous n’aviez plus ni internet, ni téléphone, ni télé, ni envie de vivre, et quand par hasard le téléphone remarchait, ça coupait au beau milieu d’une conversation, idem pour la télé, à l’instant où Marion Crane se faisait assassiner sous la douche par Anthony Perkins (Psychose), couic, écran noir, plus rien, sacré nom de Dieu ! et Noos vous envoyait la facture des appels que vous leur passiez et qui raquaient un max, putain, salopard de Noos, plus jamais ça.

    Enfin. Après la pluie, le déluge, comme disait Noé.

    Et c’est ainsi que quelques semaines de déconnexion totale plus tard, vous êtes reparti sur le sentier de la guerre, suite à un appel d’Orange. Oui. Orange. Qui vous a proposé au téléphone une offre à saisir. Que vous avez saisie. Ou plutôt que votre épouse a saisie. Nuance. Il faut le signaler. Vous n’en seriez pas là sinon. Bordel. Et cette offre s’est accompagnée de l’envoi d’un sympathique petit colis, à l’intérieur duquel se cachait la Livebox (Boîte de vie). Que vous vous êtes empressé de rebaptiser autrement, nous allons voir comment plus loin.

    Reconnaissez que la Livebox première génération s’est montrée plus obéissante que le bazar de Noos. Un professionnel d’Orange est venu l’installer, très bien le gars, très souriant, la Livebox n’a pas moufté, elle s’est laissé tirer les câbles jusqu’aux prises téléphoniques sans faire des siennes, et lorsque, se relevant, l’installateur vous a dit que tout marchait, vous avez été très soulagé.

    Jusqu’au moment où il est parti, et où tout s’est mis à méchamment déconner.

    Plus de connexion internet, plus de télé, plus de téléphone. Plus rien. Même les ampoules sautaient. C’était la vengeance de Noos. Orange vous faisait voir rouge. Vous avez rebaptisé la Live box : Dead box puis vous avez shooté dans la poubelle pour vous passer les nerfs et menacé d’aller vivre le reste de votre vie au milieu des pingouins, là où il n’y a aucune connexion d’aucune sorte à ce putain de monde débile. Merde ! Vous êtes sorti vous aérer, et quand enfin, au bout d’une heure d’attente héroïque dans une cabine téléphonique, vous avez pu joindre Orange pour leur expliquer ce qui vous arrivait, une voix charmante vous a demandé si vous aviez la Livebox deuxième génération. C’est là que vous avez explosé. Putain de sacré nom de Dieu, avez-vous dit, j’en sais rien, tout c’que ch’ais, ça marche pas, vot’ salop’rie, bordel à nœud !

    Et là, clic. Plus rien. On vous a raccroché au nez.

    Bravo. Dans le mille. C’est foiré.

    Trois jours plus tard, toujours sans connexion aucune, vous êtes allé rendre ce machin nul contre la Livebox deuxième génération. Nettement plus compacte que la première. Vous voyant quelque peu nerveux avec l’objet entre les mains, un vendeur vous a proposé son aide à domicile, et vous avez dit oui. Une fois chez vous, il a pansé vos plaies. Il a remplacé votre câble par un RJ45 super performant, il vous a passé en haut débit, il vous a promis que le décodeur déconnerait plus jamais, il a paramétré la connexion internet sur l’ordi, il a inscrit en très grosses lettres un numéro à 22 chiffres, il a ajouté au bazar un truc qui porte un nom d’oiseau exotique, le Wi-Fi, et il a tout branché dans les bonnes prises en précisant qu’il fallait plus toucher à rien, d’accord ? – D’accord, avez-vous juré, les yeux humides de reconnaissance. Il était même prêt à donner à votre épouse des cours sur les fonctionnalités de la nouvelle Livebox, mais là tout de même non, vous êtes trop bon mais non, on va s’en sortir, au revoir monsieur et merci pour tout !

    … Mais si par miracle ce jour-là, votre épouse qui est toujours à la recherche d’une prise disponible débranche net l’ensemble du bazar pour passer l’aspirateur, alors seulement, l’installation de votre Live… Deadbox sera bien foirée.


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    Aujourd’hui, en nous référant à l’adage selon lequel "foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux", nous mettons gaillardement les voiles vers les rivages de la cuisine hautement improvisée, car oui, il faut faire preuve d’ambition, que diable, surtout lorsqu’il s’agit de faire une surprise à sa belle-mère.

     

    Comment bien foirer un plat grandiose pour sa belle-mère

     par Ysiad

     

    Cela fait des mois que votre belle-mère vous met cent longueurs aux fourneaux, allons, mille, dix mille longueurs, ne faites pas cette tête, reconnaissez qu’elle est vachement douée. Elle cuisine dans la "divinité", toute la famille le dit et chante ses louanges, elle fait des soufflés époustouflants qui se tiennent sur le plat comme des chapeaux de chef, des bananes flambées caramélisées à se rouler par terre, des mousses au chocolat à se convertir au dieu Nestlé et des sautés de veau si savoureux que votre mari se les repasse la nuit. Môman, ton veau était diviiiin…chuchote-t-il dans ses rêves les plus torrides. Normal. C’est sa mère. Bref. Il est temps de prendre une petite revanche de derrière les fagots, ouais, boum crac, et c’est dans cet état d’esprit que vous projetez un matin de prendre d’assaut sa cuisine et d’en faire sortir un truc de ouf. Dont elle se souviendra. Dont tout le monde se souviendra. Dont votre mari rêvera encore longtemps durant les glaciales soirées d’hiver. Dont même Dieu se souviendra, tout là-haut, après avoir humé à pleines narines le fumet exquis de votre production. Paf. Na. Et toc !

    Profitez d’un jour où vos beaux-parents prennent leur quartier pour vous emparer de la cuisine et de tous les ustensiles que votre belle-mère range avec un soin méticuleux au fond de ses tiroirs. Ouh la jolie cuisine, les jolis appareils ménagers, et comme il est bon, soudain, de s’en croire la maîtresse ! Après avoir longuement cogité sur le truc de ouf que vous alliez préparer, vous avez choisi un gazpacho. Pourquoi un gazpacho ? Ben on sait pas trop. Pour des tas de raisons. Parce que c’est l’été et qu’il y a de belles tomates, de beaux poivrons, de beaux piments, de beaux oignons, de beaux concombres et de belles échalotes dans le jardin. Parce que le poulet au miel et aux vingt-quatre épices, c’est franchement trop tape-à-l’œil. Il fallait quelque chose qui ferait son petit effet et laisserait un goût impérissable sur le palais. Et vous l’avez trouvé. Un gazpacho. Très andalou. C’est une grande première, vos beaux-parents en mangent rarement, c’est la première fois que vous en faites un.

    En rentrant du marché, disposez les légumes frais devant vous, le bol à mixer, les couteaux, les appareils, tout ce qu’il vous faut, et sortez la recette que vous avez découpée dans un magazine. D’emblée, comme ça, elle ne vous plaît pas trop, cette recette, vous avez toujours eu horreur de suivre comme un bon cheval de labour les chemins tracés au cordeau, mais bon, pour l’instant, on va faire avec. On verra plus tard. On n’est pas aux pièces. Il sera toujours temps d’improviser.

    Commencez par peler les petits légumes d’un geste souple avec le bon couteau, là, c’est bien, attention aux doigts, on se concentre, on s’applique, un œil sur la recette tout de même, ils disent d’employer du vieux pain. Pourquoi : vieux ? C’est nul cette recette, pourquoi pas du pain pourri, non mais, votre belle-mère mérite mieux que du vieux pain, et puis vous n’en avez pas, du vieux pain, vous n’avez que du pain frais. Pas de pain, voilà, c’est réglé. Ou alors un peu de râpé de biscotte, à l’extrême rigueur, y en a-t-il ? Extraordinaire, y’en a, votre belle-mère a tout ce qu’il faut. Et prétentieuse avec ça, cette recette de gazpacho "inspirée d’un voyage en Andalousie" ! Inspirée de rien du tout, oui ! Pour balancer du vieux pain dans un potage estival, faut pas être bien inspiré, faut juste vouloir recycler des rogatons de baguette dans la tambouille. Enfin. Ne vous laissez pas abattre pour si peu, et continuez de peler l’oignon derrière une paire de lunettes noires. Là. Impec. Maintenant c’est délicat, on mélange le râpé de biscotte à l’huile d’olive, une rasade de vinaigre fin, une rasade de sucre dans le mixeur, parfait, et en avant pour les légumes en suivant la recette tout de même, tomates pelées coupées en huit, morceaux de concombre, morceaux de poivrons, morceaux d’oignons, morceaux d’échalotes qui dégringolent dans le bol, sans oublier l’ail. Il faut de l’ail, c’est excellent pour la circulation sanguine, vous avez toujours carburé à l’ail, vous n’êtes pas du Midi pour rien. Bien. Maintenant c’est au tour des piments, et ça tombe on ne peut mieux, le marchand est allé vous chercher des petits piments péruviens comme dans Tintin, qui ont du goût, du corps, une saveur particulière, vous m’en direz des nouvelles ! vous a-t-il lancé sur un petit ton joyeux en les glissant dans le sac. Super. Cette imbécile de recette stipule : un demi-piment ou du piment en poudre, incroyable comme les gens sont timorés, pourquoi pas un ersatz de piment, tant qu’on y est ! Ce sera deux beaux piments du Pérou, faut c’ qui faut, allez, on mixe. Et pas grossièrement, comme le dit la recette. Mettez les petits morceaux de légumes que vous avez gardés dans des coupelles, pour la décoration, vous ferez les croûtons ensuite. Sortez la soupière, versez le gazpacho dedans, et hop ! Au frigo ! Ah, la belle réussite que vous tenez là !

    Vos beaux-parents sont rentrés ravis de leur escapade. Ils ont faim et vous aussi. Ça creuse, de tout remettre en ordre. Sortez le champagne, ce n’est pas tous les jours que vous faites la cuisine pour eux !

    Première cuillerée de gazpacho. Sluuuurp. Deuxième, slurp. Houuu. Haaaa. Ouaaah. La troisième arrache la gueule. De la fumée sort des oreilles de l’époux. Votre beau-père s’arrête d’avaler. Il a la langue bloquée. Un grand silence de consternation s’installe. Pour le rompre, votre belle-mère, tout en se tamponnant vigoureusement les tempes avec sa serviette, laisse tomber un lapidaire : C’est vraiment très spécial.

    Pour ne pas être en reste, la main figée sur le manche de la cuillère et les joues en feu, votre beau-père articule à son tour, dans un valeureux effort de stoïcisme : Il faut connaître de tout.

    Bingo. En plein dans le mille. C’est foiré.

    Et si par miracle, l’époux se réveille vingt ans plus tard au milieu de la nuit en hurlant : Non ! Pitié ! Pas de gazpacho !, alors seulement, votre petite aventure du plat grandiose sera bien foirée.


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    Aujourd’hui, nous abordons avec le vent en poupe le problème épineux du shampouinage du chat. Pour cela, il faut un chat, et du shampoing pour chat. Vous êtes prêts ? C’est parti pour une super partie de shampouinage, en avant, miaoum !

     

                                                     Comment bien foirer le shampouinage du chat

                                                                               par Ysiad 

     

    Ce chat pue, vous l’avez constaté. C’est une infection. Il y a des relents, même avec la fenêtre ouverte. Il ronronne à côté de vous en pensant vous faire plaisir, mais en réalité, il vous indispose. Il est encore allé se rouler dans la poussière et tous les pots de terre dans lesquels vous essayez de faire pousser des trucs exotiques. Pas possible. Y en a marre. Il est grand temps de faire quelque chose.

    Levez-vous du canapé, farfouillez sous l’évier et sortez une grande bassine, ou un grand bac, enfin un machin suffisamment grand pour contenir un gros matou, que vous disposerez bien au milieu dans la baignoire. Là. Bon départ. Faites ensuite couler de l’eau à température ambiante, puis versez quelques gouttes de shampoing pour chat et faites mousser l’ensemble avec la main. De belles bulles se forment à la surface, elles sont même assez grosses et de toutes les couleurs, c’est parfait, y a plus qu’à attraper le chat. La méthode dite infaillible consiste à faire tinter dans la gamelle quelques croquettes, pour l’appâter. Le voilà qui rapplique. Parfait. Bon chat. Approchez-vous, lentement, l’air de rien, mains en avant, et hop !

    Flûte. Il s’est barré sous le fauteuil. Sale bête. Recommencez à faire dégringoler des croquettes, diling diling diling, et attendez. Patience. Il va sortir. C’est juste une question de quart d’heure. Si ça tarde trop, prenez un bouquin, brossez-vous les dents, faites vos vitres, frottez le parquet, astiquez les poignées de porte, plantez des clous, lavez la hotte, occupez-vous à l’ignorer. Qu’est ce qu’on disait ! Il rapplique. Plisse les yeux. Hume ses croquettes. Attendez un peu, histoire de brouiller les pistes, puis prenez un air innocent, susurrez lui des mots doux, faites des bruits de bouche, grattez-lui le menton et refermez vos bras autour de lui. Vous croyez que c’est plié ? Pas du tout ! D’une rapide torsion du bassin, il jaillit de l’étreinte en vous griffant et se carapate le plus loin possible, hors de votre vue. Pas grave. Même pas mal. Gardez votre calme. Recommencez depuis le début. Diling diling diling, bross bross bross, scratch scratch scratch, prenez tout de même l’épuisette qui traîne dans la chambre de votre fille, on ne sait jamais, ça peut toujours dépanner.

    Plus tard, le félin revient rôder autour de sa gamelle. Cachez l’épuisette dans votre dos et avancez-vous à pas de velours. Non, pas comme ça. Discrétos, la langue entre les dents, sur la pointe des pieds. Léger. Aérien, le pas. Façon ballerine. Puis levez le bras et visez avec la tête de l’épuisette celle de l’animal. Qui esquive d’un bond souple, détale à toutes pattes et va s’aplatir sous le canapé, à l’endroit où le sommier défoncé forme une cuvette. Pas commode pour le choper. Très difficile. Comme dirait votre ami nippon, y a un gros sushi. Allez. Du nerf. On déplace le bazar. Un coup à droite, un coup à gauche, c’est lourd mais ça vient, des nuages de poussière s’envolent, kof kof, c’est pour la bonne cause, sors de là, encore un effort, on touche au but. A l’instant où vous voyez apparaître ses moustaches, voilà que le chat démarre au quart de tour et traverse la pièce à la vitesse d’une Formule 1 pour se garer dans le pouf à billes de votre fils. Les phares de ses yeux vous narguent comme pour vous dire : Freine. Si tu fais encore un pas, je plante mes griffes dans ce machin mou, et j’en fous partout. Faites fi de cette tentative d’intimidation. Qu’il les fasse, ses griffes, et allez-y, sans l’épuisette, sans rien, affrontez l’adversaire à mains nues, c’est entre lui et vous maintenant, l’eau refroidit, plus une minute à perdre ! Et une et deux et hop ! Sautez dans le pouf !

    Très bien. Belle prise. L’affaire est dans le sac. Maintenant, courez entre les billes en maîtrisant le prisonnier qui se débat et se tortille, miaule, griffe, mord, gronde, plus qu’un pas vers la baignoire, oui, vous y êtes… Mais voilà que l’animal donne une si forte et si soudaine poussée contre votre torse, que vous perdez l’équilibre et basculez dans le bac, à l’instant où il bondit sur la tablette du lavabo, pour contempler de haut maman qui prend son bain.

    Bravo. Dans le mille. C’est foiré.

     

    Et si par miracle, le produit que vous avez versé dans la bassine n’est pas du shampoing pour chat mais un engrais pour plantes exotiques violemment enrichi au purin de consoude, alors seulement la tentative de shampouinage sera bien foirée.

     

    Pour le plus grand bonheur de votre félin préféré.


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